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Décadent… vous avez dit décadent ? (XI)

Patrick Corneau

Un grand critique est un moraliste qui se promène entre les livres. Nicolás Gómez Dávila, Escolios a un texto implícito (1977), p. 106.

Écrire quand même

Nous sommes au bout du chemin. Onze samedis, dix chroniques, un mot reconquis et quatre symptômes décrits — la fragmentation du public, la carrière du reniement, les quatre ennemis institutionnels, la perte du lecteur compétent. Le feuilleton se ferme aujourd’hui sur la question qui se pose, à toute description de la décadence, dès qu’elle a fini son office descriptif : et maintenant ?

C’est une question piégée. Elle attend, presque mécaniquement, une réponse de programme — quelque chose comme il faut faire ceci, il faut défendre cela, il faut résister à. Toute une littérature de constat décliniste a fini par se résoudre en programmes de restauration, plus ou moins crédibles, plus ou moins ridicules, presque toujours décevants. Je ne donnerai pas de programme. Pas par prudence, pas par modestie posée — par cohérence avec ce que les dix chroniques précédentes ont décrit.

Si nous avons décrit juste, alors il n’y a pas de programme. La fragmentation du public ne se renversera pas par décret. La carrière du reniement ne se découragera pas par exhortation morale. Les quatre ennemis institutionnels — la presse, l’édition, l’Université, la politique culturelle — ne céderont pas leur place : ils n’agissent par malveillance d’aucune sorte, ils occupent simplement la fonction que les conditions actuelles leur attribuent, et leur fonction est durable. Quant à la pratique vivante de la lecture, elle ne reviendra pas sur injonction publique : elle vit là où elle vit, et ne vit pas là où elle ne vit pas.

Reste donc à se demander ce qu’on fait quand il n’y a pas de programme. Et c’est cela — c’est très précisément cela — qui est le sujet de cette chronique.

*

Il y a un mot ancien pour ce qu’on fait dans cette situation. Ce mot, je l’ai laissé tomber, à dessein, à la fin de la chronique de samedi dernier : la patience*. Je voudrais maintenant le déplier.

La patience, dans la langue ordinaire, est devenue une vertu bourgeoise, presque tiède — une qualité qu’on reconnaît à l’employé docile, à l’enfant bien élevé, à la personne qui sait attendre son tour. Cette tiédeur du mot trahit son histoire profonde. La patientia latine est tout autre chose. Elle vient du verbe pati — souffrir, supporter, recevoir. Elle désigne la capacité de tenir dans la durée ce qui ne peut être ni précipité, ni contourné, ni nié. Elle est la vertu de celui qui a compris que certaines choses durent, et que la durée fait partie d’elles. Elle n’est pas l’attente d’un dénouement ; elle est la forme qu’on donne à la durée elle-même.

Dans le vocabulaire chrétien, la patience s’oppose à l’acedia — cette tristesse spirituelle qui consiste à ne plus vouloir tenir, à se laisser glisser hors de sa place, à abandonner sa station. L’acedia est la maladie propre du moraliste qui a vu trop loin et ne veut plus assumer sa propre vigie ; la patience est la guérison de cette maladie par la fidélité au poste. On ne déserte pas son poste parce qu’on a vu sa vanité. On y reste, justement, parce qu’on l’a vue. C’est un peu la disperata speranza de Sergio Quinzio ramenée au pragmatisme.

La patience qui me semble juste, dans la situation où nous sommes, est celle-là. Elle n’attend pas une restauration. Elle ne calcule pas un retournement de tendance. Elle ne croit pas davantage à l’imminence d’un effondrement libérateur — fantasme symétrique de la restauration, et tout aussi peu sérieux. Elle se tient simplement là où elle est, dans la pratique modeste à laquelle on se trouve attaché, et elle continue. Elle continue parce que la continuation est, dans certaines situations, le seul geste digne possible.

*

Quels sont ces gestes minimaux qu’une telle patience commande ? Je les énumère sans les commenter longuement, parce qu’ils ne valent que pratiqués, jamais énoncés.

Lire lentement. Au sens littéral : lire un livre du début à la fin sans accélérer, sans diagonaliser, sans céder à la pression du suivant. Lire un livre par mois plutôt que dix livres par an survolés. Préférer la deuxième lecture à la première, parce que la deuxième donne ce que la première n’avait pu que promettre.

Citer précisément. Quand on cite, donner la référence — page, édition, contexte. Cette précision n’est pas une coquetterie érudite ; elle est ce qui distingue la fréquentation d’un livre de la consommation d’un « produit éditorial ». Citer juste, c’est honorer le texte qu’on cite. Citer mal, c’est le piller.

Écrire pour quelques-uns. Ne pas chercher la portée. Ne pas régler son écriture sur l’audience qu’on rêve. Choisir ses lecteurs idéaux, fussent-ils six, et écrire pour eux — non par mépris des autres, mais parce que c’est la seule manière d’écrire vraiment pour quelqu’un. Le grand paradoxe, qui se vérifie à l’usage, est que l’écrivain qui choisit ses six lecteurs en touche parfois mille ; tandis que celui qui écrit pour les mille n’en touche jamais six.

Ne pas céder au format court. Le format court n’est pas mauvais en soi — la maxime, l’aphorisme, la chronique brève sont des formes nobles, dont nous avons mille exemples. Mais le format court imposé par la fatigue de l’attention contemporaine, le format court adopté par défaut parce qu’on craint que le lecteur ne suive plus, est une capitulation. La phrase longue, le paragraphe développé, la démonstration suivie — tout cela existe encore, et trouve encore ses lecteurs, à condition qu’on se donne la peine de l’écrire. Je sais ce que je dis : ces chroniques font 1800 mots, et vous me lisez.

Ne pas céder au ressentiment. C’est la plus difficile de ces patiences, parce que la situation décrite invite au ressentiment comme la pente invite à descendre. Mais le ressentiment n’a jamais rien produit que de mauvais textes, et il abîme l’écrivain dans la mesure exacte où il se laisse fréquenter. La lucidité sans amertume est une discipline de soi sur soi ; elle s’apprend, et elle se conserve par exercice quotidien.

Ne pas céder au métadiscours. Écrire des livres plutôt que des thèses sur les livres. Écrire des chroniques plutôt que des chroniques sur les chroniques. Écrire ce que la chose à elle seule appelle, et non ce qu’on imagine que les commentateurs en diront. C’est, en passant, ce que ce feuilleton a essayé de faire : décrire des phénomènes, pas commenter des commentaires sur ces phénomènes. Le résultat est imparfait, mais l’intention était celle-là.

Tenir un carnet. À la main, autant que possible. Y recopier les phrases qui vous arrêtent. Annoter en marge ce que la lecture vous fait penser. Tenir cet exercice des années durant, sans projet de publication, sans autre destinataire que soi. C’est la pratique, à elle seule, qui forme le lecteur compétent ; aucune théorie ne le forme à sa place.

Gagner sa vie ailleurs. Un sagace lecteur m’objectait, il y a quinze jours, que ce feuilleton avait beaucoup parlé de dispositifs et fort peu d’argent. Il avait raison, et son exemple valait démonstration : Gracq ne courait ni les résidences d’écrivains ni les médiathèques ; il redevenait Poirier, professeur au lycée, avec un revenu sûr et régulier. Ce n’est pas la sécurité qui le protégeait — un auteur en résidence a lui aussi, pour un an, un revenu sûr. C’est que son gagne-pain ne demandait rien à son œuvre : on peut enseigner la géographie trente ans sans dire un mot de ce qu’on écrit le soir ; on n’est pas payé en résidence pour se taire. Le geste, donc, quand la vie le permet : tenir son pain hors de ses livres. Il coûte des heures ; il achète la seule chose qui ne s’achète pas autrement : le droit d’écrire un livre que personne n’attendait.

Ne pas céder à l’agacement. L’autopromotion des écrivains sur les réseaux — la pile photographiée, le chiffre annoncé, la citation de soi — a ceci de particulier qu’elle irrite plus qu’elle ne nuit. On lit sans peine dans ces gesticulations l’aveu d’une médiocrité qui se sait, et le diagnostic soulage. C’est à ce soulagement qu’il ne faut pas céder : il dispense de lire, il flatte, il installe dans la position du juge celui qui n’avait qu’à travailler. Le mépris est une économie de l’attention. Détourner les yeux suffit ; le reste est du temps volé à sa propre page.

*

Voilà. Neuf gestes, peut-être dix en y réfléchissant.

Le dixième, si je le compte, n’est pas un geste. C’est son contraire — et c’est pourquoi j’hésitais à l’inscrire dans une liste.
Je lisais ces jours-ci la préface de Marie Goupy à la réédition de trois textes de Derrida. Elle s’achève sur une question que Derrida posait au seuil de son discours de réception du prix Adorno : un rêveur saura-t-il parler de son rêve sans se réveiller ? Puis sur quatre mots : il reste le rêve.
La question est plus dure qu’elle n’en a l’air. Elle dit qu’il existe une expérience que le seul fait d’en parler dissout. Raconter son rêve, c’est s’être déjà réveillé. Le rêve est la seule chose au monde qui ne survive pas à son commentaire — et par là, dans un monde qui commente tout, la seule qui ne se laisse pas prendre.
Les neuf gestes, on peut décider de les tenir. Le dixième, on ne le tient pas : on le reçoit. On ne se donne pas l’ordre d’être saisi par une page, ni d’entendre soudain, dans un livre lu vingt fois, ce qu’on n’y avait jamais entendu. Cela arrive ou cela n’arrive pas. Toute la discipline des neuf premiers n’a pas d’autre fin que de rester disponible au dixième : tenir le poste ouvert pour ce qui ne se commande pas.

La patience n’est donc pas la vertu de celui qui obtient. C’est celle de celui qui se tient là assez longtemps pour que quelque chose puisse lui arriver sans lui.

Ils ne forment pas un programme. Ils forment une pratique — au sens monastique du terme, où la pratique se distingue de la doctrine en ceci qu’elle ne s’enseigne pas, qu’elle se transmet d’exemple en exemple, et qu’elle se vérifie à ce qu’elle produit chez ceux qui la tiennent.
Cette pratique a, dans la littérature française, une longue histoire. Elle est celle des moralistes — au sens classique du terme, non au sens moralisateur. Le moraliste est celui qui regarde le monde tel qu’il est, qui le décrit avec lucidité et sans amertume, qui en extrait des observations brèves et justes, et qui les note à mesure pour qu’elles servent à d’autres. La Bruyère, La Rochefoucauld, Pascal des Pensées, Joubert, Rivarol, Vialatte, Montherlant, Perros, Caraco par certains côtés — autant d’exemples d’une pratique qui s’est continuée, en marge des grands genres, à travers les siècles. Elle n’a jamais cherché à dominer la culture de son temps. Elle s’est tenue à côté, avec une exactitude qui suffisait. Et c’est par elle, plus que par les grands systèmes contemporains qui se croyaient nécessaires, que la pensée française a continué à parler aux générations suivantes.

C’est exactement ce que dit, en une phrase, la scolie de Gómez Dávila qui ouvre cette chronique. Un grand critique est un moraliste qui se promène entre les livres. La formule est belle. Elle est juste. Elle dit tout, en six mots. Le grand critique n’est pas un théoricien — il se promène. Il n’a pas de méthode unique — il fréquente. Il n’a pas de système — il observe. Il est moraliste, c’est-à-dire attentif à l’homme tel qu’il est, à travers les œuvres qui le disent. Et il pratique son office entre les livres, dans cet espace léger qui sépare et relie un livre d’un autre — l’espace de la conversation lettrée, de l’allusion partagée, de la phrase notée dans un carnet. Et je pense à Paul de Roux, à Jean Cau, à Philippe Muray, à Françoise Ascal, à Roger Munier, à Jacques Drillon, à Jean-Pierre Georges

Cette figure est notre horizon. Pas un idéal, ce qui supposerait une distance — mais un modèle praticable, qui se vérifie chaque samedi matin, à chaque page qu’on annote, à chaque livre qu’on défend contre l’oubli. Elle ne sauvera pas la littérature ; elle ne renversera pas la décadence ; elle ne ramènera pas l’honnête homme. Elle fera autre chose, qui suffit : elle gardera quelque chose de vivant, dans un coin obstiné, jusqu’à ce que d’autres viennent.

*

Je voudrais fermer ce feuilleton par une phrase qu’un éditeur exigeant m’a écrite, il y a peu de mois, à propos d’un autre livre où je traitais ces mêmes questions plus longuement. Cet éditeur m’avait accordé une dernière modification, et il avait ajouté, dans sa réponse : tenez-vous-en là — non par paresse de ma part, mais parce que l’on connaît bien le mauvais infini de la lecture, qui fait que tout est dans tout, et que tout finit par rentrer dans ce qu’on vient d’écrire.

La formule m’a accompagné depuis. Elle est, à elle seule, une discipline. Elle dit qu’à un certain moment il faut fermer, parce que l’ouverture indéfinie est aussi une maladie — la maladie du moraliste qui ne sait plus quand il a dit ce qu’il avait à dire, et qui continue à ajouter, à corriger, à compléter, jusqu’à ce que l’ouvrage perde sa forme. Le mauvais infini de la lecture est jumeau du mauvais infini du commentaire ; et il appelle la même réponse : finir un texte est toujours “malgré tout”.

Cette chronique aussi, donc. Le feuilleton s’achève ici, comme les mois d’été s’achèvent. Le mot décadence est resté ce qu’il était au départ — un mot taché, repris du bout de la pince —, mais il a peut-être un peu servi pendant ces dix samedis. Il a permis de nommer quelques phénomènes qu’on n’aimait pas regarder en face. Il a peut-être aussi aidé à dessiner, en creux, ce qui dans la situation actuelle reste praticable — la lecture lente, la citation juste, le carnet patient, la fidélité aux livres qu’on aime contre le grand remplacement des machines qui se profile.

Si quelque chose de tout cela vous est resté, ce n’est pas tellement parce que je l’ai dit — c’est plutôt parce que vous l’aviez déjà éprouvé, samedi après samedi, dans votre propre fréquentation des livres. Le rôle d’un feuilleton n’est jamais d’enseigner. Il est de nommer ce que le lecteur portait déjà sans avoir trouvé les mots. Si je vous ai prêté quelques mots utiles, le feuilleton aura fait son office. Sinon, il aura au moins eu le mérite de se tenir, onze samedis durant, à son rendez-vous — et c’est, en soi, une petite forme de la patience que ces chroniques voulaient célébrer.

Décadent — vous avez dit décadent ? Eh bien voilà. Nous en avons parlé. Reste à écrire quand même.

À samedi, peut-être, sur autre chose.

* La patience qu’on a évoquée ici, on s’en doute, n’est qu’une des patiences possibles. Il en est une autre, plus noire, qu’a nommée Guido Ceronetti dans La Patience du brûlé (Adelphi, 1990 ; éd. fr. Albin Michel, 1992) : modernamente i roghi si buttano su di noi senza processarci, ci arrostiscono con tacita, misteriosa lentezza. Aujourd’hui, ce ne sont plus les inquisiteurs qui nous jettent au bûcher : ce sont les bûchers qui se jettent sur nous, sans procès, et nous rôtissent avec une mystérieuse lenteur. Cette patience-là n’est plus celle du moraliste qui se promène : c’est celle du supplicié qui endure. Elle est jumelle de la nôtre, mais d’un autre versant — et elle mériterait, un autre samedi, qu’on s’y arrête.

Illustrations : (en médaillon) illustration à partir d’une pointe sèche de Paul César Helleu.

Lire ce qui n’a jamais été écrit.

  1. Jean-Yves Laurichesse says:

    Merci pour cette réflexion approfondie et juste, lucide sans être désespérée… C’est ce dont nous avons besoin!
    Juste une remarque sur l’une de vos recommandations: « Ecrire des livres plutôt que des thèses sur les livres ». Les thèses (et la critique universitaire en général), pour peu qu’elles soient au service des oeuvres et n’aspirent pas à les remplacer, participent aussi de la vie de la littérature, et dans la durée, pas dans l’événementiel. Il est vrai que je plaide un peu pour ma paroisse!

    1. Patrick Corneau says:

      Cher Jean-Yves Laurichesse,
      Vous avez raison, et la formule était mauvaise. Elle voulait dire : ne pas préférer le commentaire à la chose. Elle a dit : ne pas faire de thèses. C’est le format court dont je me méfiais deux paragraphes plus haut, et auquel j’ai cédé dans la même page. La chronique sur l’Université visait le surplomb, non la thèse — la clé à laquelle on met l’œuvre en forme de serrure.
      Vous ajoutez pourtant ce qui me manquait : la durée. J’ai jugé mes quatre institutions sur la verticalité et oublié le temps. La table du libraire dispose de trois semaines, le dispositif d’un exercice budgétaire ; une édition critique, parfois d’une vie. Des années de travail pour quelques lecteurs et aucun événement : au seul critère que ce feuilleton ait eu, le prix payé, votre paroisse passe mieux que presque tout ce dont on parlera en septembre.
      Et votre objection m’a fait plus de bien que les compliments. J’écrivais en juillet qu’entre les niches on ne se fait plus que des compliments, et en août que l’assentiment n’est pas une réponse. Vous m’avez donné l’autre chose.
      🙂

  2. Jean-Yves Laurichesse says:

    Merci pour cette réponse d’une grande honnêteté, comme tout ce que vous écrivez (pardon pour le compliment !). C’est par le dialogue que la vérité s’affine…

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Patrick Corneau