Patrick Corneau

Je n’aime pas le ciel bleu. Je veux dire uniformément bleu – bleu et glorieux à périr. Un ciel serein, un peu serin il faut bien le dire. C’est un mur sur lequel le regard butte, l’esprit rebondit. Une matité, une mutité désespérantes. Circulez ! Rien à voir. Quelque chose d’implacable donc, et de légèrement déprimant. Sous le bleu du ciel, je me sens écrasé ; j’ai le cœur qui tire, je me sens vaguement nauséeux. Je voudrais être ailleurs.

Sous, devant un vaste ciel encombré de nuages…

J’aime les nuages. Ils me permettent de tenir le coup. Quand la pression des horreurs du monde est trop forte, j’élargis le champ, je lève les yeux au ciel…

J’aime d’abord le mot lui-même. C’est un très beau mot. NU-A-GES. Il est parfaitement adapté à la chose gonflée de vapeur d’eau, mobile et fuyante qu’il décrit. Sa sonorité suggère ce qu’il désigne : plein, rond, dilaté à l’ouverture, il finit, se dissipe sonorement en vapeur, brume, nues évanescentes…

Si l’on en croit les expressions toutes faites, le mot « nuage » n’est pas très valorisant. Combien de fois, enfant, me suis-je entendu reprocher, néphélibate* impénitent, d’avoir « la tête dans les nuages** ». Ni positif : on vivrait mieux sans. On préfère un bonheur « sans nuages » car les nuages amènent l’orage, peut-être la pluie. Ce n’est pas une objection : on peut aimer la pluie et l’orage est très excitant ; je pense que le plaisir pris à la contemplation du ciel tient précisément aux chorégraphies des nuages et à leurs imprévisibles et inépuisables surprises. Sans elles, les terres plates que je connais, celles de Picardie où j’ai vécu, seraient trop monotones. Le ciel y fait plus de la moitié du paysage, il nous renvoie à notre petitesse, voire notre insignifiance. Il est alors bien difficile de « tutoyer les nuages »… Sylvain Tesson fait remarquer que c’est une expression idiote : « Ils sont si beaux et si puissants, dit-il, qu’on éprouve pour eux du respect et l’envie de les vouvoyer ».

Et pourtant qui profite de ces merveilles ? Elles se tiennent auprès de nous, nous accompagnent. Je suis étonné de voir combien peu de gens lèvent la tête au-dessus de leur horizon quotidien, platement fait du bout de la rue ou de la ligne de toits aperçue par leur fenêtre. Combien peu s’émerveillent de ce que les cieux nous offrent – si ce n’est lors de moments bien cadrés, pendant les vacances par exemple, où l’on s’autorise à voir un peu plus loin que le bout de son nez. Il faut dire que la messe quotidienne du bulletin météo télévisé a tué le ciel, l’a tristement banalisé en le cantonnant dans un trivial utilitarisme (parapluie ? taux de particules ?). Et surtout une imagerie d’une pauvreté insultante.
Pourquoi l’être humain a t-il si rarement une pensée pour embrasser le Tout, le reconnaître et l’admirer ? Ingratitude indigne si l’on pense que ce Tout nous est offert…
Si les plus beaux paysages sont au-dessus de la ligne d’horizon, chaque pays, climat ou continent a son génie du ciel.
Les ciels d’Amazonie sont d’une beauté colossale : grandioses et écrasants. Car il y a autant d’eau dans le ciel que sur terre, l’un et l’autre comme deux grands vases communicants où l’eau circule incessamment dans une grande énergétique commandée par le soleil. D’énormes nuages perpendiculaires et d’une hauteur folle, renflés et colorés comme des poteries jaunes et bleues, prêts à éclater en violentes et courtes averses, offrent une béance où l’esprit rêveur peut s’engouffrer et former chimères, mirages… Je me souviens qu’à Brasilia sur la Praça Dos Très Poderes, désespérant de faire entrer quoi que ce soit dans le viseur de mon appareil, j’ai compris que j’étais là pour « l’amour du ciel ». Pour le Big Sky comme disent les Américains, ciel dont la douceur tombée d’on ne sait où semble presque nous faire oublier la Terre. Aimanté par la vision nostalgique de ces nuages d’altitude à la fois si loin et si proches, suspendus dans la vastitude d’un ciel originel comme peint par Dali ou Tanguy – on me faisait signe.
Sans aller si loin, la Bretagne, avec deux ou trois nuages en croupe de jument, m’a offert les ciels océaniques les plus vigoureux, les plus « enjoués » que je connaisse. Et puis comment ne pas succomber lorsqu’à l’ouest, le soleil plonge dans la mer, à ces nébulosités étirées et traînantes, en forme de gaze longiforme qui donnent cette « mélancolique lessive d’or du couchant » dont parlait Rimbaud ?
A Paris le ciel change chaque jour et imprime d’imperceptibles nuances sur la ville. Ainsi Paris prend mieux la lumière d’orage que la clarté de l’azur : tout ciel tragique grandit une ville.
L’amour des nuages en peinture me pousse à courir au Havre en 2016 pour la grande rétrospective Eugène Boudin : « L’Atelier de la lumière ». Prés, vaches, plages, marines et surtout, toujours présent, le CIEL. Bourrelé de nuages, balayé par la pluie, illuminé de soleil ou bouché comme il peut l’être ici sur la Manche – c’est à se mettre à genoux. Eugène Boudin est le maître incontestable des nuages : beaux à disqualifier le réel !
Autre choc : Georges Michel avec l’exposition « Le paysage sublime » à la Fondation Custodia à Paris en 2018. Tout ce que le peintre met en tension au-dessus de la ligne d’horizon est véritablement sublime – sublime au sens classique d’étonnement inspiré par la crainte ou le respect. Quelle poésie dans ces opéras de nuées, ces théomachies de nuages où se joue la dramaturgie du ciel et de la terre ! Le néphélibate est comblé. Mais il y a aussi dans la vastitude de ces ciels d’île de France du silence. Un silence de premier monde. Quelque chose de contagieux qui rend la parole si inutile. Quelque chose d’infiniment triste qui appartient au vide, qui a trait à une puissance cosmique qui nous engloutit.
Un souvenir de cinéma qui, adolescent, m’avait bouleversé (car forcément on se projette dans le héros maltraité) : le dernier plan de Poil de carotte, film réalisé par Julien Duvivier en 1932 avec Harry Baur. Le drame est passé, du temps s’est écoulé, c’est l’été et l’on assiste au retour des moissons : sur une musique un peu plaintive, on voit en contreplongée de lourdes charrettes défiler devant un ciel plein de gros nuages blancs bourgeonnants, rembourrés, capitonnés, lumineux comme des lampes en opaline… Ce sont des dieux assis qui nous consolent : la splendeur du monde est là, a toujours été là et la vie, même si elle n’est que passage et douleurs, vaut la peine d’être vécue.Pieux oubli. Durant l’été 1884, le ciel de Londres et de Paris, ne fut jamais, de mémoire d’homme, aussi beau. On vit des aurores flamboyantes, des couchers de soleil mirifiques comme un océan de métal liquide, piqué de vert émeraude et de nuances d’ocre subtiles ; le ciel, la nuit, se parait de bleus ultramarins. Les têtes poétiques firent des vers et les peintres réinventèrent notre vision du monde… Ce fut l’année où le volcan Krakatoa explosa dans le Pacifique, entraînant la mort de dizaines de milliers de personnes, brassant et dispersant ses cendres aux quatre coins du monde, bouleversant le climat, modifiant l’atmosphère en provoquant des diffractions inédites de la lumière solaire. Sous les rutilances de la palette ou l’éclat de la rime, l’ombre de la pollution…

Il est intéressant de noter que le changement de statut du nuage en peinture est contemporain de la volonté de classer et de nommer ces masses insaisissables. En Angleterre, un pharmacien passionné, Luke Howard, opère un classement et recourt à des racines latines pour distinguer les stratus, cumulus, cirrus, nimbus et cumulonimbus. Il les décrit dans son Essay on the Modifications of Clouds, paru en 1803, qui retient l’attention de Goethe et qui impose une terminologie en vigueur jusqu’à aujourd’hui. Howard parvient à concilier une taxinomie, telle que celle de Linné, et le principe de variabilité. Il a dessiné des états du ciel comme on relève des températures et des pressions atmosphériques. Howard a-t-il opéré une révolution ? En tous cas, il nous a fait passer du ciel abstrait, idéal, religieux ou chimérique issu du cerveau des philosophes (des vues de l’esprit) aux « météores » (sens géophysique) des premiers naturalistes soit des essences fixes aux réalités instables et des certitudes aux tâtonnements. J’avoue que placer des mots techniques sur des formations nuageuses pour les différencier ne favorise en rien ma rêverie néphélibate – ni ne la pénalise d’ailleurs. Pourtant je viens d’apprendre qu’il existe une catégorie de nuages appelés « homogenitus » ou « anthropogénique » : nuages dont la formation et/ou la persistance sont artificiellement induites par les activités humaines (volontairement ou involontairement) : le sillage des avions à réaction par exemple dont les traînées provoquent de curieux cisaillements en haute altitude (disparus avec la récente crise sanitaire).
Nous vivons aujourd’hui dans l’ère du nuage généralisé : notre savoir et, qui plus est, toutes nos vies sont stockés dans un « cloud ». Voilà nos existences à la fois rabattues et volatilisées, virtualisées dans ce nuage cybernétique global dont la présence est partout et les contours nulle part… Avec cette dépendance sous silicium à des supports fantômes nous sommes fragilisés et plus menacés que les papyrus de la bibliothèque d’Alexandrie. On le sait, les matériaux les plus résistants sont voués à se désintégrer. Victor Hugo avait eu la prescience de cette précarité universelle : « Rien ne change de forme comme les nuages, si ce n’est les rochers […] La désagrégation fait sur la roche les mêmes effets que sur la nuée. Ceci flotte et se décompose, ceci est stable et incohérent » (Les Travailleurs de la mer). Et dans un fragment, destiné à son William Shakespeare, le proscrit superbe se souvient du spectacle que lui a réservé le télescope d’Arago : « Je distinguai, quoi ? impossible de le dire. C’était trouble, fugace, impalpable à l’œil, pour ainsi parler. Si rien avait une forme, ce serait cela. » La formule est admirable et l’anecdote vaut presque pour une leçon.
Rien de stable, décidément, ni au-dessus de nous, ni en dessous. Les nuages passent et nous voyageons avec eux dans la même lenteur insensible ; nous regardons passer les nuages, mais nous passons avec eux, nous aussi ; nous nous modifions avec eux, nous nous défaisons nous aussi, lentement : « Ainsi, comme nous en voyons passer d’autres devant nous, d’autres nous verront passer, qui doivent à leurs successeurs le même spectacle ». Cette phrase terrible du Sermon sur la mort (1662) de Bossuet m’a toujours fait penser à un ciel en mouvement. Les nuages se proposent à nous comme l’image la plus accessible du temps, l’une des plus immédiates, des plus intuitives. Ce sont des objets concrets ET métaphysiques.
D’où leur succès chez les contemplatifs et les poètes.
Laissons le dernier mot au plus néphélibate de tous les versificateurs, Charles Baudelaire : « Eh ! qu’aimes-tu donc, extraordinaire étranger ? – J’aime les nuages… les nuages qui passent… là-bas… là-bas… les merveilleux nuages ! » (« L’Étranger », Le spleen de Paris, 1862).

*

Je me rend compte que cette évocation assez désordonnée (comme un ciel chaotique) n’éclaire pas le pourquoi de ma dilection pour les nuages. Certes, je crois que le ciel diurne (ou nocturne) nous garde les yeux ouverts, ses merveilles éclairent notre entendement, sa présence pleine d’équanimité nous garde des méchants et des imbéciles. Mais encore ? Une clé possible m’est donnée par cet extrait du Manifeste de la Société d’Appréciation des Nuages*** : « Nous pensons que les nuages parlent aux rêveurs et que l’âme s’enrichit à les contempler. En vérité, ceux qui s’abandonnent aux évocations suscitées par leurs formes feront l’économie d’une psychanalyse. »

* Du grec « néphélé » qui signifie nuage, et « batein » qui signifie aller, marcher. Se dit d’une personne excessivement idéaliste, qui fuit la réalité, aussi de l’écrivain qui n’obéit pas aux règles littéraires. Le terme a semble-t-il été inventé par Rabelais dans le Quart Livre.
** « Quand je ne vais par les nuages, je vais comme perdu. » Antonio Porchia, Voix. (Autre traduction : « Quand je ne suis pas dans les nuages, je suis comme perdu. »)
*** Avant-propos du Guide du chasseur de nuages de Gavin Pretor-Pinnev, traduit de l’anglais (Canada) par Judith Coppel, J.-C. Éditions Jean-Claude Lattès, 2007.

Illustrations : photographies ©LeLorgnonmélancolique / Jacques Sempé.

Prochain billet le 26 juin.

    1. Patrick Corneau says:

      Merci pour votre visite et pour cette sympathique invitation.
      Lorgnon bas et…
      la tête dans les nuages!
      Le Lorgnon mélancolique

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