La décadence d’une littérature commence quand ses lecteurs ne savent plus écrire. Nicolás Gómez Dávila, Escolios a un texto implícito (1977).
Lire dans la décadence
Cette phrase ouvrait le feuilleton, il y a deux mois. Je voudrais y revenir aujourd’hui parce qu’elle dit, mieux que je ne l’avais soupçonné en l’inscrivant en exergue de la première chronique, ce qui se joue dans tout ce que nous avons décrit depuis. Elle paraît, à première lecture, une boutade — une de ces formules brillantes qu’un aphoriste lance pour faire mouche. Elle est en réalité un diagnostic clinique, et son diagnostic ne porte pas sur les écrivains. Il porte sur les lecteurs.
C’est cela qu’il faut entendre, avant tout. Pendant huit samedis, nous avons regardé la littérature du côté de la production — comment elle s’écrit, qui l’écrit, dans quels cadres elle se fait. Aujourd’hui, je voudrais regarder du côté de la réception. Et la phrase de Gómez Dávila pose la question dans les termes les plus exacts : qu’arrive-t-il quand le lecteur cesse d’avoir, dans son rapport au livre, ce que l’écriture exige de lui — c’est-à-dire l’effort d’écrire à son tour ?
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Posons d’abord ce qu’est, ou plutôt ce qu’a été, le lecteur compétent. Ce n’est pas une figure idéale. C’est un type historique précis, qu’on peut décrire avec assez de netteté.
Le lecteur compétent — celui qui hantait les bibliothèques privées du XVIIe au XXe siècle, et qui hante encore quelques foyers obstinés — ne lit pas seulement. Il copie. Il annote. Il tient un carnet. Il extrait des passages, recopie des phrases, note ses désaccords en marge, retranscrit ses citations préférées dans un cahier qu’il garde toute sa vie. Cette activité, qu’on appelle parfois le commonplace book en anglais, le Lesetagebuch en allemand, le zibaldone en italien, n’a pas de nom français univoque — cahier de lecture, florilège, recueil de citations, spicilège* — mais elle a été, jusqu’à une époque récente, une pratique massive du lecteur cultivé.
Pourquoi copier ? La question paraît absurde à un lecteur d’aujourd’hui, qui surligne sur sa liseuse, capture des extraits par copie-écran ou photographie, partage des passages sur les fils des réseaux sociaux. Mais la copie manuscrite faisait quelque chose que ni le surlignage ni la capture ne font. Elle obligeait la main à reformer la phrase — caractère après caractère, en respectant les rythmes, les ponctuations, les inflexions. Elle ralentissait l’attention au point qu’elle absorbait physiquement le texte. Elle inscrivait la phrase dans le geste, donc dans la mémoire profonde, donc dans la disponibilité ultérieure. Ce qu’on a copié à la main, on s’en souvient ; ce qu’on a surligné sur un écran, on l’oublie en fermant l’application.
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La copie n’était pas le seul exercice. Le lecteur compétent commentait aussi. Pas dans le sens contemporain du commentaire en ligne, qui consiste à donner son avis sur un livre qu’on a parfois à peine ouvert. Dans le sens exact, antique, du commentaire : l’effort d’écrire, à côté du texte, ce que sa lecture suscite — une remarque, une objection, une analogie, un souvenir. Cet effort ne servait pas à partager. Il servait à posséder le texte par sa propre langue. Lire, en ce sens-là, c’était toujours commencer à écrire “en réponse”.
Peter Szendy a donné un nom savant à ce que le lecteur compétent pratiquait sans le savoir. Toute lecture, montre-t-il dans ses Pouvoirs de la lecture (2002), obéit à une voix qui commande de lire — il l’appelle l’archonte — et suppose en retour un lecteur qui se fait à son tour porte-voix du texte pour l’oreille de quelqu’un d’autre — l’anagnoste. Cette seconde figure, dit-il, ne s’efface pas dans la lecture silencieuse ; elle s’y tapit, tacite, mais elle y est. Copier une phrase dans un carnet n’est peut-être donc pas seulement l’inscrire dans sa mémoire. C’est se faire, une dernière fois, anagnoste — pour un lecteur à venir, fût-il soi-même, relu dans dix ans, devenu presque un étranger à sa propre main.
Joubert tient un carnet pendant quarante ans, qu’il ne publie jamais ; ses Carnets posthumes sont un commentaire continu de ses lectures, qu’on lit aujourd’hui comme une œuvre. Coleridge couvre les marges de ses livres — les Marginalia coleridgiens forment plusieurs volumes savants. Léautaud annote au fil de sa lecture. Walter Benjamin, plus près de nous, accumule fiches et notes dans une œuvre dont Le Livre des Passages est le titre exemplaire — un livre fait de lectures compilées, par dispositif de citations. Tous ces lecteurs ont en commun une chose : pour eux, lire et écrire sont un seul geste, dans une circulation continue. Le livre lu nourrit le carnet ; le carnet nourrit le livre à venir ; le livre à venir suppose les livres lus, qui ont été réécrits dans le carnet pour rester disponibles à l’esprit.
Voilà ce qu’est le lecteur compétent. Un écrivain en réponse. Et c’est précisément cette figure que la culture contemporaine a, presque entièrement, défaite.
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En 1922 paraît à Milan un petit livre sans nom d’auteur. Piero Martinetti publie son Bréviaire spirituel anonymement — non par prudence, puisqu’on a vu ici même ce qu’il refusera neuf ans plus tard et y perdra sa chaire, mais parce qu’une signature aurait rétréci ce qui devait valoir pour tous. Son traducteur le dit sans emphase : l’auteur est un garant trop restreint. Le livre se livre alors à qui s’en montrera digne.
Un bréviaire, en ce sens, n’est pas un abrégé. C’est un livre construit avec sa moitié manquante, et qui laisse au lecteur le soin de trouver le mode d’emploi. Voltaire l’avait dit plus sèchement : les livres les plus utiles sont ceux dont le lecteur fait lui-même la moitié.
Ce que le carnet accomplit du côté du lecteur, certains livres l’ont donc appelé du leur. Ils n’existent qu’à condition d’être repris, et ils le disent en s’abstenant de conclure. Un livre pareil ne peut pas être traversé : il ne contient pas de quoi.
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Comment lit-on aujourd’hui ? Honnêtement — je m’inclus dans ce on, parce qu’il faut bien admettre qu’on ne lit plus comme on lisait il y a cinquante ans. Le livre arrive sur l’écran, ou en papier, dans un environnement de sollicitations multiples : notifications, fils, alertes, messages. Le temps de lecture est fragmenté, presque toujours, entre deux interruptions. La lecture continue de plusieurs heures, qui était la norme jusque dans les années 1980, est devenue rare — et quand elle se produit, elle est souvent ressentie comme un luxe qu’on s’octroie.
L’attention disponible s’est modifiée elle aussi. Pas seulement par appauvrissement — l’idée d’un déclin de l’attention humaine est probablement exagérée — mais par reconfiguration. Le lecteur contemporain est entraîné à des lectures parallèles : plusieurs onglets ouverts, plusieurs textes en cours, plusieurs sollicitations en attente. Cette aptitude au parallélisme a une vertu — elle permet de gérer un volume informationnel énorme — mais elle a un coût. Elle empêche cette concentration exclusive sur une page, qui est la condition même de la lecture profonde. On ne plonge plus dans un livre comme on s’immergeait dans Proust ou dans Faulkner. On parcourt, on picore, on consulte. Ce sont des verbes différents.
Conséquence directe : les pratiques anciennes du lecteur compétent — le carnet de citations, l’annotation marginale, le commentaire en réponse — sont devenues étrangères à l’écrasante majorité des lecteurs, y compris cultivés. Combien de vos amis lecteurs tiennent encore un cahier de citations ? J’en connais quatre ou cinq, dans une vie entière passée parmi les lecteurs. Combien annotent leurs livres au crayon ? Plus nombreux, sans doute, mais l’annotation s’est appauvrie : un trait dans la marge, un mot, une étoile. Plus rarement la phrase de réponse, le contre-point en marge, l’amorce d’une idée qu’on développera ailleurs. Combien copient à la main, dans un carnet, le passage qui les a saisis ? Une infime minorité, qui paraît elle-même un peu maniaque à ses propres yeux.
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Cette transformation a une cause technique évidente — l’écran a remplacé le carnet, et l’application de prise de notes a remplacé le cahier — mais elle n’est pas seulement technique. Elle est aussi le résultat d’une modification de l’idée même de ce qu’est lire. Pour le lecteur du XIXe siècle, lire un grand livre était une épreuve : on en sortait modifié, on en gardait trace, on s’en expliquait dans sa propre écriture. Pour le lecteur d’aujourd’hui, lire est plus souvent une consommation : on en absorbe la matière, on en garde une opinion sommaire, on passe au suivant. La différence est immense, et elle n’est pas affaire de qualité personnelle. Elle tient à l’écosystème du livre — à la rapidité de la rotation des nouveautés, à l’accumulation des sollicitations, à l’absence d’un milieu où parler durablement d’un livre lu.
Or — et c’est ici que la scolie de Gómez Dávila reprend toute sa portée — un livre qu’on ne réécrit pas dans son propre carnet n’est pas vraiment lu. Il est traversé. Il laisse une impression, vague, labile, sentimentale, vite effacée par la lecture suivante. Le lecteur contemporain a traversé beaucoup de livres ; il en a lu, au sens fort, peu. Et la décadence d’une littérature, dit Gómez Dávila, commence quand ses lecteurs ne savent plus écrire — c’est-à-dire quand ils ne savent plus accomplir du côté du livre le travail qui leur incombe. Le livre exige une réponse écrite ; quand cette réponse cesse d’être donnée, le livre se trouve en défaut de lecteur, et c’est lui, paradoxalement, qui en pâtit. Une œuvre n’est pas affectée par le manque de lecteurs ; elle l’est par le manque de réponses.
Encore faut-il dire quelle réponse. L’assentiment n’en est pas une. Un livre unanimement admiré est aussi peu lu qu’un livre ignoré : il a reçu des signes, non des objections. Ce que le carnet accomplissait n’était pas l’éloge, c’était le désaccord noté en marge — la phrase qu’on conteste, l’analogie qu’on refuse, le contre-point qu’on écrit à côté. Une œuvre à qui l’on donne raison sans écrire cesse d’être un interlocuteur aussi sûrement qu’une œuvre à qui l’on ne parle pas. On ne corrige pas ce qu’on a couronné.
Les œuvres sans réponses se replient peu à peu sur elles-mêmes, se figent dans le silence, deviennent des patrimoines à protéger — ce que nous évoquions samedi dernier — au lieu de rester des interlocuteurs vivants.
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Voilà donc le diagnostic.
Une “amie Facebook” publie cet été sur sa page un long passage sur la façon dont un livre agit non par ses lecteurs mais par la rumeur qui l’entoure — le Contrat social que presque personne n’a lu, le Capital devenu l’évangile de milliers d’ouvriers qui n’en ont jamais ouvert une page. Elle ne nomme pas l’auteur. Elle photographie le livre : sa main posée sur une brochure de 1935, le titre lisible sous ses doigts. La référence est là, entière.
Le passage m’arrête. Je veux savoir d’où il vient. Je cherche — et l’on me répond aussitôt : Thierry Maulnier, La Face de Méduse, Gallimard, 1958. Un nom du bon milieu, une date, un éditeur. Tout est faux. J’ai porté cette attribution plusieurs jours, je l’ai citée, je l’ai commentée. Il a fallu revenir à l’image pour voir ce qui s’y trouvait depuis la première seconde, en capitales : LÉON DAUDET, Les Universaux.
Je n’avais pas manqué de source. J’en avais une, exacte, photographiée. J’ai préféré aller la demander ailleurs. La décadence n’est pas que les livres nous manquent ; c’est que nous nous renseignons sur eux au lieu de les regarder.
Mais — et c’est ici que je voudrais quitter le constat pour commencer à indiquer la sortie — il faut dire aussi, avant de fermer cette chronique, que le lecteur compétent n’a pas disparu. Il a changé de forme.
Il existe encore, par îlots, sous des formes parfois inattendues. Le tenancier de blog littéraire qui annote, commente, dialogue avec les œuvres semaine après semaine — c’est un lecteur compétent, déguisé en chroniqueur amateur, et qui pratique en ligne ce qui se faisait jadis dans le carnet. Le libraire indépendant qui défend un livre contre vents et marées, qui le replace dans l’étal pendant trois ans — c’est un lecteur compétent, qui transmet par sa main l’effort que le marché ne fait pas. La lectrice qui tient son carnet sur Instagram, malgré tout ce que cette plateforme a d’antithétique au geste — qui photographie ses pages annotées, recopie une phrase trouvée, dialogue avec d’autres lectrices — c’est un lecteur compétent, qui invente dans le bruit numérique le contre-bruit d’une attention. Le club de lecture amateur qui se réunit chaque mois dans une bibliothèque municipale ou dans un salon — ce sont des lecteurs compétents, qui pratiquent collectivement la réponse écrite ou orale au livre.
Ces îlots sont fragiles, dispersés, presque invisibles dans l’économie générale du livre. Ils ne constituent pas une résistance organisée — ils ne se connaissent souvent pas entre eux. Michel de Certeau avait un mot plus juste que résistance : une lecture tangente, disait-il — celle qui se détache assez de l’écrit pour devenir une autonomie, l’exercice possible d’un contre-pouvoir. Pas de mot d’ordre, pas d’organigramme : un livre à la fois.
Ils existent donc. Et c’est dans leur entêtement obscur, plutôt que dans les grands dispositifs publics, que se conserve aujourd’hui la pratique vivante de la lecture qui écrit en réponse. Là où l’État voit du patrimoine à protéger, ces îlots font, à bas bruit, ce qu’aucune institution ne peut faire : ils continuent à parler aux livres, et les livres, parce qu’on leur parle, continuent à parler.
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Une dernière chose, qui sera la matière de la chronique de samedi prochain — la onzième, et la dernière de ce feuilleton.
Si la décadence est ce que nous avons décrit pendant huit samedis ; si les ennemis structurels sont ceux que nous avons nommés ; si le lecteur compétent est devenu ce qu’il est devenu, dispersé en îlots invisibles — alors la question ne se pose plus en termes de renversement. Personne ne renversera la fragmentation, ne dissoudra les institutions, ne ramènera l’honnête homme. Le geste qui reste possible n’est pas la restauration, mais quelque chose de plus modeste et de plus durable : la fidélité solitaire à ce que ces décadences ne peuvent pas atteindre, parce que cela se passe entre un lecteur, un livre et un carnet.
Cette fidélité a un nom dans la langue ancienne. Elle s’appelle la patience. Et c’est par ce mot — qui est aussi celui que vous trouverez à la fin du prochain livre où je traite plus longuement de tout cela — que ce feuilleton voudrait fermer son chemin, samedi prochain.
* Je me permets de renvoyer le lecteur à mes deux volumes : Une mémoire qui désire, Spicilège, 2010-2016, Montmorillon, Éditions L’Escampette (2018) et Un souvenir qui s’ignore, coll. « Choses humaines », Trocy-en-Multien, Éditions Conférence (2020).
Illustrations : (en médaillon) illustration à partir d’une pointe sèche de Paul César Helleu.
Lire ce qui n’a jamais été écrit.

À défaut d’un talent d’écriture créatif je recopie des phrases extraites de mes lectures.
Et d’ailleurs pourquoi irais-je encombrer la production littéraire pléthorique alors que des gens plus doués abattent le boulot à ma place.
À ce jour j’ai rempli 6 cahiers Clairefontaine 21×29,7 180 pages. C’est mon œuvre serrée dans un tiroir que je relis sans cesse. Ainsi je suis membre actif du club secret des recopieurs que vous décrivez.
Vous qui avez le bras long et de l’entregent dans le milieu je vous confierai à ma mort le rôle d’exécuteur testamentaire et le soin de déposer à la bibliothèque nationale ce témoignage unique.