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Un salon sans maîtresse de maison

Patrick Corneau

Notes sur Facebook l’anti-agora, écrites après y avoir été pris

Il faut d’abord un fait, et j’en ai un sous la main.
Sous un texte consacré à la guerre à Gaza — un de ces textes qui mettent le feu au fil dès la première ligne —, j’interviens. Non sur le fond, dont je ne dis rien, mais sur la manière : il me semble que l’auteur de la page prend un plaisir un peu vif à envenimer. Je le formule sans douceur.
Quelques minutes plus tard, un interlocuteur — un homme de lettres, dont je ne donnerai pas le nom, on verra plus loin que ce silence fait partie de la démonstration — me répond qu’il découvre avec stupeur que je défends allègrement l’extermination d’un peuple. Il ajoute : « Chapeau ! »
Je n’avais pas écrit une ligne sur l’extermination de qui que ce soit.

L’écart n’est pas une erreur de lecture. C’est le dispositif, et il tient en trois opérations indissociables. Le déplacement du posé : l’accusation est calibrée au maximum, donc indiscutable — on ne discute pas posément d’une complicité avec l’innommable, et toute réponse mesurée aura l’air d’un marchandage. L’assertion travestie en aveu : « Je découvre avec stupeur » n’a pas la forme d’une imputation mais celle d’un état intérieur, et un état intérieur ne se réfute pas. L’antiphrase qui scelle : « Chapeau ! » ne dit rien et signifie tout ; le sous-entendu, Oswald Ducrot l’a montré, a cette propriété que sa charge revient au destinataire. Vous seul aurez « mal pris » ce qui n’a jamais été dit.
Mais la figure est vieille comme la conversation. La Bruyère en avait dressé le catalogue complet, et il ne manquait rien. Ce qui est neuf n’est donc pas la perfidie. C’est le lieu.

I. La maîtresse de maison
L’hôtel de Rambouillet, du Deffand, Geoffrin : leur fonction n’était pas ornementale. Elles distribuaient la parole, protégeaient le convive faible, changeaient de sujet quand il fallait, ne réinvitaient pas le fâcheux. Régulation sans code : rien n’était écrit, tout était tenu. Ce qu’elles garantissaient n’était pas l’accord des esprits — on s’y déchirait — mais que l’échange eût une forme.
Il y a bien un maître de maison sur la plateforme. Seulement son intérêt est inverse : il mesure l’engagement, et rien n’engage comme l’offense. La maîtresse de maison faisait taire celui qui haussait le ton ; la machine le porte au premier rang ! Nous n’avons donc pas affaire à une absence de régulation, ce qui laisserait espérer une police spontanée des mœurs, mais à une régulation retournée. Anti-agora, oui — et plus précisément anti-salon.

II. La durée
On revenait le lundi ou le mercredi chez Madame Geoffrin, le samedi chez Mademoiselle de Scudéry. Un mot devait être vécu, devant les mêmes visages, des semaines, des années durant. Il en résultait deux choses, et ce sont les deux qui manquent.
La prudence, parce que la réputation s’accumulait lentement et qu’on ne pouvait pas la refaire.
La réparation, parce qu’il restait du temps pour la reprise : revenir, corriger, s’excuser, être pardonné. Jankélévitch le savait mieux que personne — le pardon est un événement qui a besoin de durée, il s’adresse à quelqu’un qui n’est déjà plus tout à fait celui qui a offensé.
Le fil FB abolit les deux. Le trait doit être immédiat ou il est perdu ; or l’immédiat est exactement ce qui exclut la seconde pensée, cet esprit de l’escalier qui est le commencement du penser. Et ce qui s’écrit demeure sans que personne y revienne : une archive sans mémoire. Les deux extrémités de la durée sont coupées d’un même geste.

III. Les visages
Dans un salon, on voyait l’autre pâlir. Le corps de l’interlocuteur était le frein de la cruauté — non pas un frein moral, un frein physique.
Ici le visage n’est pas absent : il est simulé. Il y a une vignette. Il y a un nom en bleu. Et c’est pire que l’absence, car le signe de la présence sans sa contrainte donne toutes les autorisations de l’anonymat sans en donner la honte.
Observez le vocatif : « X., je découvre… ». On ne me parle pas. On parle de moi, devant moi, à l’usage d’un public ; le vous n’est qu’une balise d’acheminement. Ma vieille obsession trouve là une illustration que je n’attendais pas : le passage d’un monde adressé à la deuxième personne à un monde tenu à distance dans la troisième en est arrivé au stade où le il a appris à porter le masque du tu. Le monde commenté ne supprime plus l’adresse. Il la contrefait.
Je dois pourtant une exception au tableau, faute de quoi je mentirais. Dans le même fil, une lectrice m’a posé une vraie question — elle voulait la formule brésilienne d’origine que j’avais traduite. Rien d’autre : une curiosité, un vous qui était un vous. Le lieu n’est donc pas hermétique. Simplement, ce n’est pas cela qu’il récompense, et il faut aller le chercher sous la mêlée.

IV. La facture
Dans le salon, l’insinuateur trop habile payait dans une monnaie réelle : il était moins invité. Le capital symbolique se trouvait engagé, lentement, et c’est pourquoi l’euphémisation avait ses limites.
Ici, d’abord, l’asymétrie des coûts. J’ai répondu à mon interlocuteur : dix lignes, point par point. Il a répondu à mes dix lignes par un mot de cinq lettres — allez. Je n’invente rien, je transcris. Et devant un public qui arbitre à l’estime, cinq lettres contre dix lignes ne perdent jamais : la longueur d’une défense est lue comme la mesure de l’embarras. Ajoutez que mon paragraphe, en réfutant l’accusation, l’a propagée — chacun de ses lecteurs aura lu extermination d’un peuple une fois de plus, le clou tordu reçoit un nouveau coup.
Mais ce n’est que la moitié visible de la facture. L’autre moitié est que le trait n’est pas seulement gratuit : il est rémunéré. Il reçoit ses 👍. Ce que la maîtresse de maison sanctionnait, la machine et son dispositif le paient.
Renversez l’économie d’un lieu : vous n’aurez changé aucun homme et vous aurez changé toutes les conduites.
On voit alors ce que produit l’ensemble. Un fil est une machine mimétique — chaque trait imite le précédent, le scandale se propage par contagion et non par conviction, et sur ce point Girard n’a pas pris une ride, il suffit de faire défiler. On n’en sort pas trompé : on en sort diminué. C’est la mesure exacte, et Spinoza donne le critère mieux que la logique — non le vrai et le faux, mais l’augmentation ou la diminution de la puissance d’agir. Le monde des passions tristes n’est pas celui où l’on ment davantage. C’est celui où l’on peut moins.

V. La parade, et pourquoi elle n’a pas suffi
Il existe une parade, et une seule : l’explicitation. Non l’indignation, qui nourrit la scène, mais la mise à plat du procédé. Je l’ai faite, et je maintiens qu’elle était juste : vous inventez une position monstrueuse, vous l’attribuez à votre interlocuteur, puis vous vous indignez de votre propre invention. Une fois cela posé, le sous-entendu ne peut plus fonctionner : il est sur la table.
Elle n’a pas suffi. J’ai eu tort de croire qu’une formule pouvait faire le travail d’une position, et c’est la seule chose que cet épisode m’aura vraiment apprise.
La parade est une forme, et la forme ne tient que si l’on n’a pas quitté le terrain de ce qui a été dit. J’avais commencé par juger une personne et non son argument ; j’ai récidivé au milieu de ma réponse, en glissant une phrase sur les habitudes d’esprit de mon interlocuteur. À partir de là, ma demande d’explicitation ne pouvait plus être entendue comme une exigence de méthode : elle devenait un coup de plus dans une querelle de personnes, et le public — qui arbitre à l’oreille et non en logique — n’a vu que deux individus qui s’empoignent. La parade est antérieure au trait. Elle consiste à n’avoir rien à se reprocher sur le terrain où l’on somme l’autre de venir.
Elle exige d’être seule. Dix lignes diluent ce qu’une phrase rendait irréfutable. Vous m’attribuez telle position ; citez la phrase. Rien d’autre, courtoisement, sèchement — l’autre devra produire une phrase qui n’existe pas, ou reculer dans un « je n’ai pas dit cela » qui est l’aveu. Chaque ligne ajoutée lui rend une prise.
Elle ne s’annonce pas. J’ai écrit « fin de la discussion », ce qui n’est pas finir mais demander la permission de finir, et donc offrir le dernier mot. Il l’a pris, naturellement. Le départ ne se déclare pas : il se constate.
Reste à ne pas mentir sur ce qu’on en obtient. La parade ne fait pas gagner l’échange ; rien ne fait gagner un échange dans ce lieu, puisque le lieu n’a pas d’arbitre. Elle fait quelque chose de plus étroit et de plus précieux : elle permet d’en sortir avec le compte exact de ce qu’on a dit. C’est peu. C’est tout ce qui est disponible.

VI. Un dernier fait, versé au dossier
Parce que la figure n’appartient à aucun camp. Dans le fil même où je l’ai reçue elle circulait dans tous les sens, et la position politique de ceux qui la maniaient variait sans que sa forme variât d’un iota. Je ne tranche pas ici la querelle de fond : ce serait la manière la plus sûre de manquer l’objet.
J’ai pourtant voulu publier là-bas, sous le fil, une brève analyse symptomatique de ce qui précède. On me l’a dit incompréhensible. Je l’ai retirée et l’ai réécrite sous forme de témoignage.
Le fait mérite d’être noté, car il complète l’architecture mieux que ne l’aurait fait un raisonnement. Ce lieu ne peut pas recevoir sa propre description. Non par censure — par régime d’attention : lire l’analyse d’un dispositif demande exactement ce que le dispositif abolit, de la durée, une relecture, la patience d’une phrase qui ne prend pas parti. J’avais entrepris de décrire le fil dans le fil, c’est-à-dire de parler bas dans une salle qui n’entend que ce qui crie.
Il a fallu la forme du récit — je me suis fait prendre, voici comment — pour qu’une part passe. Le lieu accepte l’aveu, la « tranche de vie », il refuse l’analyse. Dernière absence, et la plus lourde : celle du recul.

Coda
J’avais écrit qu’on reconnaît une personne à ses œuvres : c’est un sous-entendu. J’ai ironiquement ponctué avec « Très édifiant !!! » : c’est une antiphrase.
Qu’on le prenne à la lettre :
édifier, c’est bâtir.
Rien ne se bâtit dans un lieu où rien ne dure, où personne ne tient la forme, où les visages sont des contrefaçons, où blesser rapporte et où la description de ce qui s’y passe ne peut pas s’y lire. Le seul geste édifiant qu’on y puisse faire est d’en sortir, et de dire ailleurs, dans une langue qui a le temps, ce qu’on y a compris.
Restent les formes lentes : la lettre, la table de travail, le livre. Tout ce qui oblige à revenir, à reprendre.

Illustrations : (en médaillon) Lecture de Molière par Jean-François de Troy, vers 1728.

Lire ce qui n’a jamais été écrit.

  1. Serge says:

    Tiens?! Une intrusion de l’actualité tragique dans ce lieu intemporel.
    Je vous conseille un livre paru récemment: “L’art de moucher les fâcheux”.

    1. Patrick Corneau says:

      Cher Serge,
      L’intrusion est moins grande qu’il n’y paraît : l’actualité tragique n’est pas mon sujet, elle est mon occasion. Je n’ai rien dit de Gaza ; ce qui m’a retenu, c’est la manière — et la manière, elle, est de tout temps. Disons que le fil est venu battre contre le mur du Lorgnon, et que j’ai préféré regarder le mur plutôt que la vague.
      Merci pour le Colliat et ses trente-sept stratagèmes, dont je retiens le titre.
      Resterait donc à écrire le trente-huitième stratagème, absent de tous les manuels : celui de la porte. Sans la claquer, et surtout sans l’annoncer.
      🙂

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Patrick Corneau