Sur la page de garde de mon exemplaire, Emma Marsantes a écrit une phrase qui est, en réalité, le programme du livre : cette saga familiale, dit-elle, « pose la question : de quoi héritons-nous ? » Tout est là. Car N’efface pas mes cercles a l’apparence d’une saga — quatre générations, un enfant noyé en 1907, une femme qui se pend à Neuilly en 1980 — mais la saga n’y est qu’un prétexte, ou plutôt un matériau. Le vrai sujet n’est pas ce qui arrive à une famille : c’est ce qui se transmet, à l’insu de tous, de corps en corps.
Ce dont on hérite, ce ne sont pas des biens — le charbon, les colonies, le domaine aux hortensias géants — mais des postures, des deuils, des gestes, des silences. Le premier chapitre s’intitule « De nos corps hérités », et c’est bien de cela qu’il s’agit : d’une hérédité qui précède la naissance et scelle les destins d’avance. Un petit garçon se noie sous les yeux de sa mère, et ses six sœurs comprennent aussitôt « qu’il aurait mieux valu que ce soit l’une d’entre elles » ; elles « en paieront le prix, chacune à sa manière ». Raser les murs, s’évider, disparaître : voilà, de génération en génération, la part faite aux femmes. On n’hérite pas d’une fortune, on hérite d’une place.
Mais ce qui fait éclater le genre, c’est le traitement du temps. Une saga se déroule ; celle-ci se replie. Les générations ne se succèdent pas, elles se superposent, jusqu’à cette révélation des dernières pages : Marguerite, Joséphine, Antoinette, Elsa auront été la même petite fille ; Alexandre, Bertrand, Léonard, le même petit garçon. « Ce sont les mêmes. » Le prénom de l’enfant noyé, Bertrand, reviendra d’ailleurs à la génération suivante ; les scènes riment, les deuils se répondent, et les aïeux finissent par former non une lignée mais une ronde, « des danseurs du siècle dernier ». Nous ne sommes plus dans la chronique, mais dans le mythe — des figures intemporelles qui rejouent sans fin les mêmes pas. De là vient le titre. Il fait écho au mot d’Archimède, tué par un soldat romain : ne dérange pas mes cercles, tracés dans le sable — ce même sable, cette même plage où l’enfant se noie et que la vague efface. Les cercles d’Emma Marsantes, ce sont les générations concentriques, la mémoire, et pour finir le bric-à-brac d’objets hérités entassés dans une cuisine. À la mère réduite en mourant à « une rature précise, verticale » sur un mur blanc, le livre oppose le cercle qui refuse l’effacement. Écrire, ici, c’est redessiner ce que le monde rature.
Car il y a, sous la saga, un crime. Le livre le nomme d’emblée, puis le laisse s’enfouir : « L’oubli est la partie visible de l’inceste. » La potence, dit la narratrice, « fait diversion » — le suicide spectaculaire détourne du forfait qu’il recouvre. « Qui soupçonnerait les enfants ? » C’est la strate la plus noire de l’héritage : on ne lègue pas seulement des corps et des morts, on lègue aussi des crimes et le silence qui les protège. Emma Marsantes n’exhibe rien ; elle procède par éclipses, confie l’essentiel à une phrase qu’on pourrait manquer. La pudeur, ici, est une forme de justesse. Elle nous éblouit, fatigués que nous sommes de tant de complaisance étalée dans les médias sur l’inacceptable.
Reste la manière, et elle est souveraine. Photographe depuis 2009, Emma Marsantes est une visuelle — elle compose comme on feuillette un album : chaque chapitre s’ouvre sur un instantané — le maire qui fait les cent pas, la villa de Côme aux persiennes tirées, la noce truculente, bariolée — et le récit avance par tableaux plutôt que par intrigue. Elle lit des portraits, des cartes postales, en déduit une atmosphère, puis rend aux figures figées le mouvement que la pose leur a pris : « J’invente des mouvements. Je fais croire. » C’est un art du cadre et de la lumière — la « lumière verticale » du drame, les couleurs méditerranéennes qui se mêlent, dans l’iris d’une enfant, aux gris de l’Atlantique.
La virtuosité tient surtout à l’écart des registres, que le même livre franchit sans transition. Le banquet de mariage est un morceau de bravoure comique : festin bourgeois qui vire au « radeau de la méduse des ripailles », où la noce entière devient « un grand corps qui avale, qui déglutit, qui jouit ». On songe à Flaubert, à la satire des comices. Et quelques pages plus loin, la longue plainte adressée à la mère morte, psalmodie où revient le vocatif — « Je suis morte avec toi, ô ma mère » —, le tu tenu contre l’effacement. Entre les deux, toute une gamme.
La langue, elle, est concrète, drue, sans subordination inutile : des phrases brèves, martelées au
présent — « Il ne dit rien. Il soulève la masse aqueuse. Il la serre contre lui. » Le présent, partout, abolit la distance : rien n’est passé, tout se rejoue. Et l’image reste toujours physique, minérale ou marine : l’enfant mort devient « un poisson, un phoque, un petit thon » ; la suicidée, une ponctuation sur le mur ; la mère, à la fin, « ce rivage, un infini bleuté ». Emma Marsantes pense par le corps et par l’eau — jusque dans le jeu sur le mot, « sens et sang », homonymes de la femme.
Ainsi la forme épouse-t-elle exactement le propos. Cette mémoire faite d’éclats, de lacunes assumées, de scènes qui affleurent et se dérobent, c’est le mode d’existence même de ce dont nous héritons : jamais un récit continu, toujours des fragments qu’il faut recueillir avant qu’ils ne s’effacent.
Une réserve pourtant, qui vaut moins pour ce livre que pour le genre qui l’accueille. Le récit familial transfiguré est devenu, depuis vingt ans, l’une des voies royales de la rentrée littéraire — au point que ses procédés (la phrase frappée, la scène ciselée, le « double de l’autrice » qui recompose) forment désormais une partition partagée. N’efface pas mes cercles en est l’un des spécimens les plus aboutis, mais reste un spécimen. Et l’on peut se demander si cette forme par éclats, à ce degré de virtuosité, ne finit pas par protéger de ce qu’elle prétend traverser : ce qu’une famille transmet vraiment exigerait peut-être moins une syntaxe qui tranche qu’une syntaxe qui s’enroule, hésite et se charge. Les cercles, ici, sont admirablement tracés ; on aimerait, par moments, mieux les sentir s’élargir.
« Mes cercles », dit la narratrice de son bazar d’objets sauvés. Et il reste, chez celle qui a tout rassemblé, une dernière crainte — « devenir à mon tour un objet ». On referme le livre en se demandant de quoi, nous, nous héritons. Un roman juste, dont les meilleures pages emportent par leur seule mesure.
Avec Trois, on passe de l’autre côté du miroir. Le roman de Marsantes pesait le poids des morts sur les vivants — quatre générations de destinées subies, et cette hantise de n’être jamais tout à fait à sa place ; Corinne Desarzens prend le même matériau — la famille, la transmission, les injonctions reçues — et le retourne. Non plus l’héritage qui détermine, mais la métamorphose qui délivre. La même question de la place, chez elle, s’inverse en énigme d’émancipation : comment un enfant, un jeune adulte, un « héritier » se défait-il du poids reçu pour advenir à lui-même ?
Un soir de pleine lune, au mois d’août, peu avant minuit, une voix passe sur les ondes. L’émission invite chacun à parler de son animal de compagnie ; celui de Viviane — un prénom de fée — est une chrysalide, ce presque-rien blanc qu’une sœur lui a confié dans un bocal : « Prends-en soin. » On attend avec elle que la chose se déplie ; on guette le papillon. Et la ruse se découvre : la chrysalide est un enfant. Il s’appelle Diego, il a neuf ans, et Viviane le « maçonne vivant dans un palais de phrases ». Trois enfants au cœur du récit — des jumeaux, un cadet —, et ce fil unique, tenu jusqu’au bout : la métamorphose des êtres aimés.
Car c’est bien de cela qu’il s’agit. La chenille se digère elle-même pour devenir autre ; les organes se refont, une trompe apparaît ; puis, un soir pareil à tous les autres, le papillon se déploie « tout équipé », se retourne trois secondes sur le passé, et s’envole — il disparaît pour toujours. Devenir soi, c’est cela : quitter la forme ancienne, prendre le large, partir. L’enfant qui grandit s’en va, et ce départ n’est pas d’abord une perte : c’est une délivrance. Encore faut-il, du côté de ceux qui restent, y consentir. À la naissance du cadet, Oscar, en 1990, Nicolas Bouvier envoyait ses vœux : « Apprends dès cet instant à perdre. Je veux dire perdre l’inutile, le bruyant, le vain, pour faire place à une légèreté que tu ne paieras jamais trop cher. » Apprendre à lâcher : discipline de qui veut laisser l’autre devenir libre.
Encore faut-il, aussi, avoir soi-même désobéi. Le poids, ici, a un visage et une signature : « Mme Mère ». Dans une lettre de 1986 tombée d’une boîte d’archives, elle accueille l’annonce d’une grossesse avec une froideur d’inventaire — « si c’était à refaire, je ne mettrais aucun être au monde » — et dresse le procès-verbal des injonctions d’une famille, d’un milieu, d’une époque : tu serais incapable, une femme seule n’élève pas des jumeaux, on ne connaît même pas le nom du père… La narratrice passe outre. Elle garde, elle élève, elle devient artiste. L’émancipation commence là, chez cette mère qui se délie d’abord de la sienne. « Dans notre famille, on accepte depuis longtemps les mystères » : le mystère contre le verdict.
Reste la question vers laquelle tout converge, et que le titre garde en réserve : toi, dis-moi, comment tu fais ? Comment fait-on pour se délier, pour tenir debout, pour être soi ? Question adressée, deuxième personne obstinée, jusque dans l’exergue emprunté à Nooteboom : « De toi, j’oublierai tout, sauf toi. » Ce qui subsiste, la mue faite, c’est le noyau irréductible d’un être. Et Giono, placé lui aussi au seuil : « On ne peut pas vivre dans un monde où l’on croit que l’élégance exquise du plumage de la pintade est inutile. » Deux inutiles, donc : celui, bruyant et vain, dont il faut se défaire — les injonctions, le poids — et celui, gratuit et souverain, qu’il faut garder coûte que coûte : son propre plumage. Se libérer, c’est apprendre à distinguer l’un de l’autre.
On reconnaît Desarzens à sa langue — exacte, sensuelle, prompte à l’image juste : le parfum de la truffe qui traverse la coquille d’un œuf, la chrysalide en « couteau suisse refusant de s’ouvrir ». Licenciée en russe, parfois traductrice, elle a l’art de la digression et du savoir hétéroclite ; mais ce foisonnement se replie ici sur l’intime, et fait tenir dans un récit bref plusieurs voix, plusieurs époques simultanées. Née à Sète en 1952, installée en Suisse, elle vient de recevoir coup sur coup le Grand Prix Ramuz 2025 — décerné tous les cinq ans — et le Grand Prix suisse de littérature 2026.
Deux livres, donc, et un même sujet pris à revers. Marsantes descend dans le poids ; Desarzens s’élève vers la légèreté. À l’une la saga des destinées subies, à l’autre l’art, bref et lumineux, de l’envol — « pour faire place à une légèreté qu’on ne paiera jamais trop cher ».
N’efface pas mes cercles de Emma Marsantes, éditions Verdier, en librairie le 20 août 2026 (19,50€).
Trois de Corinne Desarzens, éditions La Baconnière, en librairie le 4 septembre 2026 (19€). LRSP (livre reçu en service de presse).
Illustrations : (dans le médaillon) Photographies d’Emma Marsantes (à gauche) et de Corinne Desarzens (à droite). Dans le billet : éditions Verdier – éditions La Baconnière.
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