Se relire est parfois plus éprouvant que prendre la parole. On y retrouve ses certitudes, ses aveuglements, les espoirs que les événements ont démentis. Le confortable « j’ai toujours su, toujours dit » résiste mal à cet examen. C’est celui auquel se livre Delphine Horvilleur dans Sermons sous les décombres, paru le 8 octobre 2026, au lendemain du troisième anniversaire du 7 Octobre. Elle y reprend les paroles adressées à sa communauté au cours de deux années de guerre et les expose à la lumière de ce qu’elle sait aujourd’hui, sans les arranger après coup. Le livre sort chez Olivier Nora Éditions, où elle rejoint son ancien éditeur de Grasset chez qui avait paru Comment ça va pas ? Conversations après le 7 octobre.
La quatrième de couverture pose la question qui traverse le livre de part en part : qu’arrive-t-il au langage quand le monde s’effondre ? À la lecture, on s’aperçoit que l’autrice ne cesse de la retourner. Car c’est souvent l’inverse qu’elle observe, et dont elle s’alarme : c’est quand les mots s’effondrent que les relations humaines, à leur tour, se défont.
Au début de 2026, raconte-t-elle, elle s’est imposé de relire ses discours, depuis les semaines précédant le massacre jusqu’au retour des derniers otages vivants retenus à Gaza, en octobre 2025. Entre ces deux bornes : une guerre meurtrière, la destruction de Gaza, des deuils, et le temps où tant de gens ont cessé de se reconnaître et de se parler. Le volume rassemble ses « sermons » prononcés devant la communauté de Judaïsme en mouvement (JEM), ainsi que des textes donnés à Tenoua, la revue qu’elle dirige. Dès Kippour 2023, dans les semaines précédant le 7 octobre, elle s’inquiétait de la dérive du gouvernement israélien. Ces pages accompagnent aussi la fin de ses dix-huit années de fonction à JEM, qu’elle quitte cet automne pour se consacrer à l’enseignement.
Le mot de sermon, elle le reconnaît, convient mal à la tradition juive. Le rabbin ne doit pas sermonner, mais délivrer des « paroles de Torah » : rendre les textes pertinents pour ceux qui les lisent, sans en figer le sens. Certains de ses collègues ont choisi de tenir la synagogue au-dessus du tumulte de la cité ; elle n’en a pas été capable. « Impossible de tenir la Torah loin de l’agora. » Ses paroles étaient rédigées semaine après semaine, comme celles des chroniqueurs et des commentateurs d’actualité. « Mais les miens sont ceux d’un rabbin. » Le texte ancien et l’événement présent se renvoient ici leur lumière, et parfois leur obscurité.
Sa prémisse est d’une franchise désarmante : les textes sacrés ne parlent jamais d’une seule voix. Verset à l’appui, on peut leur faire enseigner l’amour du prochain ou la méfiance à son égard, la propriété éternelle d’une terre ou le fait qu’elle n’appartient à personne. La question devient alors celle des effets de nos lectures : nous grandissent-elles ou nous rapetissent-elles ? Quels êtres, quels actes rendent-elles possibles ? Elle prend cette question au tragique, au nom d’une conviction qui hante, dit-elle, l’histoire de son peuple : les mots changent le monde, et lire est « une arme de construction ou de destruction massive ». On pense à Karl Kraus, à Victor Klemperer, pour qui la corruption de la langue annonçait celle des hommes.
C’est là que le mot « commentaire » montre ses deux visages. Une lecture garde le sens ouvert, interroge le « pas encore dit » du texte ; une autre referme l’accès à ce qu’elle ne veut pas entendre. Après le 7 Octobre, l’interprétation du désastre a trop souvent servi à rendre inaudible la douleur qui dérangeait les convictions. « Le commentaire fait alors taire ce qu’on a décidé de ne pas lire. » Delphine Horvilleur évoque les témoignages de femmes victimes de violences sexuelles disqualifiés par certaines féministes, les voix juives évincées des cortèges, les oreilles fermées, de part et d’autre, à la souffrance du camp d’en face. Sur les décombres des mots prospèrent les injonctions au silence : le « Tais-toi ! », plus souvent le « Ta gueule ! » des réseaux. L’insulte, note-t-elle avec une ironie amère, a remplacé l’anglais comme idiome universel, et elle a sur lui l’avantage de se faire parfaitement comprendre. Le paradoxe est que cet effondrement n’a rien d’un silence : jamais on n’a tant parlé. Ce qui s’écroule, c’est la parole qui s’adresse à quelqu’un et produit du sens ; ce qui prolifère, c’est un langage de signalement, qui ne sert plus qu’à dire de quel camp on est. La ruine se fait par inflation, non par pénurie.
Pour dire sa fonction en temps de crise, elle convoque Moïse, le maître qui doute de sa capacité à parler, dont la bouche est « lourde » et que les sages ont dit bègue. Le porte-parole est celui chez qui la parole rencontre un obstacle. Dans un livre sur l’effondrement des mots, ce n’est pas un détail. Tout rabbin en temps de crise doit, selon elle, accepter une quadruple épreuve : n’être jamais tout à fait légitime, ni compétent, ni compris, ni aimé. Il lui fallait prendre les siens dans ses bras tout en leur tendant un miroir, consoler et inviter à l’autocritique d’un même geste. En mai 2025, lorsqu’elle a dit publiquement son effroi devant la tragédie de Gaza et la politique israélienne, les attaques contre sa vie, son physique, son diplôme, sa légitimité lui sont venues de ses propres « frères et sœurs », avec menaces et photos de cercueil. Le même texte lui attirait ailleurs le reproche inverse : pourquoi avoir parlé si tard ? Elle revient sur ces feux croisés sans renier son engagement sioniste.
La force de cette relecture tient à ce qu’elle ne réserve pas la lucidité aux aveuglements des autres. Ses textes de la fin 2023 disent la douleur des amis endeuillés, le retour d’une peur ancestrale, le sentiment d’abandon. Ceux du début 2024 sont hantés par les otages, chaises vides dans les synagogues et aux tables familiales, et portent encore la confiance que l’opération militaire saura les ramener. Elle constate qu’il lui a fallu plusieurs semaines pour nommer vraiment la douleur palestinienne et la destruction de Gaza. Elle devance le reproche et se demande ce qui a pu anesthésier, chez elle et chez tant d’autres, la capacité d’écouter cette souffrance. Au fil des mois, les angles morts se percutent, les langues s’éloignent, et les mondes avec elles ; un « campisme » radical enferme chacun dans sa compassion exclusive. Se relire consiste aussi à retrouver le moment où l’on aurait pu entendre, et où l’on n’a pas entendu.
Les questions deviennent alors plus difficiles. Comment une tradition façonnée par des siècles d’exil et d’impuissance politique pense-t-elle la souveraineté et l’usage de la force ? L’histoire d’un peuple lui donne-t-elle le droit d’être enfin un État comme les autres, violence comprise, ou le devoir de ne jamais l’être tout à fait ? Que devient l’élection, longtemps consolation des persécutés, lorsqu’elle accompagne l’exercice du pouvoir ? Et, la question valant pour toutes les traditions : le fanatique trahit-il le texte, ou en actualise-t-il une virtualité, ce qu’elle nomme avec un humour grinçant un « peut moins bien faire » ? Ranger les dérives fanatiques au rayon des simples égarements, c’est s’épargner de regarder ce qui, dans la tradition elle-même, les rend possibles.
Une autre scène de Moïse donne au livre son titre et sa clé. Dans la lecture qu’en propose Delphine Horvilleur, les Tables gravées de part en part font apparaître un sacré qui s’énonce dans le creux, dans un manque qu’on ne colmate pas. La Torah n’est pas un « en plus », mais un « en moins ». La brisure des Tables devient alors un geste contre l’idolâtrie du support : il faudra vivre avec les morceaux, ces décombres eux-mêmes tenus pour sacrés. Elle rapproche de ce geste le verre brisé au mariage, l’inachèvement ménagé dans la maison neuve, la lecture qui brise la clôture du sens littéral. La tradition serait ce refus obstiné de la complétude. Refuser toute fêlure, c’est risquer d’idolâtrer la pierre, la Loi, la terre, la force, le chef ou le texte. Depuis trois ans, dit-elle, nous faisons l’expérience de la brisure : celle des mots, des cœurs, des familles, des espoirs. Les vies détruites ne seront pas rendues ; il reste à habiter la brèche et à placer dans le monde des mots « qui feront un écrin au vide ». On tient peut-être là ce qui sépare, dans tout le livre, la brisure qui sauve de l’effondrement qui tue. La première laisse un creux où le sens peut encore advenir ; le second le comble de gravats. L’insulte, la certitude, le campisme sont autant de manières de colmater la brèche, ce qu’elle appelle un élan idolâtre. Ce n’est pas l’absence de langage qui menace, mais un langage sans creux et sans adresse : un logos qui a perdu sa Parole.
Ce livre de deuil et de colère contenue a ses moments de grâce, souvent portés par la marge. À Jérusalem, dans la nouvelle Bibliothèque nationale, on lui montre un tapuscrit de David Grossman annoté au crayon par son fils, premier lecteur de son père : nos enfants, comprend-elle, sont nos véritables éditeurs. Ailleurs, c’est un poème de Yehuda Amichaï, « Instructions à la serveuse », dans la traduction d’Emmanuel Moses, qu’elle tient pour le plus beau commentaire jamais écrit sur la Genèse. Le poète prie la serveuse de laisser la table en l’état, verres, assiettes et tache sur la nappe, pour qu’il garde la mémoire de ceux qui l’ont précédé. Delphine Horvilleur en retient les annotations d’autrui en marge du livre, les inconnus que l’architecte a déjà fait figurer au seuil de la maison rêvée, l’empreinte laissée sur l’oreiller par une tête qui n’est plus là. La marge où s’écrit le commentaire, l’autre déjà présent dans la maison qu’on croyait sienne, le creux de l’absent : chacune de ces images rejoint son propos. Ne pas débarrasser, ne pas colmater. Et Simhat Torah, la fête où recommence la lecture de Bereshit, rappelle que nous arrivons toujours « après ». Le massacre eut lieu ce jour-là en Israël ; deux ans plus tard, les otages vivants revinrent à la veille de cette fête.
Delphine Horvilleur confie qu’au plus noir de ces deux années elle a souvent été sauvée par la lecture, singulièrement par celle des poètes. Quand les mots manquent, la poésie ouvre un passage au-delà du sens littéral et des certitudes. Invitée de La Grande Librairie le 7 octobre, elle a raconté un exercice qu’elle pratique parfois : lire des poèmes israéliens et palestiniens sans regarder le nom de l’auteur, et constater qu’elle ne sait plus dire qui a écrit. Le deuil, la mort des enfants, l’arrachement, la peur de perdre une terre, et jusqu’à celle de voir les mots s’effondrer, y trouvent des paroles qui se répondent. Un dialogue redevient possible, de biais, par les livres.
On peut trouver l’expérience un peu trop belle. La poésie aussi a eu ses hymnes et ses drapeaux ; elle n’est pas préservée par nature de l’instrumentalisation. Et la communauté des douleurs n’abolit ni les différences historiques ni les responsabilités politiques. Mais suspendre un instant le nom du poète, c’est couper court au réflexe qui demande, avant toute écoute, qui parle et pour quel camp. Le poème retrouve sa force d’adresse : il redevient un tu qui me parle, au lieu d’un il dont on parle. Dans ce que j’appelle le monde commenté, où chaque parole est aussitôt rapportée à celui qui l’émet et rangée dans son bord, le geste a quelque chose de libérateur. Il ne supprime pas la voix : il lui donne une chance d’être entendue avant d’être assignée. Encore faut-il rendre ensuite au poème son nom et son histoire. L’écoute peut commencer par cette suspension ; elle ne saurait se satisfaire d’une indistinction durable. L’espérance demeure que certains mots, au moins, nous atteignent avant que nous leur demandions leurs papiers.
La « non-conclusion » du livre tient en trois mots que beaucoup ont lus au crayon rouge sur un bulletin scolaire : « Peut mieux faire. » Relisant ses sermons, Delphine Horvilleur se les adresse à elle-même et sait qu’un jour elle se les adressera encore en relisant ces pages-ci. Une difficulté demeure : comment reconnaître la pluralité des lectures et juger que certaines dévoient la tradition ? Il n’y a pas nécessairement contradiction. Ne pas posséder la vérité n’oblige pas à tenir toutes les interprétations pour équivalentes. Horvilleur invite précisément à les examiner selon ce qu’elles font de nous, et ce qu’elles nous autorisent à faire aux autres. L’ouverture du sens ne dispense pas de la responsabilité ; elle la rend plus exigeante.
Le judaïsme apparaît alors comme une tension entre des pratiques inscrites dans l’Histoire et une
exigence qui les dépasse, qu’on ne comble jamais, qu’on trahit, et à laquelle on n’a pourtant pas le droit de renoncer. Se savoir en chemin, surtout quand on se croit arrivé « à la maison ». Du crayon rouge du professeur au crayon du fils de Grossman, des marges d’Amichaï à celles où il faudrait inscrire, sur nos livres comme sur le monde, ce « Peut mieux faire », la relecture devient une discipline de l’inachèvement. Une manière de demeurer fidèle en acceptant de se corriger.
Selon le bord d’où l’on lit, on reprochera sans doute encore à Delphine Horvilleur d’avoir parlé trop tôt ou trop tard, trop ou pas assez. Le livre rend ces reproches visibles et se mesure à eux. À une époque où tant de paroles circulent et où si peu prennent le temps de se relire, voici quelqu’un qui revient sur les siennes en public, au crayon rouge, sans complaisance et sans se renier. Une chose est sûre : la capacité de révision appartient à la pensée et ce livre en est une belle preuve ; la capitulation devant la doxa ou l’assurance d’autrui relève d’autre chose.
La quatrième de couverture demande aussi si l’on peut « se reparler pour tenter de se réparer ». Ces pages donnent à la question une portée plus sobre. Si, comme Delphine Horvilleur n’a cessé de le dire pendant ces deux années, la défaite des relations humaines commence par celle des mots, c’est aussi par eux que quelque chose peut recommencer : non pas recoller les morceaux, mais apprendre, sous les décombres, à vivre avec, et à y faire tenir de nouveau une parole adressée.
P.-S. Le monde commenté s’est invité deux fois dans cette chronique, au détour des poètes lus sans leur nom et d’un logos qui a perdu sa Parole ; je m’en suis tenu là, car un livre se lit d’abord selon ses termes. La tentation était pourtant plus forte encore qu’avec Une heure à soi, et pour une raison qui tient au sujet même : ce livre défend une tradition qui pense depuis deux mille ans par le commentaire. Pour une critique du commentaire, il n’est pas de banc d’essai plus exigeant. Les lecteurs que ces questions occupent trouveront donc en bonus une lecture des Sermons sous les décombres sous ce seul angle, de la parabole du PAIN à la comptine de Had Gadya. Ils y verront que le livre résiste à ma grille autant qu’il la confirme, et c’est ce qui en fait le prix. Commenter un livre sur le commentaire n’est pas sans ironie ; ce bonus tâche au moins de garder ce que les rabbins appellent le « comme si ».
Sermons sous les décombres de Delphine Horvilleur, Olivier Nora Éditions, octobre 2026 (21€). LRSP (livre non reçu en service de presse).
Illustrations : (en médaillon) Delphine Horvilleur, crédits photo : Fabien Clairefond – Dans le billet : Olivier Nora Éditions.
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