Patrick Corneau

Patrick aime beaucoup !Pour Renaud Allirand

J’ai rendu compte ici de tous les livres que Jacques Robinet a publiés à La Coopérative, et particulièrement les quatre livraisons de son Journal. Nous ne nous sommes jamais rencontrés. Nous nous sommes écrit – surtout lui, qui me remerciait pour mes recensions avec une délicatesse dont j’ai peu connu d’équivalents. Ami de plume, donc, au sens exact et modeste de l’expression, et pour qui j’avais beaucoup d’estime. Il faut le dire avant le reste : je ne lis pas ce livre-ci de nulle part.
J’ajoute, puisque le hasard s’en est mêlé, qu’aux pages de janvier du présent volume une phrase du livre d’Éric Lagadec, L’Odyssée cosmique, relevée sur ce blog, se trouve citée à propos de l’Épiphanie. Je le note et je passe.

Le livre s’ouvre sur une hésitation. Janvier, l’année nouvelle blanc-gris, une nuit coupée par des élancements qui n’annoncent rien de bon, et cette question : faut-il écrire encore, ouvrir un nouveau fichier ? Il l’ouvrira. Six mois plus tard, il lui faudra plus d’une heure pour écrire huit lignes, et il les écrira. Entre les deux, la fin de Jacques Robinet (1937-2024), mort le 29 juin, après plusieurs semaines à l’unité de soins palliatifs de Fontainebleau. Cinquième et dernier volume des Notes, celui-ci achève une expérience d’écriture sans précédent à ma connaissance. Comme me l’a fait remarquer son éditeur, Jean-Yves Masson, bien peu d’auteurs ont tenu le pari de mourir pour ainsi dire la plume à la main, de continuer d’écrire jusqu’aux dernières limites, aux dernières forces, en sachant qu’ils vont là où cessent les mots humains. Ce dernier volume donne, en effet, son vrai sens à tout ce qu’il a écrit.

Il faut dire d’abord ce que le livre refuse. Un journal tenu si près de la fin appelle presque irrésistiblement le grand air de bravoure ; Jacques Robinet a vu le piège et l’a nommé, écartant « la posture des divas » extasiées de mourir sur la note la plus haute. Il se défie aussi, et plus durement, de lui-même : il redoute le danger du pieux ou de l’édifiant langage, s’accuse d’y tomber la tête la première avec gourmandise, se demande si ce n’est pas le rêve de sainteté qui prolifère en lui, et voit Tartuffe faire la roue sous les applaudissements. Le psychanalyste n’a pas déserté : il en revient au mi-dire de Lacan, cette vérité qui trouve sa clarté dans la nuit et se méfie de la lumière qui aveugle. On ne peut parler de Dieu, note-t-il, sans le réduire à ses propres désirs. C’est un croyant qui écrit, mais un croyant qui a lu Freud et ne s’accorde aucune remise.

Reste ce qui décide de tout : la phrase. Jacques Robinet fut d’abord un poète, et cela s’entend à chaque page, non par ornement mais par économie. Ses notations tiennent en une respiration et ne dépassent jamais ce qu’elles ont vu. Le givre sur les arbres au sortir de la nuit, pris dans une brume légère, disant « un monde qui peut se briser en un instant ». Les oiseaux frileux autour de la mangeoire, la vie tremblant de joie sous son hermine. La neige que nul ne foulera pour ne pas brouiller les passages d’oiseaux. Un rameau frissonnant au moindre souffle qui lui rend toute la magie de ce monde. On voit ce qu’il voit, exactement, et rien de plus. Le même instrument sert pour la douleur : le corps est une machine qui hoquette, renonce et repart. Résiste aux emballements dûs à la morphine. Aucune montée de voix, jamais, pour signaler que le sujet est grave. C’est cette tenue qui rend le livre supportable – et qui le rend croyable.

La joie, ensuite. Elle n’est ni consolation ni compensation, mais un fait, constaté avec stupeur au moment même où tombe l’annonce de la métastase. Et elle n’est jamais laissée tranquille. Une voix ironique s’installe à côté d’elle, persifle qu’il joue à l’innocent, que le monde est terrible ; une autre, plus basse, avertit de ne pas claironner son bonheur. Il consent, sans rien retirer. La mort elle-même passe une fois la tête dans l’entrebâillement — « Tu ne te sauveras pas. Tu es à moi ! » — puis se retire d’elle-même, en refermant.

Le livre bascule pourtant, très tard, et c’est là qu’il devient irrécusable. Jean-Yves Masson, qui a relu les épreuves quatre ou cinq fois, avoue n’avoir pas pu garder son œil de typographe : ce sont les trente-cinq dernières pages. L’une d’elles dit tout : les couches que ce grand malade finit par accepter pour ne pas déranger le personnel, les sanglots qui éclatent sans prévenir, la hâte que cela s’achève, l’aveu qu’il ne sait pas ce qu’il ferait si on lui proposait une potion létale, et cette phrase adressée à Dieu – il n’est pas Thérèse, seulement un malheureux qui crie grâce après vingt ans de coups. Puis la question qui emporte tout : « Ô ma joie de ces dernières semaines, n’étais-tu qu’illusion ? » Il avait, dit-il, trop follement parlé de sa paix. Rien de ce qui précède ne peut plus être lu comme avant. Le lendemain, ou presque, une infirmière vient s’asseoir au coin du lit, pose la main sur son avant-bras et attend que les larmes se calment en souriant, sans rien dire. C’est ainsi qu’il remonte.

Sur la fin de vie, le témoignage est direct et fera date. Jacques Robinet avait d’abord écarté les débats sur la mort choisie – l’obsessionnel qui court de mur en mur n’est pas le mieux placé pour trancher – et formulé autrement le problème : le corps souffrant sait mieux que nous où il nous mène, la médecine devrait l’accompagner sans prétendre le conduire ailleurs. La page noire d’une journée de grand trouble retire à cette position tout confort, et c’est ce qui lui donne son poids. Ce qu’il obtient à Fontainebleau, il l’écrit sans emphase : un service qui joue de tout le clavier des médicaments pour conjurer la douleur, quitte à abréger la durée au profit du « temps du rossignol », et une équipe qui lui confirme doucement qu’on ne prolongera pas sa vie contre lui.

Le renversement le plus beau est ailleurs. Cinquante années passées à écouter en se retirant, et voici que ce sont les autres qui s’asseyent à son chevet, lui prennent la main, attendent qu’il parle. Le divan a changé de sens : les infirmières se confient à leur tour, et l’on quitte le temps pur de l’écoute pour celui du partage. Une aide-soignante s’agenouille pour lui laver les pieds ; il éclate en sanglots et lui dit ce qu’il vient de voir. Elle ne s’indigne pas. Arvo Pärt sur un téléphone portable, Bach installé par Renaud, la photo de Thérèse de Lisieux sur un guéridon, la petite chienne Maya qu’on autorise à venir se blottir dans les draps d’hôpital. Un médecin attentif le déménage dans une chambre ouverte sur le ciel, d’où l’on aperçoit la cime d’un marronnier et, au loin, les frondaisons de Fontainebleau : il redevient l’enfant ébloui d’un matin de Noël.

Le motif qui traverse le livre se retourne alors. Au début, le corps est une cage dont l’âme cherche à rompre les barreaux ; l’analyste passe ses années à ouvrir des volières en tumulte pour libérer des oiseaux meurtris d’avoir été apprivoisés ; à l’hôpital, l’émotion est encore une volière affolée quand l’oiseleur approche. Puis l’aveu qu’il a fermé trop de portes à sa famille, à ses amis, s’étant longtemps replié dans le silence et la compagnie de ses arbres – et le constat que tout ressemble désormais à une volière ouverte, où les oiseaux vont et viennent sans se cogner. Aux neveux retrouvés, il dit qu’il faut rattraper le temps perdu et aimer davantage d’avoir si peu aimé. Il aura fallu mourir pour ne plus vivre en cage.

L’écriture, elle, s’use sous nos yeux, et le livre le note sans pathos. Les touches déraillent, les coquilles s’accumulent comme les éclats de bois d’un mauvais sculpteur, il range l’ordinateur dans un placard puis le ressort. Il s’inquiète pour ses manuscrits, se compare à Harpagon comptant sa cassette, avoue n’avoir jamais rien voulu apprendre du cloud par pure paresse. Et il finit par nommer exactement ce qu’il fait : non pas constater la montée de la vague, mais s’inventer un corps de langage à substituer à l’autre – celui qui se défait. Il ne veut plus écrire que la joie de l’envol.

Le titre trouve sa source page 138 : Renaud et lui relisent leur histoire « comme on parcourt un fleuve de sa source à l’estuaire ». Trente ans plus tôt, un jeune homme en chemise rouge frappait à une porte pour un dîner qui n’était pas destiné à se prolonger. L’anniversaire est le 1er juin ; il demande au médecin s’il l’atteindra, et l’homme se trahit en souriant : « ce n’est pas très loin ». Neuf jours lui semblent possibles. L’estuaire n’est pas la mer ; c’est le lieu où le fleuve perd son nom, où l’eau douce et l’eau salée se mêlent sans qu’on sache plus laquelle porte l’autre.

Deux moments, enfin, qu’on ne peut lire sans trembler. La Coopérative, apprenant l’état de son auteur, décide de publier sans attendre le livre suivant, La Nuit des sources ; on presse Renaud d’envoyer des photos de tableaux pour la jaquette. Jacques Robinet en est bouleversé de joie, tout en sachant qu’il n’en verra pas la réalisation. En juin, la jaquette illustrée par Renaud lui parvient – et le titre, dont la raison lui était restée obscure, s’éclaire quand son neveu lui lit un verset du psaume 138 : « J’avais dit : « Les ténèbres m’écrasent ! » mais la nuit devient lumière autour de moi ! Même la ténèbre pour toi n’est pas ténèbre, et la nuit comme le jour est lumière ! » Ils pleurent tous deux. À la télévision, au même instant, passaient les images du débarquement de juin 1944.

Et il y a la main tendue. Quelque part dans ces dernières semaines, entre deux notes sur la douleur, il se tourne vers nous : oui, il pense à toi, possible lecteur, il aimerait te prendre par la main pour te mener vers la Source Invisible, la fons amorosa. Jean-Yves Masson a eu raison de porter ce passage en quatrième de couverture. C’est la dernière chose qu’un mourant trouve à faire de ses forces : tendre la main à quelqu’un qu’il ne connaîtra pas. Il n’est pas un ange, écrit-il, seulement un pauvre homme ébloui de tout ce qu’il reçoit.

Á l’issue de cette lente remontée vers « la source qui jaillit et fuit à travers la nuit », on referme le livre plus léger qu’on ne l’a ouvert. C’est le contraire de ce qu’on attendait, et l’insigne probité de la page noire est ce qui nous autorise à le croire. 

Grande tristesse d’avoir à vivre dans ce monde sans le viatique des mots doux et violents de Jacques.

Merci d’être dévasté, mais réceptif.
Sans forces, mais soutenu.
Sans mémoire, mais non appauvri.
Sans désir charnel, mais jouissant de toute herbe au vent.
Sans durée prévisible, mais ouvert à toute surprise.
Sans projets, mais non sans attente.
Sans regrets, mais à l’imprévisible consentant.
Et ainsi voguant de la source à l’océan…
De prison en royaume (Notes de l’année 2023).

L’Estuaire. Notes de l’année 2024 de Jacques Robinet, Éditions de La Coopérative, en librairie le 2 octobre 2026 (19€). LRSP (livre reçu en service de presse).

Illustrations : (en médaillon) photographie de Jacques Robinet au début des années 2000. Dans le billet : Éditions de La Coopérative.

Lire ce qui n’a jamais été écrit.

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Patrick Corneau