Le premier Homère de Christophe Ono-dit-Biot ne fut pas un livre, mais un dessin animé. Octeville-sur-Mer, un soir d’octobre 1981 : l’enfant de six ans, rentré du football, a le droit de regarder un peu la télévision, et ce peu lui offre Ulysse 31 — l’Odyssée propulsée au trente-et-unième siècle, un capitaine égaré dans le cosmos, un fils nommé Télémaque, un petit robot rouge qui mange des clous. Le grec ancien ne viendra que six ans plus tard, lorsque le ciel pluvieux de Normandie s’ouvrira sur les grands mythes méditerranéens. Mais l’ordre est révélateur : nous rencontrons presque tous l’Odyssée par ses images et ses adaptations, longtemps avant — si jamais — le texte lui-même.
Tel est le constat, tranquille et un peu cruel, dont procède le livre : plus personne ne lit vraiment les douze mille vers d’Homère. Chacun connaît les sirènes, le cyclope, Pénélope à son métier — et ce sont ces vignettes, justement, qui nous dispensent d’ouvrir le poème. Le sous-titre, qui détourne Woody Allen, nomme le mal en souriant : tout savoir des aventures d’Ulysse sans avoir jamais lu Homère. Ono-dit-Biot se propose l’inverse : la lire avec nous, du premier chant au dernier, à la mesure d’adultes et sans rien en retrancher.
Sa méthode tient dans une anaphore : sauf que. On croit Pénélope tissant pour patienter — sauf que sa toile est un linceul, et qu’elle brode donc la mort autant que l’attente. On plaint les compagnons changés en pourceaux — sauf que Circé, fille du Soleil, est moins une redresseuse de torts qu’une initiatrice, sans laquelle nul retour n’eût été possible. On s’attendrit sur le massacre des prétendants — sauf qu’on y pend aussi des servantes, et que cette lumière sombre décharne un peu le héros. L’Odyssée est plus sensuelle, plus brutale, plus retorse que la fable des manuels ; Ulysse, parrain obsédé de vendetta digne de Scorsese, y fait couler le sang avec méthode, et tient le mensonge pour une vertu cardinale. Rien d’un gentil roi pressé de rentrer au foyer.
L’auteur ne cesse d’ailleurs de faire sonner ce monde ancien contre le nôtre. Les nefs des Phéaciens, qui se gouvernent seules et devinent les pensées, sont une intelligence artificielle avant la lettre ; l’immortalité promise par Calypso préfigure celle que se promettent les transhumanistes d’une enclave du Honduras ; et notre ciel, hérissé de drones et de satellites, paraît plus vide que le sien, tout peuplé de dieux. L’Odyssée, dit-il, fut du Christopher Nolan, du John Ford et du Jean-Luc Godard avant l’heure — elle les a précédés autant qu’elle a nourri Dante et Joyce, Atwood et Miyazaki. Le hasard veut que Nolan porte justement cet été l’épopée à l’écran, à grand renfort d’IMAX ; et que ce film, disputé avant qu’on en eût vu une seule image, se commente aujourd’hui bien plus qu’il ne se regarde. La boucle se referme : le poème dont nul ne lit les vers devient le spectacle que chacun glose sans le voir. Contre ce vacarme, la proposition d’Ono-dit-Biot a la modestie, presque anachronique, du simple retour au texte.
Reste sa plus belle correction — celle qui donne à ces lignes leur titre. Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage… Vivre entre ses parents le reste de son âge : à cause de Du Bellay, des générations ont cru qu’Ulysse rentrait pour ne plus bouger. C’est faux, et c’est écrit dans le poème : à peine les prétendants abattus, Ulysse annonce à Pénélope un ultime voyage. Le nostos n’est pas un point final, mais un seuil. Nous revenons tous, du reste, vers des rivages qui, entre-temps, ont cessé d’être tout à fait les nôtres — car il n’est pas de maison, quoi qu’on entende par ce mot, qui ne se défasse un peu en notre absence. Le retour porte sa part d’exil, et le repos, déjà, sa prochaine houle.
On mesure mieux, dès lors, l’aplomb d’une déclaration de l’avant-propos : ce livre, jure l’auteur, « peut vous être utile — mieux : vous sauver la vie ». Un poème de vingt-huit siècles, sauver une vie ? Voilà une de ces phrases qu’on pardonne à un amoureux sans tout à fait y croire. Et pourtant Ono-dit-Biot ne parle pas en dévot des lettres : il tient l’Odyssée pour un art de survivre, et ce n’est pas une simple figure. Car il faut comprendre comment une telle sagesse traverse intacte les vents et marées du commentaire et de la transposition. Précisément parce qu’elle n’est pas une doctrine, mais une forme. Ce que la glose embaume — la « morale » extractible, Pénélope fidèle, Ulysse rentré au bercail —, ce n’étaient que les images d’Épinal, et elles méritaient de mourir. La vraie sagesse ne se résume pas : elle se traverse. On ne l’atteint qu’en faisant, chant après chant, le voyage — ce pourquoi nul commentaire ne l’épuise. Et loin de la diluer, les transpositions mêmes le prouvent : mettez Ulysse dans l’espace, en dessin animé ou en IMAX, l’archétype rayonne encore, parce que ce qu’il porte est indéracinable. La mer des gloses est une odyssée de plus ; ce qui la franchit est exactement ce qui sauve.
Reste à dire ce que cette sagesse enseigne. D’abord le choix mortel. Calypso offre à Ulysse l’immortalité et la jeunesse sans fin — tout ce que nos faiseurs de longévité rêvent encore d’acquérir — et il refuse, pour une épouse qui vieillira, une île de cailloux, une vie qui finit. C’est le geste humaniste des origines : préférer l’homme périssable au dieu qui ne meurt pas, vouloir enfin sa propre condition mortelle. Voilà déjà une vie sauvée : celle qu’on cesse de fuir. Vient ensuite l’endurance. Dans la nuit, Ulysse se parle à lui-même — tiens bon, mon cœur, tu as connu pire. Le poète de la ruse est celui de la ténacité, et son conseil est vital : se lier au mât, tenir, durer, rentrer. Vient enfin l’hospitalité : on ne réchappe de la tempête que recueilli par un autre — Nausicaa, les Phéaciens —, et le poème fait de l’accueil du suppliant une loi sacrée. Nous survivons parce qu’on nous recueille, et nous sauvons en recueillant.
Le reste est une carte de nos égarements. Les mangeurs de lotus, c’est la tentation d’oublier ; les
sirènes, ce qui nous détournerait, par pure beauté, de notre propre vie ; Charybde et Scylla, les monstres jumeaux où logent nos peurs. Nommer, c’est déjà tenir à distance. Un livre vous sauve la vie de cette façon très sobre : en donnant forme à votre naufrage, il vous rend la barre.
Si ce commentaire-ci ne pèse pourtant pas comme les autres, c’est qu’Ono-dit-Biot ne s’interpose jamais : il lit avec nous. Son livre est tout entier une adresse, un vous tendu au lecteur, qu’il invite à plonger avec lui dans ce livre vaste comme la mer. Il se souvient que le poème fut chanté avant d’être écrit, qu’il parlait à qui l’entendait le soir : qu’il fut tu avant de devenir il. Le seul commentaire qui vaille est celui-là — celui qui vous ramène à la voix, puis sait s’effacer.
On comprend alors qu’on n’ait jamais cessé de le raconter — non malgré son grand âge, mais parce que les hommes ne peuvent se passer de ce qu’il sait. Aussi l’avant-propos s’achève-t-il non sur une thèse, mais sur une invitation : entrer, tout simplement, dans l’Odyssée. On y entre volontiers. Car le plus vieux poème du retour est aussi celui qui se refuse à finir, et renvoie son héros sur les flots sitôt qu’il a touché terre. Le relire, c’est refaire la traversée vers un rivage qui a changé — et découvrir, comme son héros au bout de tous ses retours, que le vieux poème nous y attendait.
Il est des lieux qu’on ne fréquente qu’en vacances et qu’on finit, faute de les avoir vécus, par inventer. Le village de la mère d’Isabelle Cornaz est de ceux-là : un bourg du littoral catalan, revu chaque été, parfois à la Semaine sainte, jamais le reste de l’année, dont l’enfant ignore tout ce qui n’est pas l’été. Une phrase, au seuil du livre, en donne discrètement la loi : à trop vouloir l’inventorier, à l’épuiser d’une attention obstinée, « sa matière se décompose comme de la cendre ». Tel est son art poétique, logé dans une comparaison sucrée plutôt que déclaré : « Ce serait comme sucer un bonbon jusqu’à l’écœurement. » Il y faut le regard de qui veut voir une étoile faible : pour l’apercevoir, il doit regarder un peu à côté, car l’œil qui la fixe l’efface. Mais la défense, ici, n’est plus seulement optique — elle est appétit, et morale. Le lieu trop scruté ne s’éclipse pas comme l’astre : il s’altère ; et savourer, c’est ne pas finir. On ne possède pas un lieu ; tout au plus en recueille-t-on les éclats.
Journaliste à la Radio Télévision Suisse, née en 1982 d’une famille helvético-espagnole, Isabelle Cornaz avait fait de Moscou, dans La nuit au pas (2023, prix Jacques-Allano), le corps aimé d’une ville qui se dérobe. Elle déploie ici la même méthode — celle, aussi, de ses pièces radiophoniques : une écriture de collage, par bribes et par touches, où les mémoires se fondent sans jamais s’appartenir tout à fait. Le fragment, chez elle, n’est pas un parti pris de forme : il épouse cette crainte d’épuiser ce qu’on regarde. Le récit avance ainsi, comme la route depuis la Suisse : les manches à air, la ligne noire des arbres fruitiers, le taureau Osborne, Le Boulou, Argelès — et le mal de cœur sur la banquette arrière.
Sous le grain sensoriel — le sable mêlé aux chips, la sauce brune des sofregit, les fillettes de Barcelone changées en lucioles dans la nuit — court une couture politique que l’enfant ne voyait pas. L’exil des républicains de 1939, le champ d’oliviers brûlé en une nuit pour se réchauffer. Le tourisme de masse comme blanchiment du franquisme, « cet or bon marché » vendu à l’Occident. La Guardia Civil dispersant les amoureux, le guide officiel de 1964, Venir, Voir, Vaincre, et son chapitre « Amour » d’une drôlerie sinistre. Cornaz ne dénonce pas : elle relève, elle juxtapose, et l’Histoire affleure d’elle-même.
Reste la question de la langue, cœur secret du livre. Le catalan reçu en héritage est « inexact,
entravé de castillan », chassé de l’école pendant quarante ans, transmis hybride et fragmentaire. La narratrice s’y reconnaît mal ; il la touche sans la séduire — « le désir pour moi ne parle pas catalan ». Posséder une langue n’est pas plus permis que posséder un lieu : on en hérite comme d’une cage dont on cherche la porte. La mère, qui a tout quitté, le dit à sa façon : « il ne faut pas mettre les gens dans des cages. »
Livre de la mémoire et du regard, Bahia tient sa lumière de ce qu’il renonce à saisir. Au couchant, les baies rouges se confondent avec la mer — « on devrait les découper comme des morceaux de sucre ». On ne les découpera pas. Le livre s’arrête avant l’écœurement, et c’est pour cela que le goût en demeure.
Un matin de septembre, au début des années quatre-vingt-dix, un garçon de vingt-deux ans franchit le portail d’un collège de Mantes-la-Jolie. Il vient d’obtenir le CAPES et l’agrégation la même année, il n’a jamais vu une salle de classe autrement que du côté des tables, et personne ne lui a rien enseigné du métier — l’IUFM n’existe pas encore. Il dort dans une chambre au fond d’un club de tennis, à Deuil-la-Barre, dont le nom lui fait l’effet d’un présage comique. Il part à cinq heures, arrive une heure trop tôt, s’assied sur un banc sous les marronniers où un merle gratte l’herbe. Tout le livre est déjà là : la grisaille administrative et, dedans, sans crier gare, une échappée de lumière.
Ce garçon se nomme Jean Deichel ; les fidèles de Haenel le reconnaîtront, il traverse l’œuvre depuis Cercle. Cette fois il écrit trente ans après, et l’on comprend vite que le récit ne sera pas une chronique de salle des profs. Le titre, à cet égard, égare un peu : il annonce une plainte corporative, la solitude d’une profession, alors que le livre raconte tout autre chose. Il raconte ce qui arrive à un jeune homme qui entre dans l’enseignement avec la littérature pour absolu, et découvre par étapes ce que l’institution, les élèves et le réel font de cet absolu. C’est là que le roman devient singulier, et beaucoup plus dur qu’il n’y paraît.
Car cet absolu, il faut d’abord en mesurer la naïveté. À vingt-deux ans, Deichel a la tête farcie de Nietzsche, de Mallarmé et des Ramones ; il avoue n’avoir jusqu’ici fait que lire des livres, écouter du rock et boire de la bière. Il a besoin, dit-il, de se concevoir dans un roman : sans cette fiction, il n’est pas sûr d’exister. La bibliothèque qu’il transporte au collège n’est donc pas un ornement, c’est sa condition d’existence. Le Zohar ouvert à cinq heures du matin à la page qui décrit la disposition du jardin d’Éden, Nietzsche au bord du lac de Sils, Rimbaud récité aux sixièmes pour le seul plaisir d’entendre cinq mots dans leur bouche, Nerval, Duras, Dostoïevski : c’est avec cela qu’il se présente devant vingt-huit enfants de la vallée de la Seine, un lundi, à huit heures.
La première réponse du réel est admirable de brutalité, et elle passe par un objet. Un soir de juin, à la fête de fin d’année, ivre, il tombe sur la table des cadeaux et pulvérise le vase que les collègues ont offert à une professeur d’arts plastiques qui s’en va. C’est une copie sortie des ateliers du Louvre d’une céramique étrusque de Tarquinia ; le certificat qui accompagne la facture précise que la copie, étant conforme, a valeur d’œuvre d’art, et que son prix en découle. Voilà le premier verdict rendu à l’absolu : il est chiffré, et le chèque doit être libellé à l’ordre du service comptabilité du collège Saint-Exupéry. Deichel paiera — ses parents avancent la somme — et découvrira alors ceci, qui est une trouvaille de moraliste : tant que la dette existait, elle le protégeait, elle s’interposait entre la faute et lui ; une fois le chèque envoyé, il se retrouve seul devant l’irréparable. Trente ans durant, le vase reviendra en rêve, en hantise, en coïncidence. Le roman tient tout entier à ce fil ténu et têtu.
Le second verdict est administratif. Au bas d’un courrier daté du lendemain de la fête, un principal qui l’a pris en grippe évalue ses « compétences » et juge son année passable. Le troisième est institutionnel, et Haenel l’énonce sans détour : la formule que toutes les salles des professeurs de France connaissent — pas de vagues — est ici proférée pour étouffer l’agression d’une collègue, et il écrit qu’elle mène, des décennies plus tard, à la mort de Samuel Paty. Rien de pamphlétaire dans ces pages : des faits, disposés, avec une exactitude qui ne pardonne rien.
Restent les élèves, et c’est ici que le livre échappe à sa propre démonstration. On attendrait qu’ils figurent l’obstacle ; ils sont au contraire le seul endroit où l’absolu se pose parfois. Les saboteurs, comme il les nomme, sont d’abord des enfants seuls, et c’est précisément cette solitude que Deichel aime en eux. Ce qu’il a cherché neuf années durant, écrit-il, c’étaient « des paroles qui s’adressent à la solitude ». On mesure le déplacement. Dans un monde qui a tout fait passer à la troisième personne, où l’on commente les élèves, les programmes, les résultats et jusqu’aux professeurs eux-mêmes, il subsiste ce lieu invraisemblable, la salle 207, où quelqu’un parle encore à quelqu’un. C’est fragile, c’est intermittent, cela n’advient peut-être qu’un cours sur trente — et c’est exactement pour cela que la solitude du professeur est infinie : il est seul à tenir la seconde personne.
Le dernier verdict, on ne l’attendait pas. La professeure d’arts plastiques, Judith Chatel, reparaît à la fin du livre sous la forme d’un casier vide qu’on lui a conservé par égard : elle a été poignardée dans sa classe par une élève, un jour qu’elle montrait une Diane au bain de la Renaissance italienne. Ainsi l’absolu n’est pas seulement facturé et noté ; à la fin, il attire le couteau. Le roman se referme sur une remontée : un mot recopié de L’Idiot, une réponse de quatre mots, un voyage. Et à Tarquinia, sous terre, dans les tombes peintes où des oiseaux bleus volent depuis vingt-cinq siècles, une dernière ironie douce — les petits chevaux que Duras promettait dans son titre ne sont pas plus visibles sur les fresques que dans son roman ; Judith a croqué leur absence au fusain et la tend à Deichel comme une preuve suffisante. Puis un chien les mène jusqu’à une tombe interdite où un danseur ivre s’avance vers deux vases dont l’un est brisé. Ils éclatent de rire.
C’est très beau. Il faut pourtant mettre un bémol, et il porte sur l’écriture. On attendait de l’auteur des Renards pâles et de Tiens ferme ta couronne une autre flamboyance. Car ce livre est un récit personnel, et il ne s’en cache pas : Haenel a passé le CAPES et l’agrégation à vingt et un ans, fait son stage dans la banlieue nantaise, puis enseigné plus de quinze années en zone d’éducation prioritaire — Villiers-le-Bel, Argenteuil, Louvres, Mantes-la-Jolie — avant de démissionner pour écrire. La mention « roman » n’est pas tout à fait un déguisement, puisque Jean Deichel court dans l’œuvre depuis 2003 et que le livre vient y combler la pièce manquante. Mais la langue, elle, est celle du récit — celle du Sens du calme, de La Solitude Caravage — et non celle du roman : phrase brève, chapitre d’une page, dialogue réduit à sa fonction. Le procédé se défend dans les pages institutionnelles, où la platitude mime la grisaille qu’elle rapporte ; il ne se défend plus dans les pages de Sophie, qui ne sont ni plates par calcul ni belles par accident. Quant aux montées lyriques, elles puisent invariablement au même petit stock — nacre, arc-en-ciel, poudroiement, éclat, radieux —, si bien que la lumière, à force de revenir dans les mêmes mots, finit par ne plus rien éclairer. Certaines réactions du narrateur – je pense aux pages qui suivent le premier cours – donnent dans le kitsch sentimental le plus désolant. On pourrait plaider la réussite paradoxale : un livre qui raconte l’usure d’un absolu littéraire en administrerait la preuve dans sa propre langue. Je crains qu’il faille surtout y lire une fatigue et une dérive vers « la littérature d’ameublement », le bouquin à l’eau de prose.
Un second bémol, plus prosaïque, et qui n’est pas une chicane de lecteur parisien. Dès qu’on nomme Deuil-la-Barre, Enghien, Goussainville, Villiers-le-Bel et Mantes-la-Jolie, on signe un contrat réaliste et l’on accepte la vérification. Or le narrateur, qui passe trois heures par jour dans les transports pendant neuf ans, appelle une trentaine de fois « RER » deux lignes qui n’en sont pas : Deuil-la-Barre relève du réseau Nord, vers Ermont et Valmondois, et Mantes-la-Jolie du réseau Saint-Lazare, où le RER E n’est toujours pas arrivé — sa mise en service y est annoncée pour la fin février 2027, trente-cinq ans après les faits racontés. Les horaires ne s’accordent pas davantage : un passage le fait partir de Deuil à 6 h 30 pour attraper à Saint-Lazare un train de 6 h 40 qu’un autre passage lui fait viser au départ de 6 h 10. Le tracé, lui, est juste : quand il écrit que le train ne s’arrête pas à Deuil mais à Enghien, il donne bien deux gares consécutives. Haenel connaît la ligne
et se trompe sur le mot — et l’on tient là, je crois, l’explication. Dans une chronique de 2020, il distinguait scrupuleusement le RER D qu’il prenait à Châtelet pour rejoindre le Val-d’Oise et le train de six heures quarante qu’il attrapait à Saint-Lazare pour Mantes : le vocabulaire était exact, et l’horaire était déjà celui du livre. Six ans plus tard, le roman a fondu les deux trajets en un seul et généralisé le mot fautif. Ce « RER » n’est donc pas l’erreur d’un homme qui regarderait la banlieue de loin, puisqu’il y a passé quinze ans ; c’est la couture apparente d’une compression — plus de quinze années et une demi-douzaine d’établissements ramenées à neuf ans et un collège. Le détail vrai survit ; le mot autour de lui s’est défait.
Reste ce que le livre établit, et qui est sévère. Deichel décide, en remontant des tombes, qu’il ne retournera plus en cours : la réponse du roman à sa propre question est une sortie. L’absolu n’a pas été détruit, il a été expulsé ; il survit ailleurs, en Italie, dans l’amour et devant une fresque. Il aura fallu neuf années de classe et trente ans de rumination pour établir que la littérature ne pouvait pas rester dans l’école. Un homme s’en réjouit sur une colline du Latium ; le lecteur referme le livre sans être certain qu’il y ait là de quoi rire. C’est le mérite de ce roman inégal, et peut-être le seul dont on doive lui savoir gré : il rapporte fidèlement une défaite dont il n’a pas voulu tirer la leçon.
L’inutile se partage-t-il ?
Deux livres à vingt-six ans de distance, deux éloges de ce qui ne sert à rien. Ils paraissent d’abord se contredire mot pour mot. Ordine ouvre le sien en dénonçant le règne de l’apparaître ; Camus intitule le sien Éloge du paraître. On croit tenir une querelle. On tient une homonymie.
Car l’apparaître d’Ordine est l’exhibition de l’avoir : la voiture, la montre de marque, le poste. Le paraître de Camus est le contraire exact de la possession — la forme, la convention, ce qu’on doit au regard d’autrui. Il range sous ce nom « la civilité, la convention, l’art, la morale, la littérature et le geste inutile ». Le geste inutile : le mot est de lui, et il pourrait servir de sous-titre au livre d’Ordine. Les deux plaidoiries visent le même adversaire, qui n’est ni l’être ni le paraître, mais l’utilité. L’axe était mal tracé.
Reste que la querelle existe, un cran plus bas, et qu’elle est sérieuse.
Ordine consacre un chapitre à cette proposition : « La connaissance est une richesse qu’on peut donner sans s’appauvrir. » Toute sa deuxième partie en découle — l’école, la bibliothèque, Hugo réclamant qu’on double le budget de la culture plutôt qu’on le taille. Son inutile est un bien commun : il ne perd rien à se répandre, il ne gagne rien à se restreindre, et le livre serait sans objet s’il n’en allait pas ainsi.
Le paraître de Camus, lui, ne tient qu’à la condition de ne pas se partager. Une forme que tout le monde reconnaît a cessé de distinguer ; une tenue partout observée n’est plus une tenue, c’est un règlement, un uniforme. Le salon suppose qu’on n’y entre pas tous. D’où la phrase où l’Éloge se referme sur lui-même : le rustre, écrit Camus, ne perçoit pas par définition les signes d’une personnalité raffinée. Par définition. Trois lignes plus haut, il s’agissait pourtant d’un exercice.
Deux inutiles, donc : l’un qui s’apprend, l’autre qui se possède sans jamais s’être acquis. Chez Ordine, la découverte d’un classique peut changer une vie, à tout âge, chez n’importe qui — c’est même l’un de ses titres de chapitre. Chez Camus, le déchiffrement des apparences se joue en un instant, dans une seule pièce, et l’on a passé ou l’on n’a pas passé. La page attend ; le salon ne repasse pas les plats. Cette dissymétrie de temps est peut-être le seul privilège réel de la littérature sur les manières, et c’est celui que le second perd en route.
J’ajoute ce qui donne à la confrontation son véritable intérêt, et qui n’est pas à l’avantage d’Ordine.
Son florilège comprend deux chapitres voisins : Gautier, « tout ce qui est utile est laid » ; Baudelaire, « un homme utile est hideux ». Ce sont des propositions de dandys. Elles sont antiutilitaires, assurément, mais elles sont aussi, et sans équivoque, antidémocratiques : l’inutile y est un écart, une insolence, la marque de ceux qui peuvent se le permettre. Ordine les enrôle sans broncher aux côtés de Hugo, de l’école publique et du bien commun. La forme anthologique fait ici son office : elle aligne des témoins qui ne marchent pas dans le même sens, et la couture ne se voit pas.
Camus la rend visible. C’est son utilité — passez-moi le mot — dans cette affaire : il dit tout haut ce que la lignée Gautier-Baudelaire suppose et qu’Ordine ne veut pas entendre. Lu contre lui, l’Éloge du paraître est le révélateur du Manifeste ; et le Manifeste, réciproquement, montre ce que l’Éloge refuse de concéder. Chacun désigne l’impensé de l’autre. On ne demande pas davantage à un rapprochement.
Reste le terme qu’aucun des deux ne consent, et que je persiste à tenir pour le seul habitable : ni le don ni la marchandise, mais l’exercice — l’inutile comme apprentissage, avec sa durée, ses ratages, et la possibilité que quelqu’un vous corrige. J’ai dit ici, il y a peu, ce que je devais à une page de l’Éloge, et je n’en retire rien. Mais entre un livre qui veut restaurer des formes abolies et un livre qui veut ajouter ce qui n’a pas encore eu lieu — doubler le budget, ouvrir la bibliothèque, mettre un classique entre les mains d’un enfant qui n’en attendait rien —, l’élégie et l’aggiunta ne se valent pas.
Ordine est mort en 2023. C’est le plus démuni des deux, et de loin le mieux armé.
L’odyssée de l’Odyssée. Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur les aventures d’Ulysse sans avoir jamais lu Homère de Christophe Ono-dit-Biot, éditions Grasset, 2026 (23€).
Bahia d’Isabelle Cornaz, éditions la Baconnière, 2026 (18€).
La solitude des professeurs est infinie de Yannick Haenel, éditions Gallimard, 2026 (21,50€).
L’Utilité de l’inutile de Nuccio Ordine, nouvelle édition, éditions Les Belles Lettres, 2026 (15€) — Éloge du paraître de Renaud Camus, éditions P.O.L, 2000 et réédition aux éditions du Château, 2022 (19€). LRSP (livres reçus en service de presse).
Illustrations : (en médaillon) photographie ©️Lelorgnonmélancolique. Dans le billet : éditions Grasset – éditions la Baconnière – éditions Gallimard – éditions P.O.L.éditions P.O.L. – éditions Les Belles Lettres.
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