Patrick Corneau

« Et la marquise resta pensive. » Ainsi finit Sarrasine. Une marquise vient d’écouter l’histoire d’un sculpteur épris d’une cantatrice qui était un castrat, d’une passion trompée, d’un idéal assassiné. Elle ne répond rien, ne conclut pas, elle demeure. Aujourd’hui, à la même place, elle sortirait sans doute son portable. C’est entre ces deux gestes que se tiennent les deux derniers livres de François Jullien, parus à un an d’intervalle et qu’on aurait tort de lire séparément. Puissance du pensif ou comment pense la littérature (Actes Sud, 2025) décrit une manière de penser ; À toi qui n’as pas renoncé à penser (Grasset, 2026) décrit le monde qui la rend presque impossible.

On connaît la méthode de ce philosophe, helléniste et sinologue : passer par la Chine pour faire apparaître, par écart, ce que la pensée européenne ne voit plus parce qu’elle s’y est installée. L’œuvre est abondante, et une partie vient d’en être rassemblée sous le titre Penser vivre (Bouquins). Cette fois, le détour passe moins par la Chine que par Balzac, Mallarmé et Proust, et l’altérité interrogée est intérieure à notre propre culture : la littérature, qui pense, mais autrement que la philosophie.

Patrick aime beaucoup !Le point de départ de Puissance du pensif est un mot qu’on croyait connaître. Barthes l’avait relevé dans S/Z, son commentaire de Sarrasine, sans en développer le concept ; Jullien en fait un concept. Être pensif, c’est à la fois se retirer dans sa pensée et s’ouvrir à une pensée sans bord, être pris d’une « préoccupation, mais vague », suivre une pensée qu’on ne conduit plus et qui, pour cette raison même, « ne nous lâche pas ». Jullien en tire une différence de temporalité. La philosophie exige un accord à chaque pas : « il faut que je comprenne sur-le-champ » avant d’aller plus loin. La littérature pense dans l’après-coup. L’allemand dit nachdenklich, ce qui « donne à penser après », et il reste du livre refermé un « reste » qui « ne se dissout pas, en tout cas pas d’emblée, et peut-être jamais ». C’est même, ajoute Jullien, à cela qu’on reconnaît un vrai roman.

La philosophie, pliée dans « la langue de l’Être », fixe, détermine et assigne ; elle construit son objet et le maintient devant elle pour avancer. La littérature est évasive : elle « s’évase » et « s’évade ». Elle procède par allusion, du latin adludere, jouer à proximité, comme la mer, dit Cicéron, joue avec le rivage. Mallarmé en a donné la devise : « Le sens trop précis rature / Ta vague littérature. » L’une pense pensément, de front ; l’autre pensivement, de biais. Ce sont deux stratégies, conclut Jullien, « d’égale exigence ».

La suite déploie cette intuition avec plus de rigueur que l’écriture tournoyante ne le laisse croire. Un chapitre historique montre que la littérature n’a reçu son nom moderne qu’autour de 1800, à Iéna, chez les Schlegel, quand s’est brisée l’idée d’un ordre du monde. Il n’y avait plus de nature humaine à illustrer, seulement des possibles à explorer. Le roman devient alors, par variation imaginaire, une « machine à prospecter “vivre” dans ses ultimes retranchements » ; le poème, qui « capte » là où le roman explore, pense dans ses blancs. Un critère en sort, que Jullien applique sans complaisance, et parfois sans nuance : Monte-Cristo se lit d’une traite et se referme « sans reste », Balzac est « immense en pensivité ». Le verdict sur Dumas est sévère : la tentation de se faire Providence travaille le lecteur bien après l’aventure. Le fondement est l’idée d’un universel intime, atteint non par abstraction mais en creusant l’expérience jusqu’à ce qu’elle a de plus partagé. Le dernier chapitre ne demande pas à la philosophie de se dissoudre dans la littérature, mais d’« ouvrir le concept sans le détruire », selon le mot de Merleau-Ponty.

Le livre est bref et dense. Il est écrit dans cette langue un peu tournoyante qui est la sienne, faite de reprises et d’incises, et qui finit par produire l’effet qu’elle décrit. On peut trouver l’opposition parfois trop belle, même si le dernier chapitre la tempère : la philosophie a ses textes pensifs, de Pascal à Kierkegaard, et la littérature ses romans à thèse, dont Jullien rappelle qu’ils sont toujours de mauvais romans. Le canon est étroit, presque tout entier français et du XIXe siècle, de Balzac à Proust. Et sur près de cent quarante pages consacrées à la manière dont pense la littérature, on ne trouvera pas un mot sur le… rire. Le livre tient même que « la tristesse est pensive, comme la mort – la joie jamais ». Proust, que Jullien cite si souvent, suffirait à le contredire : la joie de la madeleine tient son narrateur pensif jusqu’au Temps retrouvé. L’essentiel est ailleurs. Il a fait d’un adjectif d’apparence anodine un concept, et rendu à la littérature une dignité de pensée qu’elle ne doit pas à la philosophie. Dans l’entretien qu’il a accordé en juin à Patricia De Pas pour La Nouvelle Quinzaine littéraire, il en donne la raison la plus simple. Ce que l’on pense sur le mode pensif, lui dit-il, c’est vivre, et vivre « ne se laisse pas déterminer suffisamment pour se constituer en objet de la pensée ». Ce que la philosophie ne peut saisir de front, le pensif l’approche.

Patrick aime beaucoup !À toi qui n’as pas renoncé à penser change de ton : on passe de l’éloge à l’alarme. « Ceci n’est pas un pamphlet », prévient Jullien dans le dialogue qui ouvre le livre ; c’est pourtant un « combat », dont l’enjeu est « aussi – ou plutôt d’abord – politique » et qui a « en vue les élections à venir ». Le livre prolonge l’appel lancé dans Raviver de l’esprit en ce monde (2023). Nous sommes devenus, constate Jullien, des sujets « connectés, communicants et consommateurs », et chacun de ces mots est examiné comme un symptôme. « Je me connecte » : le pronominal m’intègre au dispositif, et l’ordinateur devient « ordonnateur ». « Communicant » s’emploie désormais absolument, sans complément, comme une fonction et une manière d’être. Dans « com-muniquer », le cum, la mise en commun, l’emporte sur le munus, la charge que l’échange devait porter : « Je “partage”, mais qu’ai-je à partager ? » Consommer, enfin, c’est consumer, et le portable, sorti « au moindre moment de la journée où je risquais d’attendre », supprime le temps mort, condition même de la pensée : « Ne faut-il pas un vide, une faille, un désœuvrement […] pour commencer de penser ? »

Puis Jullien remonte au mot. Penser vient de pensare, peser, et non de putare. Connaître est un remplissage, on y coche des cases ; penser ne se remplit pas, il « se déplie à l’infini ». D’où cette définition, qu’on gardera : « penser, c’est penser ce qui résiste à la pensée ». Et celle de son contraire, qui donne au livre son titre : renoncer à penser, c’est rentrer « dans le déjà pensé, donc qui n’est plus activement pensé ».

Le premier diagnostic tient dans un mot que Jullien met en italique : le comportemental. Les réseaux « sociaux » sont bien nommés, dit-il, car leur « dire » relève de la « société », phénomène collectif d’association, et non de la Cité. La Cité favorisait l’excellence et la prouesse ; la société, qui n’a d’autre ambition que la régulation, a pour logique le conformisme. La statistique, devenue l’instrument de sa gestion, n’est possible « que parce que l’exceptionnel y est repoussé à titre de “biais” » ; le nudge, qui nous « pousse du coude » vers la poubelle par des empreintes de pas dessinées au sol, en est l’emblème, avec « pour moteur le marketing et pour cible le consommateur ». On notera que le biais, voie d’accès du pensif dans le premier livre, est devenu dans le second l’erreur que la statistique corrige. L’allusif connaît plus loin le même sort : il devient la parole oblique de la cour, glissée à l’oreille du Prince faute d’agora.

Le diagnostic n’est pas neuf. Debord, Baudrillard, Stiegler ou Byung-Chul Han sont passés par là, et Jullien dit lui-même sa dette envers Hannah Arendt, dont l’analyse est « si marquante à cet égard » : c’est elle qui avait opposé l’esprit agonal de la polis à une société qui normalise ses membres et substitue le comportement à l’action. Ce qui appartient en propre à Jullien est plus surprenant. Il trouve en Chine le modèle de cette régulation, où les rites façonnent les conduites « en douceur, en amont, par imprégnation, au fil des jours ». Ce sont les mots mêmes qu’il consacrait depuis trente ans à l’efficacité chinoise et aux transformations silencieuses, mis cette fois au service du conditionnement. Et quand il écrit que la Chine « n’a pas conçu d’autre forme d’autorité que monarchique » ni promu « le pouvoir d’une parole publique », il rejoint presque ce que lui reprochait Jean François Billeter dans Contre François Jullien (2006). C’est peut-être une relecture qui ne dit pas son nom. Il résume au passage Pascal d’une formule, prendre de l’eau bénite pour « croire », en laissant tomber le mot qui l’aurait le mieux servi : « Naturellement même cela vous fera croire et vous abêtira. » Abêtir, c’est ramener au comportement.

L’un des chapitres les plus forts est celui où « l’événementiel tue l’événement ». Devenu substantif, le mot ne désigne plus ce qui est relatif à l’événement, mais ce qui en tient lieu : il le simule, s’y substitue et l’efface. C’est désormais la communication qui fait l’événement. On « vend » la mort du Pape ou de la Reine, la machine étant prête à tourner bien avant, et « plus on répète en chœur que c’est “historique”, moins c’est en fait historique ». Les débats censés honorer la pensée n’y échappent pas : on les hache d’intermèdes et de sketchs, et leurs organisateurs, constate Jullien, « n’attendent guère de ces débats, y faire semblant suffit ».

La seconde moitié du livre donne au mal son vrai nom, que Jullien reprend de son Dé-coïncidence (2017) : la coïncidence. C’est l’adéquation qui, parce qu’elle satisfait, s’installe et se fige : « ça colle », dit-on, et l’adéquation devient « comme de la glu ». Le comportemental n’en était que l’effet social. L’opinion en est le régime, si anonyme désormais que ce que je crois mon opinion personnelle pourrait n’être qu’« une opinion collective à laquelle j’adhère sous influence, sans m’en douter ». Les exemples comptent parmi les meilleures pages du livre. Au musée d’Orsay, devant les Coquelicots de Monet, une étiquette lui apprend « en commentaire » que la plante est menacée par le changement climatique : « Cela ne m’aide bien sûr en rien à regarder la peinture. » Sur l’écran, on ne choisit plus, on coche : « les cases sont prêtes, prédisposées ». Et un même clic met « sur le même plan » l’achat d’un billet de train et l’apparition d’un ami : « que reste-t-il alors, dans ce cadrage, de son visage ? »

Que faire ? Ni renoncer au monde ni se priver de la technique, répond Jullien, qui avoue sa complicité : « j’ai moi-même acheté un portable, je n’ai pas pu ne pas… » L’aveu va plus loin. Un matin, devant un paysage « voilé de brumes », « en transition entre “il y a” et “il n’y a pas”, comme dit le peintre chinois », il a renoncé « au désir comme au plaisir de décrire » : « j’ai envoyé une photo. Plutôt que d’écrire une lettre… ». Le penseur du pensif, devant la scène pensive par excellence, a fait ce que ferait aujourd’hui la marquise. Contre quoi il en appelle au cogito, non plus comme « substance pensante » mais comme « capacité d’initiative » : penser, c’est « entamer », « inciser », se décaler assez pour commencer à « faire trou dans son maillage », bref, dé-coïncider. Le ton est volontariste, presque héroïque, mais le temps de cette initiative reste celui du premier livre. « On ne pense qu’en “ruminant”, comme a dit Nietzsche, ou dans l’escalier », et c’est l’événementiel « qui veut qu’on pense sur-le-champ ; la pensée, quant à elle, est du différé ». Puissance du pensif opposait ce différé à la philosophie ; À toi en fait le temps de toute pensée.

La force du livre tient moins au constat qu’à la philologie : Jullien prend les mots de l’époque au sérieux, les retourne et les fait avouer. Sa faiblesse est symétrique. Les premières pages avancent presque toutes par questions, mais ce sont souvent des questions rhétoriques, qui connaissent déjà leur réponse (« Ne serais-je pas devenu moi-même un “code-barre” ? »). Et les « trois C » ont tout d’une trouvaille de communicant. Ces pages relèvent de ce que Jullien appelait lui-même la stratégie frontale : elles sont pensantes plus que pensives.

Jullien donne dans Puissance du pensif un critère simple : on reconnaît un vrai roman à ce qu’il en reste quelque chose quand on l’a refermé. On peut le retourner vers ses propres livres. Le premier passe l’épreuve sans peine : on le referme pensif. Le second cherche moins à rendre pensif qu’à convaincre, et il en a le droit : la démocratie, rappelle-t-il dès l’ouverture, est « le seul régime se prévalant […] de la confiance accordée au discours raisonné et partagé ». Sa limite est ailleurs. Il convainc trop souvent par connivence, en rappelant « ce qu’on sait tous », et le contradicteur qu’il se donne dans le dialogue qui ouvre et ferme le livre lui oppose plus souvent des lieux communs (« Vous restez “optimiste” ? ») que des objections. Mais il a le mérite rare d’être adressé. Le « Toi » du titre, précise-t-il à la fin, c’est « chacun », « tous ceux qui n’ont pas renoncé à penser » ; et comme personne ne s’avouera de ceux qui ont renoncé, le titre arrache à chaque lecteur un « moi aussi ». Celui-là, du moins, oblige au lieu de dispenser. Dans un monde qui dit « moi aussi » pour n’avoir plus à penser, on ne dédaignera pas un livre qui dit « toi », même si c’est pour lui apprendre à dire un « je » qui ne coïncide plus avec son « moi ».

P.-S. — Ces deux livres m’ont obligé à remettre sur le métier une grille que je travaille depuis des années, celle du monde commenté, adossée à la pensée de Sergio Quinzio. Il en est sorti, à part, un essai plus long que cette chronique, « Une bouteille à la mer ». J’y frotte ma thèse à celle de Jullien là où elles se rejoignent, sur l’adresse au singulier, la « coïncidence » et la machine médiatique qui change les idées en poncifs, et là où elles se séparent, jusqu’à une scène des Évangiles qui tient les deux livres ensemble sans que Jullien semble l’avoir vue. Il demande un peu de temps. Comme toute bouteille à la mer, il s’adresse à qui le trouvera.

Puissance du pensif ou comment pense la littérature de François Jullien, éditions Actes Sud, 2025 (16€).
À toi qui n’as pas renoncé à penser de François Jullien, éditions Grasset, 2026 (19€). 

Illustrations : (en médaillon) photographie de François Jullien © Chun-Yi Chang – Dans le billet : éditions Actes Sud – éditions Grasset.

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