Patrick Corneau

Patrick aime assezDimanche prochain 25 octobre, le Brésil votera pour le second tour des présidentielles (renouvellement de la Chambre des députés et du Sénat). Entre Lula et Flávio Bolsonaro, les commentateurs distribueront les chances, les pourcentages, les reports de voix. C’est leur métier. Un livre invite cependant à regarder un peu en arrière, assez loin pour que les visages changent et que certaines passions deviennent reconnaissables. Dans Plinio Salgado et le fascisme au Brésil, l’historien João Fábio Bertonha restitue le parcours d’un homme qui voulut sauver son pays, à condition d’être personnellement chargé de son salut. L’espèce n’a pas disparu.

Plínio Salgado, né en 1895, fut écrivain, journaliste, intellectuel moderniste, fondateur en 1932 de l’Action intégraliste brésilienne, chef de ses chemises vertes, admirateur de Mussolini, exilé au Portugal, puis défenseur du catholicisme et de l’anticommunisme, avant de soutenir la dictature militaire instaurée en 1964. Une longue existence politique, jalonnée de reconversions, d’espérances déçues et de souvenirs soigneusement révisés. La rencontre avec le Duce, célébrée dans les années trente comme un moment décisif, s’efface des récits ultérieurs. Rome conserve ses églises ; Mussolini quitte la photographie. Le passé est prié de s’accorder avec les besoins du présent.
Bertonha observe ces arrangements avec une précision qui donne tout son intérêt à cette biographie. Il confronte les discours aux lettres, les proclamations aux négociations, la légende aux archives. Sous le prophète apparaît un homme ambitieux, souvent hésitant, capable d’exalter les foules et beaucoup moins habile à déjouer les calculs de ceux qui disposent réellement du pouvoir. Vargas le manœuvre, l’utilise, puis l’écarte. Plus tard, les généraux accepteront ses services sans lui confier la direction spirituelle du pays. Salgado se rêvait indispensable. L’histoire lui réserva cette humiliation particulière : pouvoir être utile sans être nécessaire.

Son itinéraire littéraire est l’un des aspects les plus troublants du livre. Le futur chef « intégraliste » appartient au monde du modernisme brésilien. Il cherche une langue, des formes, une expression de la singularité nationale. Mais cette recherche rencontre bientôt le désir d’assigner au pays son identité véritable, de distinguer son âme authentique des influences qui la corrompraient. Le passage n’était pas fatal ; l’historien prend soin de le rappeler. Il n’en demeure pas moins instructif. On peut vouloir libérer la littérature des conventions et rêver, quelques années plus tard, d’une société soumise à une discipline parfaite. L’audace esthétique ne délivre aucun certificat de liberté politique.
L’intégralisme promettait une régénération. Aux divisions sociales, aux conflits d’intérêts, aux incertitudes du régime représentatif, il opposait une communauté réconciliée dans la nation, organisée autour d’un chef et portée par une mission spirituelle. La promesse est séduisante : chacun retrouverait sa place, le pays son unité, l’existence son sens. Elle devient inquiétante dès que quelqu’un prétend connaître la place de tous. Dans cette patrie enfin unanime, que faire de ceux qui persistent à ne pas être d’accord ?

C’est ici que le livre rejoint notre dimanche électoral. Le rapprochement le plus éclairant concerne cette manière de transformer le désaccord en menace existentielle. Chez Salgado, l’anticommunisme devient progressivement le langage commun d’alliés fort différents. Il permet de rassembler, de mobiliser, de rendre acceptables certaines fréquentations. L’ennemi dispense parfois de préciser le programme. On sait avec une parfaite netteté ce qu’il faut détruire ; on s’entendra plus tard sur ce qu’il convient de construire.
Le bolsonarisme a trouvé dans l’antipétisme (le rejet du PT, le Parti des travailleurs de Lula) une force de rassemblement comparable. Des convictions religieuses, des intérêts économiques, des nostalgies militaires et des radicalités diverses ont pu se reconnaître dans une même hostilité. Ce qui les sépare demeure, mais ce qu’elles combattent les rapproche. La reprise de « Deus, Pátria, Família », complétée par « Liberdade », rend cette parenté audible. Les mots voyagent mieux que les doctrines. Ils peuvent traverser les générations sans que ceux qui les prononcent connaissent tous leurs précédents usages.

Il faut pourtant résister au plaisir un peu facile de retrouver partout la même histoire. Bertonha fournit lui-même les moyens de cette prudence. Le corporatisme intégraliste ne se confond pas avec les orientations économiques libérales d’une partie de la droite actuelle. Le paysage religieux a profondément changé, notamment avec le poids politique des Églises évangéliques. Aux organisations hiérarchisées, aux uniformes et aux rituels collectifs se sont ajoutées des mobilisations numériques dont les formes et la vitesse sont nouvelles. Les néo-intégralistes ont soutenu Bolsonaro ; cela ne transforme pas ses électeurs en intégralistes qui s’ignoreraient.
La distinction importe aussi entre le conservatisme, même vigoureux, et le refus du pluralisme. Aimer son pays, pratiquer une religion, tenir à la famille n’oblige nullement à souhaiter un pouvoir autoritaire. Le danger commence lorsque ces attachements deviennent des titres de propriété : nous serions la patrie, nous serions la foi, nous serions le peuple. Aux autres resterait le statut embarrassant d’habitants dont l’appartenance nationale serait sujette à révision. Une victoire électorale donnerait alors davantage qu’un mandat : elle semblerait autoriser la restitution du pays à ses prétendus propriétaires légitimes.

L’intérêt de cette biographie tient précisément à ce qu’elle restitue les passages entre des univers voisins sans les rendre interchangeables. Le fascisme mobilisateur de Salgado, l’autoritarisme de Vargas et celui des militaires ont pu se rencontrer, collaborer, puis s’opposer. Leurs relations furent faites d’intérêts autant que d’idées. Les convictions les plus solennelles s’accommodent de transactions fort ordinaires. Et les défenseurs de l’ordre peuvent découvrir, avec quelque retard, qu’ils ont contribué à installer un pouvoir qui n’a plus besoin de leur avis.
Tout ne convainc pas également chez Bertonha. Sa volonté de distinguer Salgado de l’antisémitisme radical de Gustavo Barroso le conduit parfois à une indulgence discutable. Utiliser les préjugés antisémites par opportunisme ne les rend pas innocents, loin de là ! Cette réserve n’enlève rien à la valeur d’un travail qui éclaire les transformations d’une culture politique sans faire du Brésil le prisonnier d’une fatalité autoritaire. Les échecs de Salgado comptent autant que ses succès : ils rappellent que les circonstances, les institutions, les résistances et les choix des hommes peuvent interrompre ce qui paraît, rétrospectivement, devoir toujours recommencer.

Dans un roman tardif, O Dono do Mundo, Salgado imagine un homme survivant seul à un cataclysme. Bertonha reconnaît dans ce personnage quelque chose du chef vieilli, isolé, convaincu que le monde s’est perdu faute de l’avoir écouté. L’image demeure après qu’on a refermé le livre. Elle porte à son terme le rêve d’un pays délivré de ses contradictions : un dernier homme, enfin sans contradicteur.
Ce dimanche, des millions de Brésiliens feront heureusement entendre des volontés différentes. Il faudra compter leurs voix, puis continuer à vivre ensemble. Cette tâche modeste, ingrate, toujours inachevée, mérite qu’on la préfère aux promesses de salut. Le Brésil n’a pas besoin d’être unanime pour être un pays.

J’ai écrit, il y a peu, un récit sur ce pays – Twist tropiques (L’Harmattan, 2026) –, où j’ai tenté de dire ce que le Brésil enseigne à qui vient d’ailleurs. Il m’y est apparu que ce peuple a dans la musique un sens de l’harmonie et dans la vie un sens du contretemps – ce décalage qui est précisément ce que Salgado voulait abolir. Le jeitinho, cet art de retourner les situations à son avantage, le corps qui ne se tient jamais tout à fait droit, la fête qui mêle la mélancolie portugaise à la joie africaine, l’improvisation politique qui préfère la combine à la discipline : autant de manières, apparemment légères, de résister à la mise au pas (le modèle positiviste résumé par la devise Ordem e Progresso du drapeau national n’étant qu’un vœu pieu). L’intégralisme voulait un pays qui marche au pas ; le Brésil réel, celui qui dansera demain soir après avoir voté, préfère depuis longtemps le contretemps.

Plinio Salgado et le fascisme au Brésil de João Fábio Bertonha, préface de Stéphane Boisard, collection « Historiques », éditions L’Harmattan, 2026 (30€). LRSP (livre reçu en service de presse).
Twist tropiques de Patrick Corneau, collection « Là-bas », éditions L’Harmattan, 2025 (22€).

Illustrations : (en médaillon) photographie ©️LeLorgnonmélancolique – Dans le billet : éditions L’Harmattan.

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