Patrick Corneau

Patrick aime beaucoup !« Le style véritable n’est jamais une démonstration : il est l’ombre portée d’une certaine justesse de l’être. » Denis Grozdanovitch

Il y a longtemps que je lis Denis Grozdanovitch (depuis 2009) et j’avoue que la seule évocation de son nom dans un programme éditorial suffit à réchauffer le cœur. Denis Grozdanovitch appartient à cette famille d’auteurs qui transforment chaque livre en cadeau, chaque page en conversation amicale. Il est de ces êtres dont les livres ressemblent à des havres : non pas qu’on s’y réfugie pour fuir le monde, mais parce qu’on y retrouve un air plus pur, un rapport plus juste aux choses, aux mots, au temps.
Avec Une affaire de style, Denis Grozdanovitch nous offre encore une de ces promenades littéraires dont il a le secret, entre érudition gourmande et tendresse pour les beautés cachées de l’écriture. Loin d’un traité normatif ou d’un manifeste esthétisant, le livre se présente comme un recueil de fragments, de récits, de pensées, où se croisent figures littéraires et méditations digressives.

Dès les premières lignes, l’auteur nous prévient avec cette modestie qui lui sied si bien : il souhaite se glisser “dans le sillage de ses glorieux prédécesseurs” – Chesterton, Borges, Sebald, Leiris, Vialatte (immense styliste), Calasso, Magris, “et bien sûr Montaigne et Robert Burton”. Mais aussi Gadenne, un peu oublié, Powys, “grand écrivain si peu connu en France” et indispensable “médium littéraire”,  lequel côtoie Po Chu Yi (“dès que je me retrouve seul avec le vent et la lune, aussitôt je fredonne oisivement”). Il n’y a dans cette énumération aucune condescendance, aucun pédantisme : juste l’enthousiasme communicatif d’un lecteur qui a trouvé des trésors et brûle de les partager.
Car c’est bien de cela qu’il s’agit : un “festival de passion et de drôlerie, en tout temps et tout pays” où l’ancien champion de tennis devenu “rat de bibliothèque impénitent” partage avec nous cinquante ans de lecture, de réflexions esthétiques, de jeux et de citations (dont beaucoup allègrement déclarées “non référencées”). Le style chez lui, c’est autant ce qui s’écrit que ce qui se vit. Le mérite de ce livre est de montrer à quel point l’un ne va jamais sans l’autre, avec une constante attention à ce que la forme dit de nous, à ce qu’elle révèle de nos choix, de nos fidélités, de notre manière d’être au monde. Se révèle ainsi dans ce que Denis Grozdanovitch appelle un “perspectivisme minimal”, soit une redoutable faculté à saisir chez autrui le “détail qui tue” d’où émerge l’émotion, à percevoir les contextes (sociaux, éducationnels, comportementaux, esthétiques) générateurs de préjugés ou de croyances inhérentes donc inaperçues. Nous sommes dans les parages de l’assomption de cette “réalité cachée révélée par une trace matérielle” dont parle Proust à propos du style de Barbey d’Aurevilly dans La Prisonnière.
L’auteur procède “à sauts et à gambades, à cette allure cabriolante, en passing-shot de revers ou à la volée”, gardant de ses années de tennis cette élégance du geste qui transforme l’effort en grâce apparente. Sa méthode ? Les “exercices d’admiration”, ces moments où il s’arrête devant un passage, une tournure, un effet de style pour nous en révéler la beauté secrète.
Dans notre époque bruyante et pressée, ce livre agit comme un havre salutaire. Loin de la tyrannie du “branding” de soi, Une affaire de style rappelle avec élégance que le style véritable est d’abord une forme de retenue. Une manière d’en faire moins, mais mieux. De ne pas céder à l’esbroufe, à l’hystérie du spectaculaire, au narcissisme du moment.
Denis Grozdanovitch cultive une légèreté grave : il s’amuse sans jamais céder au cynisme, sourit sans être dupe. C’est aussi un livre sur la discrétion – vertu aujourd’hui presque subversive – et sur l’humour comme forme supérieure de lucidité. Face aux “tintamarresques et plus médiatiques trompettes claironnantes” de notre temps, il défend avec constance ces “authentiques artisans du mot” qui travaillent dans l’ombre.
Le style de Denis Grozdanovitch est l’incarnation parfaite de son propos. Il souhaite que son thème “se déploie à la manière d’une fleur de papier japonaise s’épanouissant dans le flot d’une rivière au cours paisible”, et c’est exactement ce qui se produit à la lecture. Et j’en viens à l’essentiel de ce que j’aime chez lui : reconnaître dans la manière qu’il qualifie lui-même de “désinvolture spéculative”, cette sprezzatura chère aux maîtres de la Renaissance, soit l’art de cacher l’art, de rendre l’excellence naturelle. Car derrière la simplicité apparente de ces pages se cache un travail considérable de lecture, d’annotation, de mûrissement réflexif (aidé par l’imprescriptible présence des chats “conseillers en désinvolture”). Cette patience du collectionneur de beautés transparaît à chaque page, dans cette générosité d’esprit qui transforme chaque découverte en surprise partagée, chaque enthousiasme en invitation au voyage.
Guide bienveillant – mais néanmoins armé d’un solide scepticisme à l’égard des élucubrations intellectuelles ou idéologiques – nous accompagnant dans les méandres de la littérature, Denis Grozdanovitch ne juge pas, il révèle ; il ne prescrit pas, il propose. Dans un monde où l’on nous somme souvent de choisir entre le divertissement facile et la culture intimidante, il nous montre qu’il existe une troisième voie : celle de la culture heureuse, de l’érudition légère, de la profondeur accessible. Voie qui n’est pas indemne d’une inflexion presque mélancolique : comme si, derrière les plaisirs de plume, l’auteur percevait plus que jamais le danger d’un monde sans style, c’est-à-dire sans tenue, sans distance, sans grâce. Et surtout non magnifié par une powysienne “illusion vitale”…

Dans une société extravertie, obsédée de performance et saturée d’exhibition (le “syndrome d’Érostrate”), ce livre agit comme une bouffée d’oxygène. Denis Grozdanovitch ne propose pas un mode d’emploi, encore moins un programme : il invite à un déplacement intérieur, à un pas du côté privé, vers ce “livre intérieur” dont parle Proust où nous pouvons “conquérir notre vérité intime”. Cette invitation, parce qu’elle est faite avec tact, intelligence et générosité, touche immédiatement. Elle réveille une mémoire intime – celle d’un rapport plus libre et plus heureux à la beauté des choses, à la musique des phrases, à l’infime et à l’essentiel.
En ces temps d’accélération généralisée, voici le luxe de la lenteur, de la contemplation, de la rumination bienfaisante. Denis Grozdanovitch nous rappelle que le style n’est pas qu’affaire de technique, mais révélation d’une âme, trace d’une présence humaine dans, par l’écriture.
Et c’est peut-être cela, au fond, le véritable style : un livre à lire lentement, à savourer et qui développe le potentiel créatif de ses lecteurs – considérés comme des amis – les rendant plus curieux encore et plus avide de nouvelles lectures. Que demander de mieux ?

Patrick aime pas malIl faut saluer comme un événement littéraire la parution française de Voyage oublié, premier recueil de nouvelles de Silvina Ocampo, publié en 1937 en Argentine sous le titre Viaje olvidado, et enfin traduit par Anne Picard pour les éditions des femmes-Antoinette Fouque. Après La Promesse, Sentinelles de la nuit, Inventions du souvenir et Les Répétitions, ce cinquième volume vient approfondir la découverte d’une œuvre singulière, inclassable, encore trop méconnue du lectorat francophone. Silvina Ocampo, longtemps reléguée au second plan derrière les figures tutélaires de Borges et Bioy Casares (avec qui elle collabora pourtant) et surtout de sa sœur Victoria Ocampo (fondatrice de la revue et maison d’édition SUR), s’impose ici dans toute sa souveraine étrangeté. Dès ce premier recueil, elle s’écarte des sentiers tracés, en proposant une série de récits qui déconstruisent le familier pour faire affleurer l’inquiétante étrangeté — une inquiétante étrangeté au féminin, traversée par les obsessions de l’enfance, les dédoublements, la cruauté douce et les glissements vers l’irrationnel.

Les vingt-huit nouvelles qui composent Voyage oublié dessinent un univers mental dont l’onirisme n’a rien de gratuit. Ce n’est pas l’évasion que cherche Ocampo, mais l’accès à une vérité souterraine, inconfortable, que seuls les regards obliques – ceux des enfants, des domestiques, des fous ou des femmes enfermées dans leur intériorité – peuvent capter. Le fantastique, chez elle, ne relève ni du folklore ni de la machinerie narrative : il surgit comme une fissure dans le réel, un trouble dans l’ordinaire, un secret qui affleure dans les plis de la conscience.La prose est sèche, elliptique, parfois volontairement naïve, comme si Silvina Ocampo adoptait une écriture de biais pour mieux déjouer les attentes du lecteur. Ce minimalisme trompeur fait jaillir des éclats de poésie, mais aussi une certaine férocité morale : rien n’est jamais tout à fait pur ni paisible dans ces récits qui prennent à revers les illusions de l’innocence. Chaque nouvelle est une miniature troublante, un éclat de verre coloré qui, dans l’ensemble, compose une mosaïque d’ombres et de lumières.À rebours du réalisme masculin dominant à l’époque de sa parution, Voyage oublié fait entendre une subjectivité féminine radicalement moderne. Si Ocampo dérange encore aujourd’hui, c’est sans doute parce qu’elle n’offre ni le réconfort du récit bien ordonné, ni celui de la rédemption. Elle donne à lire l’ambivalence, l’imperceptible, l’insaisissable — et c’est précisément là que réside sa force.

Il n’est pas exagéré de dire que ce recueil, pionnier d’une littérature fantastique et intérieure à la fois, préfigure déjà certaines écritures contemporaines qui interrogent les limites du visible et du dicible – on pense à l’œuvre future d’une Clarice Lispector. Grâce à cette traduction fine et fidèle, c’est un pan essentiel de la littérature argentine du XXe siècle qui se révèle, dans toute sa complexité.
« On oublie les voyages comme les crimes. Pas tous, mais certains. Ceux qui ont fait trop de bruit dans l’âme. » — Silvina Ocampo

Patrick aime beaucoup !Sur un rivage désert, publié en 1973 sous le titre On a Deserted Shore, et traduit en 1978 aux éditions Granit était devenu introuvable. Grâce aux éditions de la Coopérative, il reparaît en traduction française, pour la première fois dans une précieuse édition bilingue. Ce recueil de Kathleen Raine (1908–2003), grande figure de la poésie anglaise du XXe siècle encore trop méconnue en France, marque une étape de maturité dans une œuvre résolument à contre-courant des avant-gardes de son temps. Nourrie de Platon, de William Blake, de la pensée hermétique et des paysages du nord de l’Angleterre, Kathleen Raine compose ici un chant méditatif où la solitude, loin d’être repli, devient accueil du mystère et tremplin vers l’invisible.

Poète du seuil et du silence, elle inscrit ses vers dans un espace liminal — ce rivage désert — où l’esprit humain, en deuil des dieux disparus, tente de renouer avec une mémoire cosmique. La nature, chez elle, n’est jamais seulement décor ou sentiment : elle est présence vivante, langage symbolique, résonance d’un ordre plus vaste. À rebours de l’anecdote et de la psychologisation lyrique, Kathleen Raine poursuit une ambition hautement spirituelle : faire de la poésie une voie de connaissance, une discipline de l’âme. Elle le fait sans grandiloquence, mais avec une justesse prosodique qui, dans cette traduction fine et mesurée de Jean Mambrino et Marie-Béatrice Mesnet, restitue le battement nu d’un anglais intemporel. C’est aussi un vibrant poème d’amour dont les circonstances biographiques nous sont expliquées par les éditeurs dans une éclairante postface.

La publication de Sur un rivage désert constitue donc un événement discret mais important. Elle vient rappeler que la poésie peut encore, loin du bavardage contemporain, être le lieu d’une fidélité aux anciens rythmes de la pensée et du cœur. Le choix de la Coopérative d’éditer ce texte en regard de sa version originale renforce ce sentiment d’épure et de résonance : on lit Kathleen Raine comme on entend un ressac ancien, porteur de figures oubliées, d’archétypes éclipsés.

On aimerait que cette réédition ouvre la voie à une redécouverte plus large de l’œuvre de Kathleen Raine — poétesse visionnaire, mais aussi critique lucide d’un monde où l’âme, privée de symboles, erre dans le bruit et la confusion. Dans le désert qu’elle évoque, il ne s’agit pas de déploration : mais d’attente, d’écoute, de foi dans la parole poétique comme dépositaire d’un savoir perdu. Ce livre, discret en apparence, porte ainsi une charge poétique et métaphysique d’une intensité rare.
Lire un extrait.

Une affaire de style de Denis Grozdanovitch, éditions Grasset, 2025 (20€).
Voyage oublié de Silvina Ocampo, traduit de l’espagnol (Argentine) par Anne Picard, éditions des femmes-Antoinette Fouque, 2025 (14€).
Sur un rivage désert (On A Deserted Shore) de Kathleen Raine, poèmes — édition bilingue, traduit de l’anglais par Jean Mambrino et Marie-Béatrice Mesnet, éditions de la Coopérative, 2025 (19€). LRSP (livres reçus en service de presse).

Illustrations : (en médaillon) photographie ©LeLorgnonmélancolique. Dans le billet : éditions Grassetéditions des femmes-Antoinette Fouqueéditions Le Cadran lignééditions de la Coopérative.

Lire ce qui n’a jamais été écrit.

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