L’armée permanente des poètes irlandais n’est jamais descendue au-dessous de dix mille hommes. — Patrick Kavanagh
En 2019, j’ai fait le Marché de la Poésie. J’en revins avec un plan d’occupation du sol, un parfum de café-viennoiseries corrigé d’alcool, et un carton qu’un inconnu m’avait glissé dans la main comme on remet un mot d’ordre : Bon pour sauter une poétesse.
En 2023, je n’ai pas fait le Marché de la poésie et je m’en expliquai depuis mon cinquième étage, observant de loin la lente contamination de la poétitude par les mœurs de la start-up-nation — le selfie glamoureux, l’opus « pohétique » incontournable annoncé chaque matin sur le réseau social, le couinement de la souris cherchant à surnager dans le grand bruit. Deux postures, deux temps du verbe. Restait, pour parfaire la trilogie, le conditionnel. Cette année, donc : je ferais bien le Marché de la Poésie. Le ferai-je ? C’est une autre affaire.
Car cette 43ᵉ édition 2026 — du 3 au 7 juin, place Saint-Sulpice, autour de la fontaine et de ses quatre évêques de marbre qui n’ont, dit-on, jamais eu de siège — a trouvé pour me faire descendre un argument que je n’attendais pas : l’Irlande invitée d’honneur. Et là, je l’avoue, mon inertie a vacillé.
L’Irlande ! C’est-à-dire le dernier pays d’Europe où la poésie ait été prise au sérieux — au sens propre, c’est-à-dire au sérieux du danger. Là où, raconte la légende, le file, le barde, pouvait par sa seule satire faire lever trois cloques au visage d’un roi qui l’avait mal reçu ; où un quatrain bien aiguisé valait une arme, et où l’on craignait le poète comme on craint aujourd’hui le contrôle fiscal. Une poésie qui mordait, qui pesait, qui engageait. De Yeats portant l’infini sur ses épaules à Heaney ramenant la tourbe et le marais dans le poème, de Joyce à Beckett, c’est tout un peuple qui a su que la parole n’est pas un loisir mais un sol. Voilà ce que j’allais chercher sous les cabanes de toile : non pas un marché, mais une exception.
J’aurais dû relire mon épigraphe.
Car c’est un Irlandais, justement — Kavanagh, le plus terrien d’entre eux, l’homme de la paroisse du comté de Monaghan — qui a eu ce mot féroce : l’armée permanente des poètes irlandais ne descend jamais sous les dix mille hommes. Autrement dit : le pays que je rêvais en sanctuaire de la parole rare avait déjà, et de longue date, diagnostiqué l’inflation. La statutification n’attend pas le nombre des années. Et je comprends soudain que la place Saint-Sulpice, avec ses tréteaux serrés en carré, n’est rien d’autre que le cantonnement parisien de cette même armée — la nôtre, française, tout aussi permanente, qui campe une fois l’an et se congratule d’année en année avec la ferveur d’un club d’anciens combattants d’une guerre que personne n’a déclarée.
On a donc, cette année, repeint la vitrine en vert. Invitée d’honneur : l’expression a la fraîcheur du « parfum du mois ». L’an dernier la Palestine, cette année l’Irlande, l’an prochain un autre — la poésie mondiale défile en rotation comme les collections de prêt-à-porter. On irlandise. Il y aura, j’imagine, des lectures bilingues très applaudies par un public qui n’entend ni le gaélique ni l’anglais mais goûte la musique ; des tables rondes où l’on célébrera Heaney sans l’avoir lu ; un soupçon de Guinness pour le storytelling, et quelque chose de ce que j’appellerais l’expérience poétique immersive — car nous n’en sommes plus à lire des poèmes, nous vivons des expériences, de préférence avec un QR code à scanner et un cordon de festivalier autour du cou.
Et toujours, fidèle à l’événement, le sac en coton — le shopping-bag du poète —, cette besace de toile écrue qui pend à l’épaule du consommateur de poésie et le distingue du vulgaire, lequel patauge dans la prose. (Je sais de quoi je parle : il m’arrive de méditer pour mon propre compte sur la tentation du tote-bag. Que celui qui n’a jamais péché par mercerie me jette la première anse.)
Sous le chapiteau, près de la fontaine, se tiendront comme chaque année les États généraux (permanents) de la poésie — permanents, en effet, comme la crise qu’ils diagnostiquent depuis quarante ans avec une noble résignation. On y débattra des métamorphoses du poème, des territoires du poème, du poème à l’ère de l’intelligence artificielle peut-être, devant un public clairsemé qui va et vient, tandis que les habitués, eux, n’écoutent pas : ils s’embrassent. Les visages, derrière les étals, n’auront pas changé : ouverts et confiants chez les grandes maisons, fermés et fatigués chez les petites, où couve l’orgueil blessé du et s’il n’en reste qu’un. Beaucoup de souffrance dans ces travées, et beaucoup de tendresse aussi — je ne voudrais pas qu’on s’y trompe : c’est parce que j’aime ces gens-là que leur spectacle me serre le cœur.
Voilà le paradoxe où me laisse cette édition. Ce que l’Irlande de Kavanagh, de Heaney, peut nous apprendre, ce n’est pas qu’il faut un marché de la poésie : c’est exactement l’inverse. Heaney disait, en substance, que Kavanagh avait donné aux poètes irlandais la permission de faire confiance à leur sol natal, à leur paroisse, à l’humble et au proche. Le poème y naît du marais et du chemin de campagne, non du stand et de la dédicace. Il est paroissial au sens le plus noble — c’est-à-dire qu’il se méfie du métropolitain, du cosmopolite, de la sirène qui appelle à « sortir de la masse ». Or un marché, par définition, est le contraire d’une paroisse : c’est le lieu où l’on vient se faire voir, se faire valoir, se vendre. On y poétise, comme dirait l’autre, plus haut que son luth.
Alors, je ferais bien le Marché de la Poésie. J’irais saluer l’Irlande, serrer quelques mains amies, acheter trois plaquettes à des éditeurs courageux dont je tairai les noms pour ne pas faire de jaloux. Mais je crois que je vais, encore une fois, laisser l’Irlande monter jusqu’à mon cinquième. Le seul marché que je ferai cette semaine se tiendra entre deux lectures, sans cordon de festivalier ni QR code, le volume des Collected Poems (Penguin Modern Classics) de Kavanagh sur les genoux et la fenêtre ouverte sur la rumeur de Paris. C’est, je le crains, le dernier endroit où l’on puisse encore lire un poème sans avoir à le vivre.
Et si l’ombre d’un vieux file venait à rôder, ces jours-ci, entre les cabanes de toile de Saint-Sulpice, je doute qu’elle parvienne à faire lever la moindre cloque : nous sommes désormais si bien anesthésiés par notre propre célébration que la satire elle-même n’a plus de prise. C’est peut-être cela, au fond, la décadence : un monde où le poète ne fait plus peur à personne — pas même à lui-même.
Illustrations : (dans le médaillon) photographie ©Le Marché de la poésie.
Lire ce qui n’a jamais été écrit.

Difficile de se réjouir d’un tel constat et d’un tel texte qui certes me fait sourire, mais sourire avec une sorte d’amertume, la même que celle qui me prend lorsque, errant sur les réseaux sociaux, je m’inflige, parce que cela m’intéresse aussi, la multitude d’images dites artistiques. Devant autant de profusion et d’auto-célébration plus ou moins satisfaites, on peut hésiter, mais au final, le malaise saisit. Se réfugier dans une lecture lente fait partie des soulagements qui fonctionnent encore.
🙂
Je regrette de ne pas être abonné à Livre Hebdo afin de savoir combien d’ouvrages de poésies sont vendus en France chaque année. Sans compter les éditions à compte d’auteur.
Cher Serge, j’ai interrogé Monsieur-je-sais-tout (Gemini), voici sa réponse :
« Le marché annuel de la poésie en France se situe généralement entre 2,5 et 4 millions d’exemplaires vendus (hors compte d’auteur).
Part de marché : La poésie représente environ 1 % de l’ensemble du marché du livre en volume (le marché global oscillant entre 420 et 450 millions d’exemplaires par an).
Un secteur en plein renouveau : Portée par les réseaux sociaux (le phénomène des « Instapoets » comme Rupi Kaur), le Printemps des Poètes et les révisions de programmes scolaires, la poésie connaît une forte dynamique. Le Syndicat de la librairie française (SLF) a notamment enregistré une hausse remarquable de 22 % des ventes d’ouvrages poétiques sur une seule année récente. »
Don’t act !
🙂
Mille fois en accord avec vous, cher Patrick! Trenet préférait les rues où courent encore, parfois!, les chansons (des poètes) aux marchés où le tote-bag a détrôné le cabas… Votre très beau texte (un poème en prose) donne à penser, au Pays du « ressenti » automatique et de l’évaluation systématique (pour la rime). Merci pour cette variation poéthique sur le « I would prefer not to » cher à Melville. Et vive la nourriture intellectuelle qui ne sent pas trop l’eau bénite! Vous au 5ème et moi dans le trente-sixième dessous: de quoi se renvoyer l’ascenseur et des éclats de l/rire, non?
Cher Michel,
Votre commentaire me réjouit d’autant plus qu’il entend, derrière mon refus du marché, ce qui n’était pas une posture mais une humeur — ou plutôt une fidélité. Oui, Trenet avait raison : les rues où circulent encore quelques chansons valent souvent mieux que les allées où s’alignent les produits culturels, même lorsqu’ils portent l’étiquette « poésie ».
J’aime beaucoup votre formule sur le pays du « ressenti » automatique et de l’évaluation systématique. Nous vivons en effet à une époque qui transforme tout en indice de satisfaction, même ce qui devrait demeurer rencontre, surprise ou blessure féconde.
Quant à ce « I would prefer not to », il me semble parfois constituer le dernier luxe spirituel encore accessible : celui de NE PAS participer à tout ce qui nous est présenté comme indispensable, incontournable.
Permutons, vous au cinquième, moi dans le trente-sixième dessous : voilà une géographie qui autorise quelques échanges d’ascenseur et, mieux encore, quelques éclats de rire à travers les étages.
C’est peut-être ainsi que survit l’amitié des lecteurs.
Avec toute mon amitié,
Patrick