Patrick Corneau

Gómez Dávila et Manguel : deux manières de lire contre l’époque

Patrick aime beaucoup !Avec Un cœur révolté, les éditions Hérodios poursuivent un patient travail de mise à disposition française de l’œuvre de Nicolás Gómez Dávila, écrivain colombien né en 1913 et mort en 1994, longtemps demeuré dans la pénombre d’une œuvre aussi radicale que secrète. Les lecteurs français avaient déjà pu découvrir chez le même éditeur Critique du droit, de la justice et de la démocratie, bref volume dont Le Lorgnon mélancolique avait signalé l’importance dans une chronique en 2021, à côté de la grande étude de Michaël Rabier consacrée au penseur de l’antimodernité. Ce premier jalon « hérodiosien » faisait apparaître un Gómez Dávila juriste malgré lui, ou plutôt métaphysicien du droit : non pas commentateur technique des institutions, mais scrutateur de leur légitimité profonde. Le livre interrogeait la nature véritable du droit, de la justice et de l’État, tout en critiquant aussi bien la démocratie moderne que l’absolutisme monarchique.
Un cœur révolté élargit considérablement ce premier accès. Le volume reprend Textos I, paru à Bogotá en 1959, dans une édition privée et confidentielle. On connaît surtout Gómez Dávila par ses Escolios, ces scolies lapidaires, tranchantes, souvent fulgurantes, où l’aphorisme devient une arme de précision métaphysique. Mais ce livre offre un autre visage de l’écrivain : non plus seulement le moraliste des éclairs, mais le penseur en train d’ordonner les fondations de sa révolte. Si Critique du droit, de la justice et de la démocratie isolait un nerf politique et juridique de son œuvre, Un cœur révolté donne accès à son soubassement plus vaste : anthropologique, religieux, historique, spirituel.
Le texte est plus suivi, plus méditatif, parfois plus dense que les grandes scolies de la maturité. Il n’en possède pas toujours l’épure souveraine ni l’éclat immédiatement mémorable, mais il laisse mieux voir l’architecture souterraine de l’œuvre. Et cette architecture s’entend en trois voix qui ne se confondent pas.

La première est celle qu’on attendait : le diagnosticien sec, déjà tout entier dans son timbre. « La vie ignore des menaces incongrues », écrit-il, et l’on reconnaît cette manière de poser un constat qui ne se commente pas, qui tranche la nappe d’illusions par quoi nous tenons debout. L’homme moderne, lit-on quelques lignes plus haut, peut errer, s’avilir, pécher sans que rien dans ses « instruments de victoire » ne s’en trouve mutilé : les organes du succès terrestre n’enregistrent pas la défaite spirituelle. Voilà la note qui deviendra, dix ans plus tard, une scolie. On la reçoit ici dans son surgissement encore charnel, encore contigu à la phrase qui l’a fait naître.
La deuxième voix est lyrique, et c’est elle qu’on n’attendait pas. « Monde occulte dans notre monde transparent ; blancheur d’une épaule nue dans le rupestre ombrage… » La phrase nominale s’ouvre, les images s’accumulent comme dans un blason, l’amour humain et la nature se confondent en une seule respiration que ferme un distique d’évidence sacramentelle : « Nectar d’abeilles enivrées ; pain quotidien de l’amour. » On songe aux mystiques espagnols, à Saint-John Perse aussi, mais d’abord au Cantique relu par Jean de la Croix. La page n’orne pas la pensée : elle nomme ce que la modernité a désappris à voir, et qui est précisément, pour Gómez Dávila, la condition de toute pensée juste.
La troisième voix fonde. Elle pose, en versets brefs, ce que les deux autres présupposent : « Dieu naît dans le mystère des choses. » Et plus loin, en une formule qui tient toute une anthropologie : « L’homme apparaît quand Dieu naît, au moment où il naît, et parce que Dieu est né. » Naissance simultanée. La modernité, qui croit pouvoir congédier Dieu pour mieux libérer l’homme, ne libère pas l’homme : elle le dissout, puisque l’humain advient dans l’acte même par lequel le sacré est reçu — terreur, vénération, amour. La scolie tranche, l’hymne célèbre, le verset fonde, et c’est ensemble qu’ils tiennent.
Ce qui s’y déploie, dès lors, c’est la grande protestation gomezdavilienne contre la modernité : critique de la démocratie entendue comme religion de l’homme souverain, méfiance envers les Lumières, refus de l’arraisonnement technique du monde, dénonciation de l’égalitarisme comme effacement des hiérarchies spirituelles. Gómez Dávila ne plaide pas pour une simple correction du monde moderne ; il en instruit le procès.

Il serait pourtant réducteur d’en faire seulement un pamphlétaire réactionnaire. Sa réaction est d’abord une révolte métaphysique. Elle naît du sentiment que l’homme moderne, en voulant se suffire à lui-même, a perdu le sens de sa dépendance, de ses limites, de sa dette envers ce qui le dépasse. Dans ma chronique de 2021, je rappelais incidemment que Gómez Dávila ne devait pas être lu d’abord comme un penseur politique, mais comme un puissant métaphysicien, un « conservateur contemplatif » croyant moins en l’action qu’en la conversion du regard. Cette formule demeure l’une des meilleures portes d’entrée dans son œuvre.  
Son catholicisme, sa culture classique, son pessimisme aristocratique composent une pensée profondément intempestive, qui ne cherche pas à plaire mais à maintenir vivante une certaine idée de la grandeur humaine. Là où l’époque proclame l’autonomie, il rappelle la finitude ; là où elle célèbre l’émancipation, il soupçonne une nouvelle servitude ; là où elle promet l’avenir, il interroge ce que cet avenir exige d’oubli, d’amputation et d’aplatissement.

On pourrait ici rapprocher Un cœur révolté du Manifeste des conservateurs de Giuseppe Prezzolini, que les éditions Conférence viennent de donner à lire en français dans la collection Lettres d’Italie. Le volume de Conférence réunit Prezzolini et Augusto Del Noce, dans une perspective explicitement attentive à la confusion de la vie publique contemporaine et à la nécessité d’opposer la « patience de l’attention » à la précipitation idéologique. Même défiance envers les mythologies progressistes, même horreur des emballements idéologiques, même goût pour une pensée qui préfère l’expérience au système, la longue mémoire des civilisations aux improvisations de l’homme abstrait. Mais la différence est décisive : Prezzolini demeure un conservateur de l’histoire, de la prudence et des institutions ; Gómez Dávila est un réactionnaire du sacré, un veilleur métaphysique pour qui la modernité ne se trompe pas seulement politiquement, mais spirituellement.
Prezzolini donne au conservatisme sa grammaire de patience : attention aux mœurs, aux coutumes, aux équilibres longuement déposés par l’histoire ; méfiance envers les innovations imposées au nom d’un avenir radieux ; refus de croire que l’on refait un peuple comme on corrige un plan d’architecte. Gómez Dávila, lui, va plus loin, ou plus profond : il ne se contente pas de défendre la prudence contre l’utopie, l’expérience contre le programme, l’institution contre la table rase. Il voit dans la modernité une catastrophe spirituelle, une immense substitution d’autel : l’homme moderne ne prie plus Dieu, mais l’Homme, la Technique, l’Histoire, le Progrès, ces divinités de remplacement auxquelles il sacrifie d’autant plus volontiers qu’il ne les appelle plus des dieux.
La comparaison éclaire donc les deux auteurs. Prezzolini est le conservateur de la patience historique ; Gómez Dávila, le réactionnaire de la blessure métaphysique. Le premier corrige les illusions de son siècle par l’ironie, le sens de l’expérience, la lucidité civique ; le second attaque le siècle à sa racine, dans sa prétention même à se constituer sans transcendance, sans hiérarchie, sans mystère. Prezzolini conserve ce qui permet encore à une civilisation d’être habitable ; Gómez Dávila constate que la civilisation moderne a déjà déplacé son centre de gravité, et que ses institutions elles-mêmes ne sont souvent que les formes administrées d’une défaite plus profonde.

La destinée éditoriale de Textos I confirme cette singularité. En 1959, le livre ne connaît presque aucune réception publique. Il ne provoque ni scandale ni débat : il circule peu, presque secrètement, dans un cercle d’affinités. Gómez Dávila ne cherche pas la scène intellectuelle ; il se tient à l’écart, fidèle à sa bibliothèque, à son silence, à cette forme d’existence méditative où la phrase semble moins destinée à convaincre qu’à reconnaître quelques lecteurs inconnus. Il ne fut donc pas tant rejeté qu’ignoré – ce qui, pour un esprit de cette trempe, constitue peut-être la condition même de son œuvre.
La traduction française chez Hérodios n’a pas transformé cette marginalité en succès public massif ; elle l’a plutôt déplacée. Sa réception récente est demeurée confidentielle, mais attentive et favorable dans les milieux déjà sensibles à Gómez Dávila : lecteurs de moralistes, d’antimodernes, de penseurs catholiques ou conservateurs. Elle s’inscrit surtout dans une continuité éditoriale : après le Gómez Dávila du droit, de la justice et de l’État, voici le Gómez Dávila de la révolte première, celui qui donne à ses refus leur profondeur spirituelle et leur cohérence intérieure.
Il faut donc lire Un cœur révolté comme un livre de formation intérieure et de cristallisation doctrinale. Ce n’est pas encore le Gómez Dávila définitivement ciselé, l’artisan des sentences impossibles à émousser ; c’est le moment où son antimodernisme prend corps, où sa révolte cesse d’être seulement humeur, éclat ou dégoût pour devenir vision du monde. On peut contester ses positions, discuter ses excès, refuser certaines de ses conclusions ; on ne peut guère ignorer la puissance de sa cohérence ni la beauté sombre de son refus.
À l’époque du commentaire infini, de l’équivalence générale et du consentement mou à la modernité, Un cœur révolté rappelle qu’il existe encore des pensées qui ne négocient pas avec leur temps. Non par goût de la pose, non par simple nostalgie, mais parce qu’elles savent que certaines fidélités ne se défendent qu’en demeurant intraitables. Gómez Dávila appartient à cette famille rare d’écrivains qui ne cherchent pas des partisans, mais quelques lecteurs capables d’entendre, derrière la dureté de la formule, la gravité d’une blessure. Son cœur est révolté parce qu’il demeure fidèle ; et cette fidélité, chez lui, prend la forme la plus impopulaire qui soit : une lucidité sans promesse.

Patrick aime assezChez le même éditeur, changement apparent de paysage : après la bibliothèque close de Bogotá, l’Espagne de Cervantès ; après le cœur révolté du réactionnaire colombien, la silhouette errante du chevalier à la triste figure ; après la sentence qui tranche, le roman qui dédouble, rêve, invente, déconstruit. Mais le passage de Gómez Dávila à Alberto Manguel n’est pas aussi abrupt qu’il y paraît. Tous deux appartiennent, chacun à sa manière, à cette lignée d’écrivains pour qui les livres ne sont pas des objets culturels parmi d’autres, mais des formes de résistance au monde tel qu’il prétend s’imposer. Chez Gómez Dávila, la bibliothèque est citadelle ; chez Manguel, elle est labyrinthe. L’un y cherche des armes contre la modernité ; l’autre des passages secrets dans la mémoire des œuvres.
Avec Don Quichotte et ses fantasmes, Alberto Manguel revient vers l’un des livres qui semblent avoir été écrits pour ne jamais cesser d’être relus. Il n’aborde pas le chef-d’œuvre de Cervantès comme un monument figé, ni comme un simple épisode de l’histoire littéraire, mais comme une machine à produire des lecteurs, des doubles, des hypothèses et des songes. Chez lui, Don Quichotte n’est pas seulement ce chevalier ridicule que l’on croit connaître, ni même seulement la grande figure comique de l’idéalisme aux prises avec le réel. Il est aussi celui qui, dans une Espagne obsédée par la pureté religieuse et identitaire, continue de faire surgir un autre ordre du monde : celui où l’injustice appelle réparation, où l’imagination n’est pas une fuite, mais une manière de tenir tête au réel.

L’un des intérêts majeurs de l’essai tient à la place accordée à Cide Hamete Benengeli, cet « historien arabe » auquel Cervantès attribue fictivement la paternité du récit. Pourquoi Cervantès se dérobe-t-il ainsi derrière un autre auteur ? Pourquoi faire porter l’histoire de Don Quichotte par une voix venue précisément du monde ostracisé, expulsé, suspect, effacé ? Manguel ne force pas la réponse ; il ouvre plutôt un faisceau d’interrogations. Cervantès se présente moins comme l’inventeur que comme le passeur d’une histoire trouvée, traduite, déplacée — et ce jeu d’attribution devient une manière de faire entrer dans le roman tout un peuple absenté par l’histoire.
On reconnaît ici le meilleur Manguel : l’érudition sans pesanteur, le goût des bibliothèques comme chambres d’échos, l’attention aux livres qui lisent les hommes autant que les hommes les lisent. L’ancien directeur de la Bibliothèque nationale d’Argentine retrouve dans Cervantès l’une de ses grandes questions : que fait la littérature à notre manière d’habiter le monde ? Que devient le réel lorsqu’un lecteur obstiné décide de le traverser avec les armes, dérisoires et magnifiques, de ses lectures ?
Le livre semble donc moins une « explication » de Don Quichotte qu’une méditation sur ses puissances de hantise. Car Don Quichotte ne chevauche jamais seul : il emporte avec lui Cervantès, Sancho, Dulcinée, les romans de chevalerie, les vaincus de l’histoire espagnole, les lecteurs de tous les siècles, et peut-être chacun de nous lorsque nous préférons encore une vérité intérieure à la prudence satisfaite du monde.

*

Ainsi, par un beau contraste, Herodios a fait paraître deux livres qui se répondent sans se ressembler. Gómez Dávila rappelle que certaines fidélités ne survivent qu’en refusant les idoles de l’époque ; Manguel montre que certaines fictions continuent d’ouvrir des brèches dans le réel longtemps après que l’histoire les croyait refermées. L’un oppose à la modernité une révolte sans compromis ; l’autre suit, dans les plis d’un roman fondateur, les fantômes d’un monde perdu et les promesses ambiguës de l’imagination.
Entre Un cœur révolté et Don Quichotte et ses fantasmes, il y a donc plus qu’un voisinage éditorial. Il y a une même confiance dans la puissance des livres contre l’aplatissement du monde. Gómez Dávila écrit depuis la hauteur sombre du refus ; Manguel depuis la bibliothèque mobile des lectures infinies. Mais tous deux savent que le réel n’est jamais seulement ce que l’époque en dit. Il est aussi ce que les grands livres y maintiennent de profondeur, d’inquiétude, de mémoire et d’insoumission.

Un cœur révolté – Stèles comminatoires d’un philosophe bogotanais de Nicolás Gómez Dávila, préface de Tomás E. Molina, traduit de l’espagnol (Colombie) par Michel Bigard, éditions Herodios, 2025 (18€).
Don Quichotte et ses fantasmes de Alberto Manguel, traduit de l’espagnol (Argentine) par Béatrice Dunner, préface de Francisco Rico, éditions Herodios, 2025 (16€). LRSP (livres reçu en service de presse).

Illustrations : (en médaillon) photographies origine internet – dans le billet : éditions Herodios.

Lire ce qui n’a jamais été écrit.

    1. Serge says:

      Votre article m’incite à ressortir de ma bibliothèque « Le réactionnaire authentique ».
      «  Qui n’est pas capable d’évoquer une charge de cavalerie par une simple arabesque verbale doit cesser d’assommer le lecteur. »
      « Quand on a vu comment le travail exploite et ravage le monde, la paresse nous semble la mère de toutes les vertus. »
      « À observer les gens qui obtiennent ce que nous désirons, nous désirons moins l’obtenir. »
      « Un lecteur expérimenté hume dès le premier adjectif le livre faisandé. »
      « On ne prend bien le pouls d’une civilisation que dans son architecture. »
      Quel régal.

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Patrick Corneau