Abel Quentin surprend en essayiste. Avocat pénaliste formé à Sciences Po, il s’est fait connaître par sa défense de Farid Kharkhach au procès des attentats du 13 novembre 2015, avant de devenir romancier remarqué dès son premier livre, Sœur, puis avec Le Voyant d’Étampes, qui lui vaut le prix de Flore, et Cabane, l’un et l’autre couronnés d’un succès public et critique. Il quitte ici la fiction pour la première fois. Le moment n’est pas neutre : Sanctuaires paraît quelques jours avant l’encyclique du pape Léon XIV, Magnifica humanitas – et le pape lui-même traverse le livre, aux côtés d’Ellul, de Booba, de Marx et de la figure du technobéat “Michel Super”.
Le déclic, raconte l’auteur, tient à un constat presque intime : il a perçu, au fil de conversations, qu’une hybridation silencieuse s’installait en littérature – acceptée plus que discutée. D’où son choix de cibler l’IA générative plutôt que l’IA en général : c’est elle qui opère, selon lui, la vraie rupture anthropologique – ce moment où l’on cesse de simplement vivre parmi les machines pour se mettre à leur parler, dans notre propre langue. Il s’appuie sur deux études du MIT, de mars et juillet 2025, dont l’une pointe un risque de « dette cognitive » lié à un usage intensif de l’IA dans le travail de pensée.
Sa proposition, le sanctuaire, est un espace soustrait à la concurrence avec la machine : l’école d’abord, mais aussi l’enfance, une œuvre, un site. Le terme n’est pas de son invention – il l’emprunte au « droit au sanctuaire » que Shoshana Zuboff consacrait déjà dans L’Âge du capitalisme de surveillance –, mais il en retourne le sens : là où le sanctuaire de Zuboff se protège en se dissimulant, le sien doit au contraire s’exposer, planté au milieu de la cité, presque prosélyte. Ce refus de la clandestinité vaut aussi comme refus d’un poncif très répandu dans la littérature de l’anxiété technologique, celui du monastère où quelques lecteurs survivraient dans un monde retourné aux ténèbres : Quentin le nomme dès l’ouverture du livre pour mieux l’écarter, jugeant que ce mode de dissidence ne fait, au fond, que reconduire la compétition de tous contre tous. L’idée n’est pas de subir cette résistance dans la tristesse mais d’en faire une fierté – retourner la lenteur, l’imprécision, l’imprévisibilité humaines en valeurs, là où elles échappent aux radars des dirigeants de la tech, jusqu’à appeler au boycott des outils d’IA générative, dans un registre de légitime défense citoyenne, notamment pour des raisons écologiques liées au coût des data centers.
Le livre paraît dans une saison chargée. Quelques mois plus tôt, Éric Sadin publiait Le Désert de nous-mêmes, où il prolonge, depuis quinze ans de livres sur le sujet, le même diagnostic de rupture anthropologique – Quentin le cite d’ailleurs nommément. Mais Sadin reste dans le registre du manifeste philosophique continu, quand Asma Mhalla, avec Technopolitique puis Cyberpunk, occupe plutôt le terrain géopolitique, dans une écriture de politiste, sobre, sans anecdote. Sanctuaires se loge dans un espace que ni l’un ni l’autre ne couvre vraiment : celui d’une taxonomie concrète – l’école, la boutique, le village qui vote, le label « sans IA » – portée par une plume de romancier, capable dans le même chapitre de citer Péguy et de railler un patron de la tech.
Je dois dire que j’ai trouvé le texte stimulant, porté par une vraie verve pamphlétaire. Sur le fond du diagnostic – coût écologique de l’IA, érosion cognitive, urgence d’en faire un sujet de société –, je n’y ai pas trouvé de quoi vraiment déplacer ce que je savais déjà : le constat est juste, mais il consolide plus qu’il ne renouvelle. En revanche, sur la manière de construire l’argument, le livre m’a surpris : ce travail généalogique contre Zuboff, ce refus assumé de la clandestinité, cette forme presque aphoristique – jusqu’au clin d’œil du dernier chapitre, « Des barrages contre le Pacifique ? », qui convoque Duras autant que la Silicon Valley –, ce sérieux enfin mis à affronter un contradicteur réel, un professeur défendant l’IA en classe dans une tribune du Monde que Quentin cite et réfute point par point : tout cela m’a semblé plus original que ne le laissait deviner la seule présentation éditoriale. C’est dans le dernier mouvement, lorsque le sanctuaire s’étend à l’Europe entière sommée de devenir « le sanctuaire du monde », que le livre verse le plus nettement dans l’outrance. Á l’échelle micro, le sanctuaire avait une vertu précise : il était vérifiable. Une boutique
peut afficher qu’elle n’utilise pas l’IA ; un film peut ne comporter aucun plan généré ; une école peut, factuellement, exclure les chatbots de ses murs. Rien de tel n’est opérationnalisable à l’échelle d’un continent de vingt-sept États aux politiques d’IA disparates. La formule finale, magnifique, reste plus incantatoire que démontrée. Quentin abandonne au moment le plus solennel du livre, la qualité même qui faisait la force de son concept – c’est dommage !
La vraie force du livre est ailleurs : dans la conviction qui le traverse, dans cette façon de transformer un constat en appel, et – je le concède volontiers, nonobstant les dernières pages un peu trop incantatoires – dans une architecture plus travaillée qu’elle n’y paraît d’abord. Reste un pamphlet qui vaut, je crois, pour l’élan qu’il communique et pour l’intelligence de sa construction, plus que pour chaque pièce du dossier prise isolément – un livre à lire pour la colère qu’il partage autant que pour la façon, assez rare dans le genre, dont il la met en forme.
On ne peut lire L’exception du bien sans songer à La persévérance du mal, que Catherine Chalier publiait voici près de quarante ans : le nouveau titre répond à l’ancien. Le livre (Salvator, 2026) part d’un désespoir – celui qui saisit « quiconque, se voulant lucide, constate les terribles violences du monde ». Violences commises, note-t-elle, « presque toujours au nom d’un bien », idéologique, religieux, social ou politique, qu’il faudrait défendre à tout prix. Ce sont les « grands biens terribles » qui scandent l’histoire. Mais ce n’est pas leur puissance qui retient Catherine Chalier. C’est l’exception : ces moments rares où quelqu’un refuse de leur céder.
La question qu’elle pose est celle d’une asymétrie. Elle la trouve chez Arendt, pour qui « le mal n’est jamais “radical” », seulement extrême : il peut tout ravager parce qu’il prolifère en surface, « comme un champignon », tandis que « seul le bien a de la profondeur ». C’est cette profondeur ténue dont Chalier suit la trace, chez les témoins de l’extrême – Grossman, Chalamov, Kertész, Primo Levi – et dans la tradition juive dont elle est, chez nous, l’une des plus fines lectrices.
Au centre, la « petite bonté » de Grossman. Dans Vie et destin, le personnage d’Ikonnikov en livre le grand texte : « cette bonté privée, occasionnelle, sans idéologie », celle qu’un homme accorde à un autre sans l’avoir décidé. C’est, écrit Chalier, « la bonté sans témoins, la bonté gratuite, la bonté absolument désarmée » – et sa question tient en trois mots : « comment l’honorer ? » Chalamov en tient le revers sombre : le pire, au Goulag, était de « sentir la fange s’infiltrer dans sa propre vie ». Entre ces deux pôles, Chalier place ce que le hassidisme nomme le « point de bonté » et ce que Levinas appelait notre « alliance immémoriale avec le bien ».
Ce qui frappe est ce qu’elle dit de la nature de cette bonté. Elle n’est « ni un acte de mémoire ou de bonne volonté » – ni une conquête, ni une décision. Elle survient « sans crier gare », comme la rosée « surprend et réjouit ceux qui s’éveillent », et laisse dans l’âme une empreinte qui ne s’efface plus. Le bien, ici, ne se gagne pas : il arrive. Et il requiert soudain un psychisme « impérativement requis » pour secourir une vie autre que la sienne.
C’est là que le livre rejoint ce qui m’occupe depuis longtemps. J’ai souvent parlé ici d’attention et de
disponibilité, de fidélité à ce qui commence ; elle parle de conscience, de scrupule, de cette voix qui sait encore dire non. Le point de rencontre tient en peu de mots. L’attention dont je parle n’est pas la vigilance héroïque qui prétendrait vaincre le mal une fois pour toutes – l’histoire a montré où mène cette ambition. C’est la garde d’un lieu : ce point discret, en nous, où le bien peut encore commencer, et qu’aucune volonté n’y a déposé. Demeurer disponible, c’est seulement consentir à être surpris, et requis.
À une époque éprise de vacarme, de bruyantes annonces, d’appartenances et de certitudes, Catherine Chalier rappelle avec une justesse rare que l’essentiel se joue peut-être ailleurs : dans cette bonté minuscule, anonyme, occasionnelle, qui juge en silence les “grands biens terribles”. C’est peu de chose. C’est peut-être tout.
On comprend mieux, alors, à qui s’adresse ce livre grave. Il est dédié à une nièce, « une suite à nos conversations » : une pensée de la bonté offerte non à un public, mais à un visage, un « tu » – donnée, comme son objet même, dans l’intime et l’occasionnel. [Un excellent entretien à écouter sur France Culture]
Les éditions Le bruit du temps — l’enseigne emprunte son nom à Mandelstam, et il faut croire que cela oblige — nous font un cadeau rare : la première traduction française intégrale des Mémoires poétiques d’Ukyô no Daibu, dame d’honneur de l’impératrice Kenreimon-in, présentées et annotées par Michel Vieillard-Baron, qui leur avait consacré son séminaire de l’École pratique des hautes études. Le volume venant de me parvenir ; je l’ai ouvert par curiosité, je l’ai refermé bouleversé.
Qui parle ici ? Une femme dont nous ignorons jusqu’au nom. Elle vécut à Kyôto à la charnière des XIIe et XIIIe siècles, fut cinq ans dame d’honneur de la seule impératrice Taira de l’histoire du Japon, témoin des fastes de sa cour — et aima passionnément un neveu de l’impératrice, Taira no Sukemori, homme de cour et guerrier qui se donna la mort lors de la bataille de Dan-no-Ura, en 1185, quand le clan tout entier fut englouti dans la mer. Le Dit des Heike a raconté ce désastre du côté de l’épopée. Voici l’envers du brocart : la même catastrophe à hauteur de chambre, d’attente, de chagrin.
Le livre échappe à toute case : recueil de poèmes par son titre, mémoires par sa prose, autre chose en vérité. L’autrice prévient dès l’incipit : « Ici, j’ai simplement noté pour mon usage personnel […] les choses que je trouvais touchantes, tristes, ou qui pour une raison indéfinissable me semblaient difficiles à oublier. » Et elle y revient en conclusion, comme on referme une porte. Qu’on me pardonne d’y entendre plus qu’une coquetterie d’auteur : c’est tout un régime de parole qui se déclare là. Écrire pour ses yeux seuls, c’est se tenir au plus loin de ce que j’appelle ailleurs le monde commenté — ce monde où plus rien n’est vécu qui ne soit aussitôt mis en circulation, exposé, glosé. Elle, elle garde.
Et ce qu’elle garde, c’est des personnes — non des personnages. Vieillard-Baron note que les figures principales de ces Mémoires ne sont presque jamais nommées : des périphrases, un flou délibéré que des générations de commentateurs se sont évertués à éclaircir. On peut n’y voir qu’un usage d’époque. J’y vois aussi une pudeur structurale : nommer, c’est déjà verser quelqu’un dans la troisième personne, en faire un objet de récit. Le Dit des Heike nomme, dénombre, déploie — il fait des Taira des « ils », matière d’épopée pour les siècles. Ukyô no Daibu, qui les a connus, leur conserve l’indétermination tremblée de ceux qu’on a tutoyés. Là où les femmes devaient s’abstenir d’évoquer la guerre et les morts violentes, elle consigne les têtes exposées dans la capitale, la fin des prisonniers, l’immense douleur — mais jamais comme chroniqueuse : comme endeuillée. Sa préoccupation, après Dan-no-Ura, fut de faire célébrer des offices pour le salut de l’âme de Sukemori. La prière est la seconde personne à l’état pur ; on ne prie pas pour un « il ».
Une scène donne le vertige de ce que ce livre conjure. Rendant visite à l’impératrice Kenreimon-in, retirée dans un temple après avoir tout perdu, Ukyô no Daibu, bouleversée de la voir si diminuée, écrit : « je me demandais, en cherchant dans mes souvenirs, s’il ne s’agissait pas d’une autre personne ». Voilà l’épouvante exacte contre laquelle ces Mémoires sont écrits : le moment où l’être aimé glisse hors de lui-même, devient une autre personne — un tiers, une figure de l’histoire. Tout le livre est un effort pour retenir ce glissement.
Jusque dans son nom. Un demi-siècle plus tard, vers 1233, Fujiwara no Teika lui demande sous quel
pseudonyme elle veut figurer dans l’anthologie impériale. L’usage voulait qu’une dame d’honneur portât le nom de la dernière souveraine servie. Elle répond : « Comme on m’appelait alors. » Choix apparemment anodin, en fait audacieux, souligne Vieillard-Baron : elle s’attache pour toujours au nom d’une impératrice morte, d’une famille bannie du palais. Vieille femme de quatre-vingts ans dans un monde nouveau, elle fait de son propre nom un acte de fidélité — elle se nomme par celle qu’elle a servie et aimée, comme on continue de répondre à un appel.
Il fallut d’ailleurs attendre ces quatre-vingts ans pour que deux de ses poèmes entrent dans une anthologie impériale : son style, plus simple que celui en vogue dans le cercle de l’empereur Gotoba, passait pour désuet. Étoile faible, que les regards frontaux de son temps ne voyaient pas, et qu’un œil de biais — celui de Teika — finit par recueillir. « Lorsqu’elle mit la dernière main à ses Mémoires poétiques, elle avait environ quatre-vingts ans. Ce qu’elle devint ensuite, nul ne le sait », écrit son traducteur. Huit siècles plus tard, le bruit du temps n’a pas couvert cette voix.
Pour le centenaire de Miles Davis – né le 26 mai 1926, disparu le 28 septembre 1991 –, Erwann Gauthier ne signe pas une biographie de plus. Coloriste compulsif, affichiste, créateur du Trophée des Victoires de la Musique et à la tête de l’atelier de design graphique Ezz-Thetic, il revient à L’Écarlate (Orléans, distribution L’Harmattan) – dont c’est le 65ᵉ titre – après son Nina Simone, l’espace d’un instant (2022), avec un diptyque qui tient à la fois du poème dramatique, du tombeau et de la boîte de couleurs.
Le premier volet, la nuit aussi est un soleil, se tient tout entier le 28 septembre 1991, à l’hôpital St John de Santa Monica, où « Miles Davis repose sans connaissance ». Le mourant n’y est pas commenté : il est tutoyé. Une voix l’appelle – « une couleur », le bleu, qui affirme « j’ai toujours été là / et tu le sais » –, puis un oiseau bleu posé « contre le monde / du rien ». La scène se déploie sur une île imaginaire, « entre illusion et réalité », seuil et traversée, où le trompettiste rejoue une dernière fois dans cette « esthétique de l’intervalle » qui fut la sienne, et où, dit l’oiseau, « nous avons réenchanté l’allégresse ».
D’un versant à l’autre, la bascule passe par une longue litanie – bleu outremer, bleu de Prusse, bleu Klein, bleu Majorelle… – qui s’achève sur Kind of Blue : manière, chez ce peintre, de faire passer la musique dans le nuancier, et le nuancier dans le titre du second volet.
Car a Kind of Jazz rassemble, depuis 2017 et l’exposition « La Couleur du Jazz », les réponses de
musiciens, journalistes et photographes du monde entier à une seule question : qu’est-ce que le jazz ? Chœur d’une centaine de voix où liberté revient comme un mot de passe, mais aussi le refus de se laisser enfermer (« quelque chose qui se débat quand on essaie de le mettre dans une boîte »), la créolisation chère à Glissant – « un inattendu créolisé » –, et, plus âpre, le procès du mot lui-même : insulte pour Gary Bartz, que Marcus Strickland remplace par Black American Music. À ce florilège qui multiplie les définitions, Gauthier réserve le dernier mot du refus de définir : « Ce qui arrive maintenant, Miles Davis. »
On l’aura deviné : c’est un livre de présence plus que de mémoire, qui cherche moins à dire Miles qu’à se tenir auprès de lui, dans l’instant et dans le bleu. We want Miles, ici et maintenant – et l’on referme ces pages avec ce sentiment rare d’avoir été emporté sans avoir été expliqué.
Sanctuaires d’Abel Quentin, éditions de L’Observatoire, 2026 (22€).
L’exception du bien de Catherine Chalier, collection Forum, éditions Salvator, 2026 (12,99€).
Mémoires poétiques d’Ukyô no Daibu, dame d’honneur de l’impératrice Kenreimon-in, traduit du japonais, présenté et annoté par Michel Vieillard-Baron, éditions Le bruit du temps, 2026, 24 €.
Miles Davis, la nuit aussi est un soleil suivi de a Kind of Jazz de Erwann Gauthier, coll. L’Écarlate, éditions L’Harmattan, 2026 (22€). LRSP (livres reçus en service de presse).
Illustrations : (dans le médaillon) photographie ©LeLorgnonmélancolique. Dans le billet : éditions de L’Observatoire – éditions Salvator – éditions Le bruit du temps – éditions L’Harmattan.
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