Patrick Corneau

J’avais une dizaine d’années. Une nuit sans lune, sur une île de l’Atlantique, le ciel m’est apparu perlé de milliards d’étoiles. Choc : l’indifférent univers était une merveille. Je n’avais pas les mots ; je n’avais que l’étonnement.

Longtemps je l’ai cru perdu avec l’enfance. Il revient pourtant — parfois, et l’on ne sait jamais le provoquer —, le même : un émerveillement d’être en vie, d’avoir été fait « homme » en regard de l’impensable prodigalité de la matière. Cela visite, cela ne se possède pas ; le mot parfois dit déjà l’essentiel.

Encore faut-il le distinguer d’un autre qui lui ressemble. Il est un émerveillement devant — devant une beauté, un spectacle : celui-là, notre époque le digère, elle en fait une donnée. Et il est un émerveillement que : non que telle chose soit ainsi, mais qu’il y ait quelque chose, et que j’en sois. Le « mystique », disait Wittgenstein dans sa langue sèche, n’est pas comment le monde est, mais qu’il est. Le nôtre est de cette espèce : il ne porte sur aucun contenu, mais sur le fait nu d’être.

On serait tenté d’y entendre une plainte : rien que de la matière, hélas, et nous avec. Ce serait tout manquer. Le « rien que matière » n’est pas la réserve, mais le ressort : rien d’ajouté, et pourtant cela dit merci. Nul fantôme glissé dans la machine ; rien ne s’ajoute à la matière qu’une parole sur elle. Il y faut le passage du que c’est au qu’il est bon que ce soit — l’instant où la matière se reçoit comme don au lieu de se constater comme fait. La gratitude est ce retournement.

J’ai cru ce « bon » mon invention, une couleur jetée sur l’indifférent. La Genèse dit autre chose, et sa grammaire est exacte. Sur chaque élément, le texte murmure seulement ki tov, que “cela était bon”. Le meod, le « très », n’apparaît qu’une fois, à la fin, quand Dieu voit tout ce qu’il a fait : sur l’ensemble, jamais sur la pièce. L’émerveillement a cette forme — la partie qui, un instant, voit le tout et le trouve très bon.

Notre monde aussi est matière qui se retourne sur la matière ; mais sa boucle est sans dehors, le commentaire qui ferme. La gratitude est l’autre retournement : l’adresse qui ouvre, la matière redevenue touchable à elle-même. Le miracle, s’il en est un, n’est pas que la matière se soit faite conscience, mais que la conscience, faite de matière, trouve à dire merci — et, pour le dire, un tu.

Reste le mot le plus juste : trace. Ni preuve ni présence ; la manière dont l’immémorial se donne sans se donner comme objet. Je n’étais pas là quand le « très bon » fut prononcé ; nul témoin en moi ne s’en souvient. Vouloir en faire une preuve, remonter d’elle à son origine, ce serait faire de moi, son tu, un il de plus.

Le mathématicien Alexandre Grothendieck nommait innocence cette part « reçue en partage à notre naissance » et qui « repose en chacun de nous » : non une vertu acquise, mais un dépôt, dormant (Récoltes et Semailles, Gallimard, 2022). C’est la grammaire même de la bénédiction — déposée avant tout souvenir, elle ne se rappelle pas, elle se réveille. L’étonnement n’est pas un surgissement : c’est un réveil. Et l’enfant qui lâche, à table, la chose inconvenante n’est pas plus hardi qu’un autre ; il adresse encore, là où les adultes ont convenu de ne plus que commenter. Il dit tu où l’on dit il.

Une dernière chose, la plus grave. On s’émerveille d’avoir connu la vie — au passé, comme d’un don déjà fini. Les anciens logeaient dans ce « très » surnuméraire le poids que le simple « bon » ne couvre pas : la finitude, la mort même. Le plus de « très bon » est le plus qui inclut la mort. La bénédiction immémoriale ne bénit pas une vie sans blessure ; elle bénit le tout, mortalité comprise. S’émerveiller d’avoir été créé périssable, c’est être fidèle, jusqu’au bout, à un tov meod qui a déjà dit oui à la perte.

Voilà pourquoi la lueur est si rare et si brève. C’est le moment où la narcose cède, où le for intérieur — dernier lieu que le commentaire n’a pas colonisé — redevient accessible. Si la bénédiction y revient, parfois, ce n’est pas qu’on s’en souvienne : c’est qu’une parole immémoriale n’a qu’un seul temps pour se dire, le présent, et qu’elle y cherche, chaque fois, un tu — cette bouche qui n’a pas encore appris à se taire.

Illustrations : (en médaillon) illustration d’après une photographie de Sheila Leirner.

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Patrick Corneau