Une chaise de moins (à propos du festival Les Chaises Musicales 7/8/9 août 2026)
« Les théâtres, les salles de conférence, de concert, d’exposition sont les temples des philistins. » — Nicolás Gómez Dávila, Escolios a un texto implícito, I, 1977, p. 195.
“Chaises musicales” : le nom du jeu d’enfant repose sur une soustraction — à chaque tour, une chaise de moins que de joueurs, jusqu’à ce qu’il n’en reste qu’un debout, sans siège, hors-jeu. Curieux nom pour un festival, à le prendre au pied de la lettre : car ici, chaque année, ce n’est pas le nombre de chaises qui diminue. C’est plus silencieusement celui des corps assis dessus — et qui ne se renouvellent guère. Le jeu s’est retourné : la musique s’arrête, mais personne ne se précipite plus vers les sièges vacants, ou plutôt les bancs car nous avons affaire à un bel édifice religieux de style roman.
Le programme, cette année : vendredi 7 août en l’église de Saint-Sauveur, musiques de l’Est, avec
Akiko Yamamoto au piano, le Quatuor Ébène, et Chostakovitch. Samedi, en l’église Saint- Léger de Vicq-sur-Gartempe, concert tremplin du jeune Quatuor Solveig, puis carte blanche à la contrebassiste Lorraine Campet. Dimanche après-midi, Les BanXhies et le répertoire baroque ; dimanche soir, en clôture, François Salque et Vincent Peirani, une rencontre “classique/jazz/créations” très attendue.
Il y aurait ici la place, comme souvent chez moi, pour une variation de plus sur le monde commenté et la citation qui prend toute la place — vous connaissez l’antienne.
Peut-être attendez-vous de savoir si la robe de scène d’Akiko Yamamoto était seyante ? Quel incident est survenu au début de l’interprétation des cinq pièces pour piano et deux violon opus 73 de Chostakovitch ? Si les girls de The BanXhies étaient sympathiques ? Pourquoi l’une d’elles a du s’interrompre après quelques mesures du Froberger ? Si le nouveau violoncelle de Yuya Okamoto, un Stradivarius « De Kermadec-Bläss » (1698), du nom de la famille bretonne qui l’avait acquis avant qu’il soit vendu à un industriel suisse… sonne mieux que celui de François Salque ? Si les cheveux de Pierre Colombet grisonnent d’année en année ?
Eh bien… rien !
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En vérité ce que j’apprécie dans cette parenthèse musicale ce sont les à côtés : la bonne humeur qui anime l’équipe de volontaires épaulant les organisateurs (eux-mêmes bénévoles issus du tissu associatif local), la bonne franquette du pique-nique dans la prairie entre deux concerts, les enfants des musiciens qui courent et jouent, la ferveur d’un public fidèle et généreux acquis d’emblée à toute proposition artistique où l’on retrouve d’une année à l’autre les mêmes têtes, un peu plus branlantes, un peu plus chenues mais pas moins enthousiastes. Le plaisir de retrouver l’ami Michael, le plus lointain des fidèles parmi les fidèles de ces concerts, fraîchement arrivé de New York. Et puis, il y a la sortie sur le parvis de l’église Saint-Léger dans la nuit d’été, face aux dernières traces rougeâtres d’un couchant que nous cachait le huis clos musical, les « bonne nuit », « bon retour » lancés à la ronde. Nos pas dans l’unique rue de Vicq-sur-Gartempe plongée dans l’obscurité, les voix derrière les volets tirés – le silence d’une grande douceur après les centaines de coups d’archet. Et alors sur le parking où nous attend la voiture, la vue d’un ciel merveilleusement étoilé, parfois rayé par une étoile filante (merci Monsieur le maire d’éteindre l’éclairage à onze heures). Et ensuite sur la route du retour, de loin en loin les feux des machines agricoles qui travaillent dans les champs, au-delà les clignotements des éoliennes qui brassent l’air encore tiède, et ces buissons, ces branchages — fantomatiques présences — que les phares font surgir dans les virages. La traversée de Pleumartin, inanimé et désert, son église avec le cadran éclairé de l’horloge qui, tel un cyclope bienveillant, nous salue au passage. Enfin l’arrivée sur les hauteurs de Châtellerault où, scintillante, la ville s’offre, promesse déjà d’un sommeil réparateur. Et soudain l’impression que « tout n’est pas fini », que d’autres fêtes nous attendent ; demain, un autre concert et ses surprises, ou l’année prochaine si Dieu le veut…
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Je me suis toujours demandé si le mystère de la communion par la musique n’est pas qu’elle donne à entendre ce que parler veut taire.
Illustrations : (en médaillon) document « Au fil des ondes » – dans le billet : photographie ©️LeLorgnonmélancolique.
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