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Beaucoup de monde dans la revue d’une seule

Patrick Corneau

Marlène Soreda, Déclouer le bec (numéros 0 et 1)

« Revue d’une seule » : la formule a quelque chose d’un défi tranquille. Une revue, par définition, rassemble — des signatures, des mains, des voix. Marlène Soreda fait tout, et toute seule : elle écrit, choisit les images, compose la typographie, et vend l’objet de la main à la main, sur les salons, sept euros. De ces choses-là, d’ordinaire, rien ne vous parvient ; elles circulent au ras du sol et s’éteignent sans laisser de trace. Celle-ci m’est arrivée — deux d’un coup, le numéro 0 et le numéro 1 — et la première surprise, je la dis tout de suite, est que dans cette revue d’une seule il y a beaucoup de monde et beaucoup de choses.

Le titre, d’abord, car il n’a rien de décoratif. Déclouer le bec sonne comme un slogan ; c’est en réalité la cicatrice d’une phrase : « la question m’a cloué le bec ». Tout part de là. On cloue le bec à celui que l’on veut faire taire ; déclouer, c’est faire patiemment sauter le loquet, rendre la parole aux muets — non d’un geste, mais comme on travaille le bois, à la main. Le fil une fois tenu, les images s’ordonnent d’elles-mêmes. Dans le numéro 0, l’homme-oiseau d’Alexandre, casque sur les oreilles — il écoute le monde — et bec en avant — il ne sait que le frapper ; l’âne qui « veut DIRE » et ne fait que braire ; et partout des murs graffités qui gueulent ce qu’aucune bouche n’ose : « j’en ai marre », « faut dire quand ça va pas ». Partout une bouche coincée : clouée, en bec, en braiment, en « pas-dire ». Et, pour finir, l’estampe pour la route : une hirondelle rouge, l’oiseau qui a une voix, qui émigre et qui revient — le geste même du titre, plié dans une vignette.

Le numéro 0 déplie ce programme en une petite grammaire de l’existence. Le sommaire est fait d’infinitifs — PARTIR, COURIR, ÉTUDIER, DIRE, GRAVER, PASSER — qui convergent tous vers le geste-titre. C’est une revue à thèse, mais dont la thèse n’est jamais énoncée : elle est tenue, démontrée, jamais déclarée. Jusqu’au docteur Roux, ce neuropsychiatre convoqué à propos du plancher de Jeannot et donné, sans qu’on y insiste, comme « un professionnel du clouage & déclouage de bec » : la psychiatrie elle-même relue comme l’art de faire taire et de faire parler. Tout tient par un fil, et le fil ne se voit pas.

Reste que le cœur de l’affaire, pour moi, est ailleurs : dans une page du numéro 0 que j’ai lue le cœur battant, le dialogue d’ouverture, où s’invente un « on » à deux têtes — ce « toi-moi » dédoublé. Il faut s’arrêter sur la prouesse, car elle est de grammaire. Soreda exploite la valeur familière du « on » — celui qui vaut « nous » et commande l’accord pluriel : « on est malades », « des pauvres diables » — pour loger un pluriel à l’intérieur d’un seul. La pluralité n’est pas sociologique, elle est intrasubjective : une tête qui « va dans le monde nous représenter en bon état », l’autre qui « tombe éternellement dans un puits sans fond, terrifiée ». Le moi fonctionnel qui fait commerce avec le siècle, et le moi en chute libre. La maladie noire comme dédoublement, exactement.

Et voici ce que mon lorgnon y reconnaît — qu’on me pardonne d’y mêler mes propres manies. Le « on » que je traque depuis des années est l’envers exact de celui-ci. Le mien, c’est le grand impersonnel : le on-dit, le murmure sans visage, le das Man,qui parle à la place de tous et de personne, la forme grammaticale même de ce que j’appelle, pour moi, la seconde défaite — un « on » dont, justement, nul n’a à répondre. Le sien court à rebours : non pas l’évasion hors de la première et de la deuxième personne, mais leur condensé tendu, que rien ne laisse filer vers l’impersonnel. Car elle le tient, d’un bout à l’autre, dans un « tu ». Tout est adresse — « qu’est-ce qui t’a pris », « tu devras répondre de ce “on”, tu le sais ? ». L’impersonnel y est sommé de comparaître, puis renvoyé à l’acte : « Assez tergiversé… fais du terrain… Regarde, écoute, raconte ! » L’exact contraire de l’irresponsabilité du commentaire — on dit, mais qui ? personne. Le même mot, le vecteur inversé. (J’y reviens de mon côté, dans un essai à paraître cet automne ; mais c’est sa route qui m’occupe ici, non la mienne.)

Si bien que ce « on » me paraît un pronom de convalescence, ou du pas-encore : celui de quelqu’un de trop malade pour dire « je » proprement, mais de trop vivant — « trop de tout » — pour se dissoudre dans le murmure. Un « on » de seuil. Et c’est peut-être le plus juste de sa page : la maladie noire renversée. Là où Bernanos parlait de ceux qui « n’ont pas tout », elle corrige, elle actualise — ils ont trop de tout, dans « un monde conçu PAR et POUR des comptables et des chefs de bureau ». Le manque retourné en excès, la mélancolie non plus défaut mais surcroît de lucidité. Inutile de dire combien la phrase, sous mon lorgnon — et après les années que j’ai passées à enseigner dans un département de statistique arrogante et conquérante —, résonne. « La politesse du désespoir », ce « faire semblant » dont on a marre, c’est précisément la tête présentable, le moi commenté ; s’en déprendre, c’est tout le pari de la revue.

Ce que le dialogue taisait, en revanche, c’est le sol sous le « on » à deux têtes. Cette tête qui tombe « dans un puits sans fond » n’est pas une élégance de structure : c’est une terreur héritée. La terre rouge du Maghreb, le débarquement à Marseille, le harcèlement des formulaires — d’où ? depuis quand ? pourquoi ? —, et surtout le père revenu de la guerre « dans son enveloppe de silence », léguant ses « sacs de peurs » et ses « images cadenassées ». L’interro-phobie a sa généalogie : on vient « d’un pays où l’on n’interrogeait pas ». La maladie noire n’est donc pas une figure ; c’est un transmis. Sa bibliothérapie, du reste, la trahit — Anders, Gabel et la fausse conscience, Minkowski et « la perte du contact vital avec la réalité » : la réification, vue d’en bas. Et le nom qu’elle donne à tout cela, elle l’a trouvé seule, et il est admirable : la-vie-comme, autrement dit la vie morte, la parole qui « sonne faux ».

Mais le plus brave chez elle est ce que mon lorgnon, justement, n’éclaire pas. Sa « sociologie en lasagnes » : la couche du dessus, qui fleure « la satisfaction de bon aloi » et l’« effet sous-préfecture », et tout au fond, « visible si vraiment l’on y tient », la misère « qui se lit dans les corps et les regards », « mal partie pour la guérison ». « On peut choisir de ne rien voir », écrit-elle ; elle a choisi de voir, et de côtoyer « ceux qui luttent », jusqu’à « fricoter avec des dealers » pour savoir « comment ça tue ». Là où je reste, moi, dans ma forêt de concepts, elle entre pour de bon dans la forêt obscure, lampe frontale allumée, sans regarder où elle met les pieds. C’est une part de courage que je ne peux que saluer.

Le numéro 1 est tout entier cette descente, en forme de galerie des effacés. Les émigrés de Günther Anders, dont elle ouvre L’Émigré (Allia) sur une phrase qui ne quitte plus — « Nous, les pourchassés de l’histoire universelle […] privés de la possibilité d’une vie au singulier » —, et qu’elle fait sonner à hauteur d’aujourd’hui, en ce 1er mai 2026 où « la nouvelle vient de tomber » : hausse des taxes pour les étrangers, « un progrès constant dans l’art de l’étranglement ». Les enfants martyrs de la Belle Étoile. La gamine (elle-même) que la surveillante générale promet au trottoir. Jeannot, qui grave son plancher avant de mourir d’inanition. Les revenants d’Idoméni. Le tout encadré, au seuil comme au colophon, par les vers de Niki Giannari — ces « petits pieds pleins de boue »« gît le désir qui survit après chaque naufrage », et ce dernier mot lâché : « le politique ». Gardons-le en tête : il commande, on le verra, toute la fin.

Sous la galerie court une blessure souterraine : le djebel. Il passe d’un texte à l’autre sans jamais s’annoncer — le graffiti d’une Algérie 2019, Jeannot rentré du service « apragmatique et taciturne », et ce garçon de vingt ans qui, de retour d’une opération djebel, se laisse tomber près de l’enfant jouant dans le caniveau et déverse sur sa tête « le récit halluciné » de ce qu’il vient de faire. C’est l’un des plus beaux effets de montage du recueil : un trauma qui affleure partout sans jamais devenir le sujet déclaré.

Trois pièces m’ont vraiment arrêté. Daniel et la belle étoile, pour ce « bloc de silence bleu » — un homme à l’anorak bleu, visage d’enfant et de vieillard à la fois — qu’un film parvient à faire parler ; et la course comme survie, désarmante : « Mais on a toujours couru ! […] on courait pour éviter les coups. » Le trottoir en perspective, pour son ironie sans défaut : la surveillante de 1965 qui prédit le trottoir à une élève de quatrième, vingt années « le nez contre un mur », puis la coupe de champagne, le 19 sur 20 en anglais, et la révélation que le bon professeur est le fils de cette même Mme Marini — vengeance servie froide, sans une once d’aigreur, « juste pour qu’il ait avec sa mère un sujet de conversation dimanche ». Et le Jeannot, enfin, parce qu’elle y fait exactement ce qu’un lecteur doit faire : résister à la curée du fait-divers, se méfier du « glauque » que les commentateurs exaltent, se tenir « au peu que je sais ». Là, elle est critique au sens fort. Que la page d’en face lui réponde par un bois de Clément Serveau et cette phrase d’Estaunié — « On ne comprend vraiment les disparus que dans la Solitude où ils nous ont laissés » — donne la mesure de l’oreille : graver répond à dire.

Le numéro culmine dans De l’hospitalité : une lecture nocturne, sur une terrasse d’île grecque, du livre de Georges Didi-Huberman et Niki Giannari (Passer, quoi qu’il en coûte) — celui-là même dont sont tirés les vers du seuil. Y resurgit le souvenir d’un vieux médecin et de sa phrase, que je n’ai pas su oublier : « ils ont faim et froid, comme vous ; accueillez-les, ils passeront, c’est tout ». Accueillir : voilà le verbe vers lequel, sourdement, toute la revue travaillait.

Et puis il y a Je ne suis pas un robot, qui touche, par en bas, du côté de la fragilité, à ce que je nomme le monde commenté. La scène : une soirée poétique où tout est impeccable — textes, lumières, public attentif — et où Soreda attend, perplexe ; elle attendait, comprend-elle plus tard, quelqu’un. Le lendemain, on lit à la cantonade un poème produit par l’une des nouvelles IA — « on croirait du Victor Hugo » — et l’effet est rigoureusement le même que la veille, pour une raison simple : dans l’un comme dans l’autre cas, « il n’y avait personne ». « Des trucs impeccables sans personne dedans. » Je le dis avec mes lourds mots — un logos qui a perdu sa Parole — ; elle y arrive d’intuition, plus sèche et plus vraie. Et la réponse qu’elle oppose à la machine n’est pas un argument : c’est l’objet lui-même, entièrement habité, en typo, vendu à la main à sept euros, avec quelqu’un dans chaque choix. Sur la page d’en face, le dessin de Mathias, tracé d’une main qui tremble — « ELLE EST DEBOUT », « et avec des fotes s’il fot, on s’en fout ! ». Rien n’est plus difficile à contrefaire que ce « quelqu’un »-là. La forme répond au « captcha » mieux qu’aucune démonstration.

Je lui dois une réserve, puisqu’on n’aime vraiment qu’en voyant clair. La cohérence est si forte qu’elle devient parfois prévisible : presque tous les textes ramènent à la même figure — l’effacé, l’institution qui broie, le sauvetage par la voix — et l’on finit par anticiper le virage rédempteur. Le geste de « déclouer le bec », répété, frôle la formule ; et certaines incises militantes — l’« étranglement », les fautes revendiquées — tirent vers le slogan, registre qui jure un peu avec la patience, plus belle, des pièces brutes : le Jeannot, la Solitude selon Estaunié, le plancher gravé. C’est le risque de toute œuvre à thèse, et il faut le dire sans sévérité : la vertu d’unité et le défaut de monochromie sont la même chose vue des deux côtés. Les pages les plus fortes sont d’ailleurs celles où Soreda laisse le silence travailler et ne se hâte pas de déclouer.

J’en reviens au mot de la fin, qui éclaire tout à rebours. Je croyais l’objet arrivé à son terme avec la typo-thérapie et ce trait que j’ai aimé — « il y a finalement pas mal de monde, dans cette revue d’une seule ». Mais non : le numéro 0 se referme sur l’À venir, sous une épigraphe de Löwenthal — les facultés créatrices qui s’atrophient sous la terreur —, et la chute tombe, nette : « En clair, revenir à la politique. » Les thérapies n’étaient pas le but, mais la convalescence ; le terme, c’est de rentrer dans la cité, avec d’autres, contre l’atomisation — celle-là même que produisait, jadis, le silence du père. Et « regarde, écoute, raconte » m’apparaît alors pour ce qu’il est : le contraire exact du commentaire. Non plus on dit — mais qui ? personne —, mais je raconte à quelqu’un. Là où le « on » du monde commenté dissout les responsabilités, le sien les ramasse.

On songe, sous l’humble papier, à un geste presque capitinien : faire sa revue « pour pas se pendre, pour buter personne », ce n’est pas réparer le monde, c’est s’y ajouter — dire, avec le philosophe italien, « Je n’accepte pas ! ». Une aggiunta désarmée. Voilà pourquoi cette revue d’une seule est si peuplée : elle est l’envers vivant de ce qu’elle dénonce. J’attends le numéro 2 comme on guette le retour de l’hirondelle — l’oiseau qui a une voix, et qui revient. Ah, dernière chose, il m’a semblé sentir parfois l’esprit Quintane (Soixante-dix fantômes, La fabrique éditions) planer sur les eaux Soreda…

Déclouer le bec, revue d’une seule de Marlène Soreda, en vente directe sur les salons et festivals, 7 €, ou par correspondance.

Illustrations : (en médaillon) photographie origine Instagram ©️Jacques Rigaut, dans le billet ©️Déclouer le bec.

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Patrick Corneau