Patrick Corneau

Je parlais récemment de livres qui brûlent, dont l’incandescence produit un intense halo qui occulte tout ce qui se présente alentour… Comme les étoiles supernovas avant disparition… Il en est de même pour les revues. Et s’il fallait faire un palmarès en terme de combustion, de densité énergétique (et donc de dangerosité), DERNI∃R CARRÉ viendrait de loin en tête, même si son existence échappe à l’observation courante.
Qu’est-ce que DERNI∃R CARRÉ ? Une toute petite chose sur papier recyclé, format 21×13 cm, 28 pages, 5€, apparue en novembre 2018, qui en est à sa cinquième livraison (où il est précisé que la revue ne saurait dépasser le n°7 « selon toute probabilité »). On est loin des calibres conventionnels sur papier glacé ayant (souvent avec difficulté) pignon sur rue. On est plutôt dans l’arrière-boutique de francs-tireurs qui, ne pouvant lire nulle part ce qui devrait être dit et dénoncé, s’offrent le plaisir de fabriquer eux-mêmes un brûlot ad hoc avec des « mots justes, non pour déguiser le monde mais pour l’éclairer ».
Pour saisir l’exceptionnalité de DERNI∃R CARRÉ, il faut regarder le revers de la très dépouillée couverture du n° 1 :
DERNI∃R CARRÉ
BULLETIN DE LA SOCIÉTÉ DES AMIS DE LA FIN DU MONDE parution irrégulière jusqu’à échéance
Rédaction : Marlène Soreda & Baudouin de Bodinat
LA SURVIE DE L’HOMME (ici une photo découpée dans un journal daté du vendredi 10 janvier 1975)
Ne comptant que sur ses propres forces, DERNI∃R CARRÉ ne sollicite aucun renfort. Que fleurissent mille autres DERNI∃R CARRÉ !

Le ton est donné.

Le problème avec les choses extrêmes, ultimes, hors normes c’est la possibilité même du commentaire qui ne peut rivaliser en intensité au risque du ridicule et doit se contenter de la simple indication qui pourra paraître bien blafarde voire insuffisante.

Tentons tout de même.

Si vous ne connaissez pas Baudouin de Bodinat, pauvre de vous, c’est le moment de vous rattraper ! Sa fiche Wikipedia même approximative est minimalement introductive à ce fantomatique auteur dont on ne sait pas grand chose… autrement dit l’essentiel. À savoir qu’il est un vigoureux contempteur du progrès technique, de la pollution et des manipulations bio-technologiques… Qu’il est l’auteur d’un livre capital pour qui s’intéresse à la dévastation en cours : La vie sur terre : réflexions sur le peu d’avenir que contient le temps où nous sommes (Éditions de l’encyclopédie des nuisances, 2008) suivi par d’autres non moins puissants dont En attendant la fin du monde (Éditions Fario, 2018). Qu’il s’exprime dans un style majestueux et hiératique combinant les emportements de Bossuet et de Pascal, les accents tremblants du prophétisme biblique et les grincements sarcastiques des Huysmans, Bloy, Bernanos, tout cela sur un fond de pessimisme abyssal. Après l’avoir lu, Greta Thunberg vous semblera n’être qu’un Petit Chaperon Rouge un peu énervé qui aurait oublié de prendre sa Ritaline…

La suite de déplorations ( « Á la vue du cimetière, Estaminet ») qui scandent DERNI∃R CARRÉ d’un numéro l’autre peut paraître un peu fatigante par le lancinement stylistique bodinatesque. Il faut le lire à dose homéopathique : l’effet est puissant, vous serez rincé de tout l’ennui ambiant généré par le psittacisme de la doxa bénévolente…

Je ne connaissais pas Marlène Soreda. Sa phénoménologie très cash de la vie en « zone » parisienne, autrement dit dans ces non-quartiers périphériques élevés sur l’emplacement des fortifications, soit le boulevard des Maréchaux où passe la travée du tramway et sa chiche herbe verte (qui offre au moins le plaisir de pouvoir être foulée pieds nus aux beaux jours et de distrayantes séances d’herborisation comme remède à la mélancolie) est absolument sidérante. Description d’un quartier de roture où les « indigènes » se sentent suffisamment libres « pour que certains y vaguent en charentaises et pyjama pilou, pour qu’on y pisse et crache là où on se trouve, dans l’ascenseur ou l’escalier, pour y marcher nu dans la neige, pour que se brouille toute frontière entre public et privé ». État des lieux décapant (« le nez sur le bitume » et le gazon du tramway) qui suscite chez cette botaniste morale un étonnement rétrospectif : « c’est donc ici que j’ai vécu ! ». Lisant « Piètres plaisirs de Paris » (une chronique du Bout de la Route) j’ai compris pourquoi mes flâneries régulières du côté de Ménilmontant et de Belleville m’instillent de plus en plus le sentiment que désormais Paris-ville-lumière ressemble furieusement à une mégapole du tiers-monde, genre Lagos au Nigeria (à moins qu’un  « devenir-Vénézuéla » comme dit B. de B. soit déjà en cours…).
Avec « Formulaires & pièces jointes », son reportage embedded dans l’enfer administratif de la précarité et la description circonstanciée autant que kafkaïenne du care fera pâlir bien des bruyants reportages dits d’investigation de nos médias télévisuels. Son regard attendri sur « les temps déraisonnables » (en gros l’époque des pantalons patte d’eph’ portés par ces nouveaux Robinson qui tentaient de « réinventer la vie » dont certains aujourd’hui pensent « qu’il faut réinventer le capitalisme ») où s’originent ses difficultés avec la vie telle qu’elle lui est échue (plutôt de l’espèce mouise) est édifiant et profondément touchant (grâce à un humour détaché dont on devine qu’il est aussi un airbag pour parer à tout crash existentiel).

« Cadastre » (1 et 2). Un écrivain s’appelant Élie Portrait (!?), déambulant dans un cimetière (ce pourrait être le Père Lachaise), soulève ça et là quelques sépultures et imagine, épingle dans des vignettes aussi dures et anguleuses que le marbre d’une pierre tombale les vies minuscules et grandioses échouées là, abandonnées aux vers et à une finale dessiccation. C’est étonnant, féroce et glaçant.

Joie de lire dans une éphémère rubrique Sous la poussière (Parfois on voudrait tout simplement rester chez soi à lire de vieux bouquins), la haute littérature de la baronne de Staël, de Joseph de Maistre, de Maurice de Guérin, du très étonnant Ximénès Doudan et du regretté Guido Ceronetti.

Deux rubriques viennent clore chaque livraison dont le titre même se passe de commentaire. « Le magasin à poudre » sous-titré : rien n’est si tranquille qu’un magasin à poudre une minute avant qu’il n’explose, autrement dit ce qui est survenu dans le port de Beyrouth début août n’est que la préfiguration (métaphorique) locale de ce qui se prépare au niveau global
Enfin « Vie pratique d’hier & de demain » est un clin d’œil humoristique à de vieilles recettes du « vieux temps » (à rapprocher du « vieux petit temps » vialattien, un temps qui ne passe pas, un temps de toujours) qui pourraient bien s’avérer salutaires et même salvatrices en temps de survie.

Bien évidemment la lecture de DERNI∃R CARRÉ est à déconseiller aux nouveaux VERTueux de la République offusqués par « l’arbre mort » des fêtes de fin d’année et le « machisme du Tour de France » comme à leurs opposants, qu’ils soient « illuminés post-humains, vieux scientistes, start-uppers athlétiques ou doux résilients ou philosophes en bulle sécurisée, etc… » lesquels ne sont que les frères en optimisme des premiers. Car comme il est dit en page 6 de DERNI∃R CARRÉ n°1 : « L’optimisme est lâcheté ».
Pour les autres (« ceux qui seraient là en personne », voir ci-dessous), je ne peux que vivement les inciter à s’abonner en s’adressant à l’éditeur La charrette orchestrale (quelle appellation !) via ces formulaires ici et , car DERNI∃R CARRÉ ne se trouve pas en librairie.

Même si le meilleur du « pire » est à lire dans la revue, voici en tombée de rideau, quelques fusées de B. d. B., cet œil d’avant l’internité qui nous regarde nous enfoncer dans notre absence de lendemains…

De toute part on nous entretient de cette méditation de pleine conscience, nous la recommandant en hygiène pour le bien-être ; qui devient une activité de masse en développement personnel, d’adaptation quiétiste aux pressions du régime concurrentiel et aux incertitudes d’un monde en rapide déconstruction. Mais des méditatifs il s’en rencontre de moins en moins, non plus que des pensifs, ou des attentifs, ou simplement des individus qui seraient là en personne*. (Dernier Carré N°2)

Aérogénérateurs : dont la nuit les yeux rouges se multiplient à clignoter ensemble de tous les horizons la même unique notification : .. MONDE FlNAL .. MONDE FINAL .. & qu’on aperçoit le jour brassant le vide de l’e-civilisation finissante. (Dernier Carré N°1)

(…) De là cette atmosphère de dubitation, d’attentisme…extrait d’une extraordinaire chronique de la vie en mode mineur par temps de covid… (Dernier Carré N°5, pp. 12-16)

* on peut lire dans cette remarque une critique anticipée du très envahissant Yoga d’Emmanuel Carrère.

DERNI∃R CARRÉ, BULLETIN DE LA SOCIÉTÉ DES AMIS DE LA FIN DU MONDE, Éditions La charrette orchestrale, N°1,2,3,4,5.

Illustrations : photographie ©LeLorgnonmelancolique / Éditions La charrette orchestrale.

Prochain billet le 29 septembre.

  1. Liliane Breuning says:

    Cher Lorgnon,
    merci pour ce beau texte de Charles Péguy;
    peu de gens parlent de la grâce,
    peut-être pour en parler faut-il en connaître l’inénarrable saveur
    (le « rasa », le goût comme disent les Hindous,
    « rasa » qui signifie aussi le « sens »).
    Bien mélancoliquement vôtre, cher Lorgnon,
    Liliane Breuning

  2. Fabrice Trochet says:

    Bonjour,
    Étonnant, j’ai reçu les 5 numéros de cette surprenante revue hier, le jour où est apparu cet article.
    Petite revue mais un contenu très riche.
    Merci pour cet article avec lequel je partage la plupart de mes premières impressions.

  3. serge says:

    Si vous dites ce que vous voyez sans vous contrôler, à savoir que Paris ville lumière ressemble de plus en plus à Lagos, Nigéria, vous connaîtrez dans les médias d’état subventionnés, au choix: l’insulte et la consternation ou bien l’effacement comme par exemple Richard Millet, Renaud Camus.
    Ce qui est d’ailleurs totalement contradictoire avec les points de vue de la gauche radicale qui appelle à plus d’immigration et de créolisation.
    Disons qu’il faut avoir du courage et assumer.

    1. Patrick Corneau says:

      Oui, Serge vous avez raison. Mais qui se soucie des cris d’orfraies des médias subventionnés ? La saturation, l’overdose pousse vers Dernier Carré d’où le titre de la revue…
      🙂

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