Patrick Corneau

Patrick aime assezQuatre-vingt-quinze pour cent des statistiques sont fausses. Jacques Drillon

Il y a, dans le livre de Raphaël Liogier Success – L’industrialisation du mensonge (classé parmi les meilleures ventes en « Environnement et nature » chez Amazon !) que j’ai présenté dans ma dernière chronique, un manque qui se révèle peu à peu à mesure qu’on lit. Liogier décrit superbement la « qualitatisation » : cette opération par laquelle la quantité bascule en qualité incomparable, par éblouissement, par franchissement de seuil. Le shocking amount of money, les millions de vues, le h-index à trois chiffres — toute son analyse fonctionne par le gigantesque. Il faut que la quantité assomme, fasse perdre connaissance, hiérophanise.

Soit. Mais c’est une qualitatisation à une seule voie. Il existe une autre voie par laquelle la quantité devient qualité, plus discrète, plus quotidienne, et probablement plus déterminante. Elle n’éblouit personne ; elle classe, elle évalue, elle objective. Elle ne s’appelle pas shocking ; elle s’appelle moyenne, taux, score, indice, p-value. C’est la qualitatisation statistique — celle qui opère depuis cent quatre-vingts ans dans l’ombre des bureaux, et qui a fait, sans avoir besoin du moindre éblouissement, beaucoup plus pour transformer notre rapport au monde que tous les seuils Forbes réunis.

Olivier Rey, dans Quand le monde s’est fait nombre (Stock, 2016), a remonté ce filon à ses sources. Il faut commencer par où il commence : 1835. Adolphe Quetelet publie Sur l’homme et le développement de ses facultés, ou Essai de physique sociale. Le livre invente une figure qui n’avait jamais existé — l’homme moyen — et il pose, dans un geste philosophiquement vertigineux dont personne sur le coup ne mesure la portée, que cette construction statistique est plus réelle que les hommes concrets qui ont servi à l’établir. La moyenne, écrit Quetelet en substance, est l’expression de la loi qui régit l’espèce ; les écarts à la moyenne sont des accidents. Le réel, désormais, est la statistique ; l’individu, son approximation.

L’année 1835 mérite qu’on s’y arrête. Avant elle, le monde occidental savait que le réel se présentait dans des singularités — un homme, une vie, un événement — et que la pensée consistait à comprendre ces singularités, le plus souvent en les rapportant à des modèles d’intelligibilité théologiques, philosophiques, littéraires. Après elle, et progressivement, le réel se présente d’abord dans des courbes — taux, fréquences, distributions — et la pensée consiste à interpréter ces courbes, dont la singularité est, par construction, l’imperfection. La translation est si massive qu’on ne la voit plus.

Une fois la loi statistique installée comme régime de réel, tout le XIXᵉ siècle s’en empare. Galton invente la corrélation et fonde, avec elle, l’eugénisme ; Binet et Stern, peu après, donneront naissance au quotient intellectuel. Pearson formalise la statistique mathématique et offre à la psychométrie ses bases. Durkheim, en France, fait du taux de suicide l’objet sociologique par excellence. À chaque pas, le mouvement est le même : une quantité, devenue mesurable, devient qualité — l’intelligence se mesure par le QI, la santé sociale par le taux de suicide, le développement par le PIB, l’excellence académique par le h-index, le mérite scolaire par le score. À chaque pas, la grille remplace l’objet ; et l’objet, peu à peu, cesse d’exister hors de la grille qui le mesure.

C’est précisément ce qu’Olivier Rey diagnostique avec une netteté qu’aucun sociologue ne lui apporte : la statistique n’est pas un outil neutre qu’on appliquerait à des objets indépendants. Elle est une cosmologie — un système qui produit les objets qu’il mesure, en même temps qu’elle prétend les décrire. Il n’y a pas d’intelligence indépendante du QI ; il y a un QI, qui est devenu « L’intelligence » dans le sens commun. Il n’y a pas de santé scolaire indépendante des classements PISA ; il y a un classement PISA, qui est devenu la santé scolaire dans le discours des ministres. La grille a happé l’objet.

C’est ici que la critique faite à Liogier porte. Le cycle industrialiste de la puissance pour la puissance, dans sa version qualitatisante par gigantesque, est spectaculaire mais minoritaire — quelques milliers de cas dans l’année, qui font la une des magazines économiques. La qualitatisation par statistique, elle, opère en continu, partout, à toutes les échelles, et précisément parce qu’elle ne fait jamais la une. Le p < 0,05 ne fait pas la une ; il sort un article d’une revue scientifique. Le centile ne fait pas la une ; il classe votre enfant à l’entrée en sixième. Le score de risque ne fait pas la une ; il refuse votre crédit immobilier. Le KPI ne fait pas la une ; il licencie votre équipe.

Et c’est cette discrétion même qui en fait la force. Le shocking amount peut être contesté : on peut dire que c’est obscène, on peut sourire de la cote d’un Jeff Koons, on peut tenir tête à l’aura hiérophanique. La statistique, elle, ne se laisse pas contester sur ce mode — parce qu’elle ne se présente pas comme aura, mais comme science. Le statisticien n’est pas un magicien à l’éblouissement duquel on pourrait résister ; il est un technicien dont la grille est vérifiée, publiée, reproductible. Pour la mettre en cause, il faut entrer dans son langage, accepter sa méthode, jouer sur son terrain. Et sur son terrain, par construction, le statisticien gagne.

J’ai passé dix-sept ans — dans une vie antérieure — dans un département universitaire de statistique et traitement informatique des données (DUT STID devenu BUT SD – Science des Données) où j’enseignais comme professeur de communication et de sciences de l’information aux côtés de statisticiens. Je voudrais le dire avec netteté, parce que ce qui suit pourrait sembler une critique extérieure et ne l’est pas : c’est une critique du dedans, longtemps tenue parce qu’elle ne pouvait pas se dire, et que je ne libère ici qu’à la faveur d’un éloignement qui rend la parole à nouveau possible.

Ce que j’ai vu, pendant ces dix-sept ans, mérite qu’on le nomme. Mes collègues statisticiens étaient, pour la plupart, des esprits techniquement et intellectuellement irréprochables. Ils maîtrisaient leurs méthodes, ils enseignaient honnêtement, ils savaient à l’intérieur de leur discipline les limites de leurs outils. Mais cette maîtrise interne ne s’accompagnait, presque jamais, d’un questionnement sur le sens de ce qu’ils faisaient. La question : à quoi sert, dans le monde, ce que je produis ? quelles décisions mes chiffres autorisent-ils, et au nom de quoi ? Quel impact sur les « usagers » : des hommes, des femmes, des êtres de chair et de sang, avec des vies ? — cette question n’était pas posée. Elle n’était même pas reconnue comme légitime. Quand je l’avançais, par périphrases prudentes, on me regardait avec cette politesse un peu distante qu’on réserve aux collègues littéraires soupçonnés de manquer de rigueur ou de sortir de leur pré carré. Pour certains, je le sentais, c’était une forme de « parasitage ». C’était l’angle mort jamais interrogé ; le point aveugle du milieu technicien. D’où vient cet aveuglement ? Laissons parler Jacques Ellul, dans son Exégèse des nouveaux lieux communs (1966) : « Le technicien est moins capable que quiconque de maîtriser la technique, parce qu’il est entièrement habité par elle. » Elle est une culture, avec ses totems et ses lois non écrites ; ce ne sont pas des lois universelles : elles ont été inventées par l’Occident, il y a trois ou quatre cents ans.

Il faut approfondir les raisons pour lesquelles cette question – dans ce contexte – ne pouvait pas se poser. Plusieurs raisons s’entrelaçaient, dont aucune n’était mauvaise prise isolément, et dont l’addition produisait un verrou parfait. D’abord, la pression institutionnelle. Un département de statistique vit de ses contrats, de ses partenariats, de sa réputation auprès du monde économique — études d’audience, enquêtes d’opinion, mesures de notoriété. Critiquer la statistique au cœur d’un département qui en vit, c’eût été « cracher dans la soupe » — l’expression était, je m’en souviens, prête à fuser au moindre signe. Ensuite, la sociologie du métier. Les statisticiens, comme corporation, se sont définis depuis un siècle contre les littéraires, qu’ils tiennent pour rigoureux pour la lettre mais flous pour l’esprit. Recevoir d’un littéraire une objection sur les fondements épistémologiques de leur pratique, c’est rejouer la guerre des deux cultures, et personne n’avait l’envie de la rejouer. Enfin, et c’est le plus subtil, la satisfaction technique propre à la discipline. Faire bien une régression, ajuster un modèle, obtenir un p significatif est un plaisir intellectuel réel, et qui se suffit à lui-même. Le métier est, à sa manière, complet : il a ses problèmes, ses solutions, ses élégances. Pourquoi en sortir ? C’est cette complétude apparente qui était la véritable prison. Je voyais mes collègues vivre dans un monde clos sur sa cohérence, où chaque objection venait de l’extérieur et pouvait, à ce titre, être renvoyée comme non pertinente. La pratique de la statistique formait, en quelque sorte, sa propre justification. On faisait bien parce qu’on faisait bien — au sens technique du terme — et ce bien-là dispensait du bien qui aurait questionné l’usage.

J’ai tenté, timidement, de stimuler une réflexion auprès de mes étudiants. Pas frontale — elle aurait été ingérable — mais latérale, par les biais. Je leur faisais lire, par exemple, des études probantes sur le peu de fiabilité des réponses dans les enquêtes : ce que les gens disent qu’ils font ne ressemble que très imparfaitement à ce qu’ils font effectivement ; ce qu’ils disent qu’ils pensent dépend de comment on leur a posé la question, de l’ordre des items, du contexte de l’enquête, de l’humeur du jour. Une enquête d’opinion ne mesure pas une opinion ; elle mesure un comportement de réponse à un dispositif d’enquête. Cette objection, qui est élémentaire pour tout sociologue sérieux, je la faisais passer comme un préalable indispensable. Mes étudiants l’entendaient ; certains s’en emparaient ; la plupart, formés au cycle suivant par les statisticiens du département, en perdaient la trace. J’imagine qu’aujourd’hui ce cours est obsolète, les étudiants se précipitant vraisemblablement sur une AIG pour concevoir leurs questionnaires, ignorant qu’ils appliquent un modèle culturel ayant le profil « d’un Californien libéral mainstream et pragmatique ».

Car la difficulté n’était pas seulement de faire entendre l’objection ; c’était qu’elle se heurtait à un scientisme assez borné, qui tenait les facteurs humains pour négligeables, voire anecdotiques. La position canonique consistait à dire : les biais existent, certes, mais ils se compensent à grande échelle ; la statistique se construit précisément pour les neutraliser ; tout le reste est littérature. La formule — tout le reste est littérature — résumait l’affaire ; on citait Verlaine sans le savoir, et le scientisme congédiait la littérature dans les mots mêmes de l’Art poétique. Ce qui résistait au formalisme statistique n’était pas une objection à traiter, mais une catégorie générique du non-pertinent. Et la littérature, dans ce vocabulaire, ne désignait pas seulement la fiction : elle désignait toute pensée qui se refusait à entrer dans la grille.

Je laisse le lecteur deviner ce que peut faire, dans un tel milieu, le moraliste lettré qu’on a recruté pour enseigner la communication et qui reste attaché à ses « vieilles lunes humanistes ». Il peut, à la marge, déposer quelques semences. Il peut former, par compagnonnage, quelques étudiants qui sauront plus tard manier la statistique sans la prendre pour le réel. Il peut, dans ses cours, faire lire Pascal, Cournot, Pierre Bourdieu, Olivier Rey, Jean-Claude Passeron — toute la lignée discrète qui a maintenu, contre le scientisme dominant, l’exigence d’un jugement sur les chiffres. Mais il ne peut pas faire la critique frontale qu’il aurait voulu faire, parce que cette critique aurait été comprise comme une rupture corporative, et la rupture corporative aurait été, pour lui, professionnellement coûteuse.

Voilà, dit honnêtement, ce qui s’est passé. Et c’est très exactement ce que la statistique réussit, dans l’institution universitaire : elle organise sa propre indiscutabilité par la sociologie de ses praticiens. On ne discute pas le chiffre, on ne discute pas le modèle, on ne discute pas la grille — parce que les seuls habilités à les discuter sont ceux qui en vivent. Et ceux qui en vivent ne les discuteront pas, sauf à scier la branche sur laquelle ils sont assis. On reste encapsulé dans sa bulle de certitudes. C’est cette servitude incroyable, et le mot incroyable est juste, parce qu’on ne la croirait pas si on ne l’avait pas vue de l’intérieur — qui rend la critique du scientisme statistique si difficile, et si nécessaire. Elle ne peut pas venir des praticiens ; ils ne la feront pas. Elle ne peut pas venir des décideurs publics ; ils en ont besoin. Elle ne peut venir que de cette tradition discrète, moraliste au sens classique, qui n’a jamais cru que les chiffres pussent dispenser du jugement et, a fortiori, du jugement critique. C’est cette tradition que je voudrais, modestement, faire entendre ici — non par compétence supérieure, mais par le fait d’avoir longtemps vécu, sans pouvoir en parler, dans la maison de l’idole.

Voici le geste à nommer. La statistique, comme la rhétorique du gigantesque que décrit Liogier, qualitatise. Mais elle le fait par l’inverse exact du gigantesque : par l’anodin. Le seuil ne doit pas assommer ; il doit « évidencer », pardon pour cet horrible néologisme. Le chiffre ne doit pas faire perdre connaissance ; il doit faire évidence. C’est l’inverse de la hiérophanie — c’est la banalité productrice de qualité. Et c’est précisément parce qu’elle est anodine qu’elle ne se voit pas, et qu’elle opère sans rencontrer de résistance.

Olivier Rey désigne très bien le ressort religieux de cette opération. Le chiffre est devenu, dans nos sociétés, ce que la révélation était dans les sociétés religieuses : une source d’autorité hors discussion. On ne discute pas un chiffre comme on discute un argument. On peut le contester techniquement — c’est-à-dire en mobilisant d’autres chiffres — mais on ne peut pas le congédier en disant cela ne me parle pas, comme on congédierait un argument. Le chiffre n’a pas à parler : il est. Et son être suffit, dans le sens commun contemporain, à ce qu’il fasse autorité.

C’est, à mes yeux, le cœur du basculement. Avant 1835, l’autorité dans la sphère publique reposait sur des récits, des principes, des traditions — choses contestables, donc débattables, donc politiquement vivantes. Après, et progressivement, l’autorité se rabat sur des mesures — choses techniquement vérifiables, donc inattaquables sur le mode du non, donc politiquement évacuées du débat. La statistique a fait, à la politique moderne, ce que le marketing fait, dans l’analyse de Liogier, aux valeurs : elle a remplacé la conviction par l’objectivité, le débat par le constat, l’argument par le chiffre. Et l’on a appelé cela progrès de la rationalité — alors que c’est très précisément le contraire.

Reste un dernier point, qui touche au monde commenté dont nous parlons souvent. La statistique fournit au commentaire son carburant inépuisable. Chaque indicateur, chaque sondage, chaque classement réclame son commentaire — et ce commentaire n’est jamais épuisé, parce que l’indicateur suivant viendra demain. La machine « à parler-sur » tournerait à vide sans le chiffre quotidien qui lui donne sa matière. Et la machine à chiffres tournerait à vide sans le commentaire qui leur donne leur sens.

Les deux machines se soutiennent. Sans le chiffre, le commentaire n’aurait pas de prétexte ; sans le commentaire, le chiffre serait nu et muet. Ensemble, elles produisent ce régime du sens où l’on parle sans cesse de mesures qu’on n’a pas faites soi-même, dans une déférence vide à l’objectivité supposée du chiffre. C’est commento, ergo sum — mais avec un commentaire qui s’est lui-même délégué à la statistique, et qui ne fait plus que paraphraser ce qu’elle énonce.

Liogier décrit la pointe spectaculaire de ce phénomène. Olivier Rey en remonte la généalogie discrète. Pour comprendre où nous en sommes, il faut tenir les deux ensembles : le shocking amount qui éblouit, et la moyenne qui classe. Le premier fait événement ; la seconde fait monde. Et c’est, in fine, la seconde qui a remporté la partie.

Le statisticien probe le sait (il en existe !) qui s’épuise à rappeler les limites de ses propres outils. Le sage le sait aussi, qui prend la mesure avec mesure. Mais l’époque, elle, ne le sait plus. Elle a fait du chiffre son idole — au sens exact où l’idole est ce qu’on adore en croyant adorer autre chose. La statistique, dans le sens commun contemporain, n’est plus tenue pour un outil ; elle est tenue pour la réalité même. Et l’idole, comme toujours, finit par exiger les sacrifices qui lui sont dus.

Reste à savoir s’il est encore possible, dans l’épaisseur des chiffres qui nous arrivent chaque matin, de retrouver l’art ancien — qui s’appelait, dans une langue qu’on a oubliée, le jugement (l’esprit de finesse pascalien) — par lequel on examinait les choses en se rappelant qu’elles ne sont jamais réductibles à ce qui se mesure.

Illustrations : (en médaillon) dessin de Philippe Geluck (Le Chat).

Lire ce qui n’a jamais été écrit.

  1. Serge says:

    Je ne crois qu’aux statistiques que j’ai moi-même falsifiées. (Churchill , apocryphe?)
    Ou plus simplement j’évite de consulter les statistiques pour me fier seulement à ce que j’observe personnellement. Puisque les statistiques sont peu fiables, biaisées, au service d’une idéologie, cachées ou mises en avant en fonction d’intérêts de marchands ou de politiques. Vous aurez noté chez moi l’esprit fort, individualiste, à qui ne la fait pas, qui ne s’en laisse pas compter. (Enfin j’aimerais m’en approcher).

    1. Patrick Corneau says:

      Cher Serge, apocryphe sans doute, mais admirablement churchillienne par l’insolence ! Je vous rejoins sur la méfiance : les chiffres ne parlent jamais tout seuls ; il y a toujours derrière eux une main qui choisit, découpe, classe, exhibe ou escamote.
      Mais je me méfie aussi de l’autre idole : celle de l’observation purement personnelle, qui a ses biais, ses angles morts, ses petites falsifications intimes.
      Entre la crédulité statistique et l’orgueil de l’œil seul, il faudrait peut-être sauver cette vertu modeste : regarder les chiffres comme des symptômes, jamais comme des oracles — et regarder le monde sans croire que notre seule expérience l’épuise. Votre esprit fort est donc bienvenu, à condition qu’il reste, comme tout bon esprit fort, assez fort pour douter aussi de lui-même 😉

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