Science est ce qui, en particulier, n’importe à personne, et, en général, à tous. Littérature est ce qui n’importe qu’en particulier. Nicolás Gómez Dávila, Escolios a un texto implícito (1977), p. 27.
L’honnête homme et ses mille héritiers
Il y a des mots qu’on ne peut plus prononcer sans s’excuser. Honnête homme en fait partie. Dites « l’honnête homme du XVIIe siècle » devant un auditoire contemporain : vous verrez se former, à la commissure des lèvres, ce demi-sourire qui dit je sais, je sais, c’est touchant, mais avouez que c’est un peu daté. La figure paraît ringarde, élitiste, légèrement réactionnaire. Elle évoque les manuels Lagarde et Michard, le « bachot » d’avant-guerre, les bibliothèques poussiéreuses des notaires de province.
Pourtant l’honnête homme n’était pas une figure idéale ; c’était un type historique précis. Il désignait, dans le vocabulaire des moralistes français du XVIIe siècle — Méré qui en a fait un livre entier, La Rochefoucauld qui en mesure les défauts, Madame de Sablé qui en discute dans son salon — un homme cultivé sans être savant, capable de converser sur tous les sujets sans être spécialiste d’aucun, attentif aux livres comme à la vie, lisant avec la même aisance un sermon, une fable, un traité de morale, une comédie nouvelle. Pas un érudit ; pas un intellectuel ; un amateur au sens le plus haut du terme — celui qui aime, sans s’enfermer dans ce qu’il aime.
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Cette figure suppose une chose qu’on ne remarque pas tout de suite : qu’il existe un fonds commun de lecture à partir duquel toute conversation lettrée puisse partir. L’honnête homme et la femme du monde ont lu les mêmes pages — les mêmes Caractères, les mêmes Pensées, les mêmes Lettres provinciales, les mêmes Maximes. Ils peuvent donc se parler à demi-mot, se répondre par allusions, jouer entre eux comme on joue à un jeu qu’on connaît tous deux par cœur. Ce fonds n’a pas besoin d’être exhaustif — il faut surtout qu’il soit partagé. Sa fonction est moins l’accumulation que la circulation.
Et c’est bien ce qu’un certain état du livre rend possible. Pascal écrit les Pensées en pensant à Méré, à un lecteur cultivé qui le lira un soir au coin du feu. La Bruyère publie les Caractères pour un public qui reconnaîtra au passage l’ombre de Théophraste, le souvenir de Tacite, la dette à La Rochefoucauld. Le sermon de Bossuet, la lettre de Madame de Sévigné, la fable de La Fontaine, l’article du Mercure galant : tout cela circule dans le même milieu, est lu à peu près par les mêmes lecteurs, est commenté dans les mêmes salons. La conversation lettrée ne se distingue pas de la conversation tout court ; elle en est la forme accomplie.
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Le XVIIIe maintient ce milieu en l’élargissant. Le salon devient le café, l’académie privée devient l’Académie publique, et le fonds commun s’enrichit de Voltaire, de Rousseau, de Diderot. Mais la forme reste : un livre s’adresse à un lecteur qui pourrait, en principe, lire tous les autres livres — qui peut passer de l’Encyclopédie à Manon Lescaut sans changer d’outils mentaux.
Au XIXe siècle, quelque chose commence à se fissurer, mais lentement, presque imperceptiblement. Le public lettré s’étend — à la bourgeoisie d’abord, puis aux classes moyennes urbaines avec les progrès de l’instruction publique. Et avec cet élargissement, il se différencie. La lecture savante se sépare de la lecture mondaine, qui se sépare elle-même de la lecture professionnelle : les médecins, les juristes, les ingénieurs lisent désormais des livres écrits pour eux, dans une langue technique qui les distingue des autres lecteurs. Mais pour l’instant, cette différenciation est interne à un public qui se reconnaît encore comme un. Le médecin qui lit son traité d’anatomie le matin lit aussi Sainte-Beuve dans son journal le lundi soir.
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Il faut s’arrêter sur Sainte-Beuve, parce qu’il est l’emblème exact du moment qui précède la fragmentation. Les Causeries du lundi, qu’il publie chaque lundi à partir d’octobre 1849 dans Le Constitutionnel, puis dans Le Moniteur, paraissent dans un journal politique généraliste, lu chaque matin par les bourgeois parisiens qui veulent leurs nouvelles d’avant-hier et leur opinion d’avant-veille. Et ce lecteur ordinaire, qui ouvre son journal pour suivre le compte-rendu de la séance de la Chambre, trouve aussi, dans les colonnes du même quotidien, un essai de niveau pleinement universitaire sur Madame de Sévigné, Pascal, Diderot ou Joubert.
Cela suppose que le lecteur du Constitutionnel puisse passer, sans transition, de la politique à la critique littéraire la plus exigeante — qu’il dispose pour les deux des mêmes ressources, des mêmes attentes, du même temps. Sainte-Beuve n’écrit pas pour des lettrés professionnels ; il écrit pour le lecteur ordinaire d’un journal politique. Et c’est précisément ce qui rend ses Causeries possibles : la coïncidence, encore tenue, du public cultivé et du public lecteur de journal.
Quelque part vers la fin du XIXe siècle — il faudrait des philologues plus précis que moi pour donner la date exacte — l’expression grand public commence à s’imposer dans le vocabulaire de la presse et de l’édition. Le mot a l’air anodin ; il est en réalité bouleversant. Car grand public suppose, par définition, qu’il y en ait d’autres : un public petit, un public averti, un public spécialisé. Le moment où l’on parle de grand public est exactement celui où l’unité du public lecteur cesse d’être présupposée — où elle devient une catégorie marketing, c’est-à-dire une catégorie qu’il faut cibler parce qu’on ne peut plus la présumer.
Et le mot a une fonction productive, non seulement descriptive. Une fois qu’il existe, il attire les œuvres qui veulent le toucher, et il repousse celles qui ne le visent pas. Une littérature à grand public commence à se distinguer d’une littérature à public restreint — et cette distinction commerciale, peu à peu, devient une distinction esthétique. Le roman populaire d’un côté, le roman littéraire de l’autre. La revue savante, la revue grand public. La presse d’opinion, la presse d’information. À chaque fois, ce qui était un milieu unifié se scinde en deux marchés distincts, qui développent leurs codes propres et cessent de communiquer.
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Albert Thibaudet, qui écrit à La NRF dans le premier tiers du XXe siècle, prend acte de cette fragmentation avec une lucidité tranquille. Il observe que le public littéraire n’est plus un — qu’il y a désormais le public Goncourt et le public Femina, le public Nobel et le public confidentiel, et que ces publics ne se recoupent qu’à la marge. Il observe que la critique elle-même s’est différenciée : la critique universitaire, la critique journalistique, la critique des écrivains entre eux. Trois territoires aux frontières fortifiées, qui ne se reconnaissent presque plus.
Et il note — c’est l’observation décisive — que cette fragmentation n’est pas un accident temporaire. Elle est la forme nouvelle du milieu littéraire moderne. Le retour à un public cultivé unifié n’est pas pensable. La littérature s’adressera désormais à des publics, au pluriel, dont chacun aura ses œuvres, ses critiques, ses revues, ses prix.
Thibaudet l’écrit sans pathos. Il décrit ce qu’il observe.
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Le siècle qui a suivi a vérifié son diagnostic au-delà de ses prévisions. Le public cultivé n’a pas disparu — il faut le redire à chaque génération, parce que la déploration paresseuse en annonce périodiquement la mort. Il existe encore. Vous le rencontrez dans les bibliothèques municipales bien tenues, dans les librairies indépendantes qui survivent, dans les revues qui paraissent encore, dans les blogs qui s’obstinent. Il a même, peut-être, gagné en finesse là où il a perdu en nombre — la qualité du lecteur cultivé contemporain est souvent supérieure à celle de son équivalent du XIXe, parce qu’il a, lui, choisi sa culture, plutôt que de l’avoir reçue.
Mais il a perdu son rôle social. C’est cela qui change tout. Le lecteur cultivé du XVIIIe ou du XIXe siècle n’était pas seulement un lecteur ; il était une position. Une tribune, un relais, une instance de circulation. Ce qu’il lisait, il le faisait connaître ; ce qu’il jugeait, il en influençait la fortune ; ce qu’il défendait, il le défendait à voix haute, dans un milieu où sa voix portait. Aujourd’hui, ce même lecteur lit, juge, aime, défend — mais en privé. Sa voix porte à peine au-delà de son cercle d’amis. Il est devenu lecteur sans être public. Et la différence entre ces deux mots est exactement ce que ce feuilleton voudrait éclairer.
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L’honnête homme avait un héritier. Sa lignée s’est dispersée. Mille héritiers se sont substitués à lui, dont aucun ne tient le rôle qu’il tenait. Le médecin qui lit Saint-Simon le soir, l’avocate qui collectionne les éditions originales, l’enseignant retraité qui annote son Joubert, le libraire qui sait pourquoi il commande tel titre et pas tel autre, l’écrivain solitaire qui tient un blog : tous sont les héritiers de l’honnête homme, par fragments. Aucun ne dispose de la position qu’il avait. Ils sont nombreux ; ce sont de fins lecteurs ; ils sont seuls.
Et c’est dans cette solitude des héritiers, plus que dans aucune autre cause, qu’il faut chercher la source du basculement. Une littérature ne se défait pas quand ses lecteurs disparaissent. Elle se défait quand ses lecteurs deviennent invisibles les uns aux autres — quand chacun lit dans son coin, sans savoir qui lit en face, sans pouvoir s’adresser à un « vous » qui le reconnaisse. Le public cultivé n’a pas été remplacé par un public moins cultivé ; il a été remplacé par mille lecteurs cultivés qui ne se voient plus.
Samedi prochain, donc — ce qu’il advient d’un écrivain qui doit travailler dans cette dispersion, qui doit choisir son lectorat avant d’écrire, qui doit se résigner à ce que la moitié de ses allusions tombent dans le vide. Comment écrit-on quand le fond commun s’est défait ? La question, depuis un siècle, a transformé la littérature plus qu’aucune révolution esthétique n’aurait pu le faire.
De la lecture
Éloge du mauvais lecteur
Illustrations : (en médaillon) illustration à partir d’une pointe sèche de Paul César Helleu.
Lire ce qui n’a jamais été écrit.
