C’est grâce à Édith de la Héronnière, merveilleuse introductrice dans Promenade parmi les tons voisins (Isolato, 2007), que j’ai découvert la sprezzatura, cet art du minimum dicere dont Cristina Campo a défini les contours dans un unique, précieux et rayonnant ouvrage : Les Impardonnables*. Depuis longtemps j’attendais un livre de référence qui réponde aux nombreuses questions que cette notion suscite et autour de laquelle je tourne depuis dix ans. J’avais bien, ça et là, trouvé des articles ponctuels, des notes instructives, mais il me manquait une étude d’ensemble qui en trace l’émergence historique, la généalogie culturelle et les prolongements esthétiques, moraux et socio-comportementaux. La “sprezzatura” – De l’excellence à la grâce, signé par Roderick-Pascal Waters vient à point : il est de ces essais qui, tout en parlant du passé, éclairent soudainement notre présent avec une netteté troublante. Bref, il appartient à cette famille de textes académiques où l’intelligence critique se conjugue à une élégance de ton, et où la recherche érudite rejoint une forme de méditation existentielle. C’est suffisamment rare dans le monde de la recherche universitaire pour être souligné, nous sommes trop habitués à un style de dissertation poussiéreuse fait de phrases filandreuses et pontifiantes.
Philosophe de formation, essayiste discret mais reconnu dans les cercles de pensée esthétique, Roderick-Pascal Waters a travaillé sur des sujets variés, parmi lesquels : Bossuet, Castiglione, Gracián, Racine, Nietzsche, Poussin, B. Varchi, la leggiadria, l’épicurisme, la raison d’État, la perspective, l’« odeur de sainteté », l’esthétique picturale du paysage, du geste, du portrait. Avec La “sprezzatura”, il prolonge cette réflexion en abordant une notion à la fois limpide et insaisissable : l’art de tout faire avec aisance, comme si de rien n’était – “D’un cœur léger, avec des mains légères” selon la belle formule de Cristina Campo.
Issu de Il libro del cortegiano, Le Livre du Courtisan (1528) de Baldassare Castiglione (dont on peut admirer le portrait par Raphaël dans la Grande Galerie du Louvre), Roderick-Pascal Waters rappelle que le terme italien désigne au départ une forme de grâce sociale, un talent à se montrer sans se mettre en avant, à dissimuler l’effort derrière l’apparence de la facilité. Mais il en élargit la portée. Il voit dans la sprezzatura non seulement une posture esthétique, mais une éthique du retrait, une résistance subtile à l’ère de l’exhibition et de l’ego surexposé. De saint Augustin à Cicéron, de la société de cour à l’esthétique de la performance contemporaine, par touches délicates, Roderick-Pascal Waters convoque Castiglione, Gracián, Montaigne, Pascal, Proust (le pédant Bloch et la maniérée duchesse de Guermantes) – mais aussi les concepts plus inattendus comme la “distinction” dans la sociologie de Pierre Bourdieu ou même certains artistes contemporains pour dessiner une constellation d’attitudes et de silences, de gestes retenus et d’éclats furtifs.
Le livre ne cherche pas à enfermer son objet dans un système. Au contraire, Roderick-Pascal Waters en épouse la logique implicite : la sprezzatura ne s’explique jamais tout à fait, elle se perçoit, se devine. D’où cette écriture souple, digressive sans être dispersée, qui semble elle-même pratiquer ce qu’elle théorise — une manière de ne jamais appuyer, de suggérer plutôt que de démontrer, de marcher à pas feutrés sans rien céder à la superficialité.
Mais le propos n’est pas qu’esthétique. En filigrane, c’est une vision du monde qui se dessine, une posture “sur le guet” mais apaisante : celle où le visible n’épuise pas le réel, où l’on peut encore croire à une forme d’autorité sans tapage, à une excellence humble, à une présence légère dans une époque trop souvent saturée de bruit et de poses. Sa réflexion sur « l’affettazione » – cette affectation qui trahit l’effort – résonne particulièrement dans nos sociétés de l’image et de la communication. Il est inutile de rappeler combien notre actualité brutale et brutalisante, obsédée de buzz et saturée de tapage médiatique et réseautique est antinomique de cette aspiration à une ascèse cachée.
La “sprezzatura” – De l’excellence à la grâce est un livre précieux parce qu’il nous apprend à regarder autrement. À désirer moins briller qu’être, moins convaincre qu’irradier. Et dans ce
désapprentissage du spectaculaire, de la performance quantifiée se cache peut-être un espoir rare : celui de retrouver le goût de la justesse, du geste net, de la pensée qui ne s’impose pas, qui n’insiste pas — mais qui touche, infuse, silencieusement. C’est l’élégance distante de ces “réfractaires” qui, conscients de leur excellence, se contentent d’être sans accorder aucune importance à ce qu’ils font, ni à ce qu’on leur dit et encore moins à ce qu’on dit d’eux. Ils savent, ainsi que le recommandait Jacques Chardonne, “poser le pied assez légèrement sur cette terre.”
Si évidence et mystère cohabitent dans cette “désinvolture” qui ne se réduit ni à la “nonchalance” qu’elle signale bel et bien, ni à “l’art de cacher l’art” dont certes elle se réclame, l’essai de Roderick-Pascal Waters réussit à montrer, en préférant l’esprit de synthèse à l’érudition, l’importance aussi discrète que capitale de la sprezzatura dans notre culture et sa possible résurgence. Ainsi se dessine avec cette manière d’être au monde une voie de salut pour celles et ceux qui s’interrogent sur les chemins de l’accomplissement humain et cherchent à comprendre comment l’art peut, parfois, atteindre à la grâce. À l’heure où les réseaux sociaux et les selfies sont devenus la norme du paraître, la réflexion sur l’image de soi du courtisan ne peut nous être indifférente et, puisque l’intelligence artificielle menace de remplacer l’humain par l’algorithme, la méditation sur la grâce qui nimbe l’émotion amoureuse ou la séduction artistique nous concerne urgemment. La sprezzatura, c’est le halo d’incertitude, d’improvisation, de jeu propre à l’humain, irréductible à la statistique, aux équations et aux simples rapports de force.
Une lecture recommandée à ceux qui ne désespèrent pas, malgré la montée du désert, de retrouver quelques filets d’eau pure.
* Étonnement de ne pas voir ce grand livre mentionné par Roderick-Pascal Waters dans son étude.
La “sprezzatura”. De l’excellence à la grâce de Roderick-Pascal Waters, Les Belles Lettres, 2025 (27€). LRSP (livre reçu en service de presse).
Illustrations : (en médaillon) Agnolo Bronzino, Portrait d’un jeune homme (vers 1530-1540). Dans le billet : Baldassare Castiglione peint par Raphaël (vers 1514-1515) ©️ musée du Louvre – Éditions Les Belles Lettres.
Lire ce qui n’a jamais été écrit.



Vous venez de faire le portrait du champion de tennis Roger Federer.
Oui, vous avez entièrement raison. Les cours de tennis sont les derniers lieux sportifs où l’on peut encore trouver l’élégance gestuelle et morale de la sprezzatura. Denis Grozdanovitch, ancien tennisman, a fait cette même remarque dans son livre “Une affaire de style”.
🙂
Voilà un article qui me montre que je dois absolument lire ce livre que je n’aurais sûrement pas remarqué sans vous ! Merci, je l’ai commandé aussitôt. Quel admirable sujet et combien en effet, on avait besoin d’une vraie étude sur cet intraduisible de la langue italienne, intraduisible mais profondément universel (je me dis que j’ai lu des classiques japonais comme Urabe Kenko ayant exactement cette attitude pour laquelle il existe peut-être un mot japonais que je ne connais pas).
Oui, je crois aussi que cet “intraduisible” est profondément universel. Il est vrai qu’au Japon on trouve de nombreux gestes, attitudes qui s’en rapprochent (la façon de vous rendre la monnaie par exemple…). Mais la sprezzatura n’est pas l’apanage des peuples dits civilisés – j’imagine cette attitude possible chez quelques peuplades amérindiennes ignorant ou ayant renoncé à toute forme d’“hubris”…