Le sage qui s’est porté au-dessus de lui-même
Repose quand il court, agit quand il contemple.
Angelus Silesius
Thomas Mercier est la ponctualité incarnée. Chaque matin, son réveil sonne à 5h30 précises, et moins d’une seconde plus tard, il est déjà debout, prêt à affronter sa journée métronomiquement planifiée. Son agenda électronique synchronisé avec sa montre connectée, son téléphone et son ordinateur ne laisse pas la moindre place à l’improvisation. Il n’existe pas, assure-t-il, la moindre petite fente où le temps aurait pu monter en herbe.
Dans son appartement aménagé et organisé comme un laboratoire, tout est rangé selon un système que ce grand maniaque a lui-même perfectionné au fil des années. Ses dossiers professionnels sont classés par couleur, date et importance. Ses rendez-vous personnels – rares – sont programmés des semaines à l’avance, jamais annulés, toujours respectés à la minute près.
Ses collègues dans la société d’audit où il travaille, le surnomment “Rolex” (symbole de l’évidente dégradation de l’être en avoir). Thomas prend cela pour un compliment, ignorant les regards apitoyés qu’on lui lance parfois à la cafétéria, où il ne s’attarde jamais plus de quinze minutes, montre au poignet, les yeux rivés sur l’écran de son téléphone, avalant son repas comme une pure formalité.
“Le temps, c’est de l’argent”, répète-t-il platement à ses subordonnés, qui redoutent ses briefings matinaux où le moindre retard est sanctionné d’un regard glacial. En dix ans de carrière, Thomas a gravi les échelons à une vitesse vertigineuse, accumulant bonus et promotions, mais aussi migraines, insomnies et neurasthénie. Il s’use dans une roue de hamster tournant toujours plus vite sur elle-même. Sa vie sentimentale, quant à elle, ressemble à un désert – les quelques relations qu’il a tenté d’entretenir se sont toutes soldées par un échec, ses partenaires lui reprochant son obsession maladive à tout contrôler, son incapacité à vivre l’instant présent.
Tant va la Rolex au poignet qu’à la fin elle se brise.
Un soir de décembre, alors qu’il rentrait chez lui après une journée particulièrement épuisante, Thomas s’écroula dans le métro. Syncope due au surmenage : burn out ! diagnostiqua le médecin urgentiste. Prescription : repos complet pendant deux semaines.
Pour Thomas, ce fut comme lui demander d’arrêter de respirer.
Les premiers jours de son arrêt forcé furent un cauchemar. Il tournait en rond dans son appartement, consultant convulsivement ses emails professionnels malgré l’interdiction formelle de son supérieur. Le silence de son téléphone lui était insupportable. Dormir au-delà de 6h du matin lui semblait une perte de temps impardonnable.
Le cinquième jour, exaspéré par son incapacité à se détendre, il sortit marcher sans but dans les rues de la ville. C’est alors qu’il aperçut dans la vitrine d’un bouquiniste, un petit livre à la couverture usée : L’Art de perdre son temps par un auteur inconnu. Intrigué, il entra et l’acheta.
Ce soir-là, pour la première fois depuis des années, Thomas ne programma pas son réveil. Il lut le livre d’une traite, fasciné par cette philosophie si éloignée de la sienne, qui prônait l’inactivité comme voie vers la sérénité.
Le lendemain matin, dans un geste qui lui sembla à la fois libérateur et sacrilège, il ôta sa montre et la jeta dans un tiroir. Les jours suivants, il s’exerça à briser ses habitudes les plus ancrées. Il prit son petit-déjeuner à midi. Il laissa la vaisselle s’accumuler dans l’évier. Il sortit sans destination précise et s’assit sur un banc pour observer les nuages pendant des heures.
À la fin de son arrêt maladie, Thomas fit une chose qu’il n’aurait jamais imaginée possible : il démissionna. Ses économies lui permettaient de vivre modestement quelques mois, le temps de réfléchir à ce qu’il voulait vraiment faire de sa vie.
Commença alors une étrange expérience : arriver délibérément en retard à tous ses rendez-vous. D’abord quelques minutes, puis de plus en plus longtemps. Curieusement, cette nouvelle attitude provoqua des rencontres inattendues. Un jour, ayant raté de deux bonnes heures son rendez-vous chez le coiffeur, il découvrit que ce dernier était aussi passionné de photographie que lui – une passion qu’il avait abandonnée faute de temps. Ils devinrent amis.
Une autre fois, ayant oublié un dîner avec d’anciens collègues, il s’installa dans un petit restaurant de quartier où il fit la connaissance de Clara, une céramiste qui créait des pièces uniques inspirées par la nature. Elle l’invita à son atelier “quand il aurait le temps”, sans date précise. Cette absence de contrainte temporelle lui parut étonnamment rafraîchissante. Il ne remettait rien à plus tard car “plus tard” s’était évanoui.
Progressivement, Thomas apprit à savourer l’attente, à s’installer “pour attendre” sans but précis. L’ennui avait disparu, il semblait même n’avoir jamais existé. Dans ces moments d’apparente inactivité, une sorte d’ouverture s’opérait en lui : des idées nouvelles germaient dans son esprit. Il commença à tenir un carnet, non plus pour planifier ses journées, mais pour noter ses questions, ses observations, ses rêveries qui venaient à foison.
Des événements commencèrent alors à se produire sans qu’il agisse pour les provoquer, et étrangement, ils semblaient toujours arriver au bon moment. Des amis lui rendaient visite quand il pensait le moins à eux et qu’ils lui étaient le moins nécessaires. Parfois leurs cadeaux ou gentillesses qui n’étaient en rien précieux arrivaient au bon moment comme s’il avait eu la haute main sur les voies du ciel.
Un matin de printemps, assis dans un parc, Thomas se remémora une fable que lui avait raconté son grand-père : celle d’un jeune berger qui, un dimanche, est autorisé à entrer dans la montagne aux riches trésors, mais avec une injonction énigmatique : “N’oublie pas le meilleur”. Le berger, ébloui par les pierres précieuses et l’or qui s’offraient à sa vue, en avait rempli ses poches jusqu’à ne plus pouvoir marcher. Au moment de sortir, la porte de la montagne s’était refermée devant lui. Il avait oublié le meilleur : la clé qui ouvrait la porte, symbole de la liberté de partir et de revenir.
Thomas comprit alors que le meilleur, c’était le non-faire, cette capacité à laisser les choses advenir sans chercher compulsivement à les contrôler. En renonçant à sa frénésie d’activité, en s’éloignant des agités qui “roulent comme roule la pierre, conformément à l’absurdité de la mécanique”, il avait trouvé quelque chose de bien plus précieux : la présence au monde, l’ouverture aux possibles. En lâchant prise, se présentent à nous toutes les croisées de tous les chemins que la vie offre dans sa beauté, sa multiplicité, son efflorescence perpétuelle. Intuitivement Thomas avait compris que la volonté nous rend aveugles à ce qui survient. C’est l’absence d’intention et de volonté dans le non-agir qui rend clairvoyant car, mystérieusement, il éclaire ce qui survient.
Six mois après sa démission, Thomas n’avait toujours pas retrouvé d’emploi stable. Il gagnait un peu d’argent en donnant des cours de photographie le week-end et en aidant Clara à tenir les comptes de son atelier de céramique – où il passait d’ailleurs de plus en plus de temps. Leur relation évoluait à son rythme, sans pression d’aucune sorte, sans attentes définies.
À cette époque, il commença à se sentir à peu près bien. Thomas avait rejoint notre penchant presque naturel à l’inertie. Il accomplissait peu de choses et pensait qu’en ce monde rien n’est accompli, convaincu que la beauté seule se réfugie dans l’inaccompli.
Celui qui agit détruira
Celui qui saisit perdra
Le sage, n’agissant sur rien, ne détruit rien
Ne s’emparant de rien, il n’a rien à perdre.
Laozi
Illustrations : (en médaillon) Image générée par IA.
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