Un fidèle et sagace lecteur (il se reconnaîtra) commentant mon billet sur La défaite de Dieu de Sergio Quinzio, m’a amené à poser la question suivante : si Dieu n’existe pas, reste cette question, plus troublante peut-être que toutes les réponses : pourquoi l’homme ne cesse-t-il pas de lui faire son procès ?
Étrange acharnement, en effet. On ne plaide pas contre le néant. On n’instruit pas un dossier contre ce qui n’a jamais comparu. Et pourtant l’humanité, depuis qu’elle écrit, ne fait guère que cela — dressant réquisitoire sur réquisitoire contre un accusé dont elle proclame par ailleurs qu’il n’existe pas. Il y a là une énigme, et peut-être même un symptôme.
Commençons par la grammaire. Même niée, la place de Dieu demeure : place du destinataire absolu, du tu ultime devant lequel porter plainte. L’athée qui accuse parle encore la langue qu’il récuse — une grammaire théologique sans théologie, un tribunal sans juge mais pourvu de son huissier. Nos indignations, nos imprécations devant le mal gardent la forme liturgique d’une prière retournée. Les limites de notre langage, dirait Wittgenstein, portent toujours cette ombre-là. On n’efface pas si facilement les formes qui ont structuré deux millénaires de conscience occidentale.
Vient ensuite la question de l’adresse. Si Dieu n’existe pas, à qui adresser la facture de l’enfant leucémique, de l’aveugle, des suppliciés (au nom de Dieu) de la prison d’Évin en Iran ? À personne — et c’est insupportable. Le procès est la façon dont l’homme refuse que la souffrance soit sans destinataire. Moins une théologie qu’une révolte contre le silence cosmique : mieux vaut un coupable absent qu’un néant indifférent. Faire le procès de Dieu, c’est encore préserver l’idée qu’il y avait quelqu’un à appeler — idée plus consolante, tout bien pesé, que celle d’un univers où le cri ne rebondit sur rien.
Ivan Karamazov l’a formulé une fois pour toutes : les larmes d’un seul enfant martyrisé rendent inacceptable toute théodicée. Cesser le procès, ce serait consentir, tourner la page, laisser filer la comptabilité. Le procès maintient la plaie ouverte contre toute réconciliation hâtive. Il est une forme de piété à rebours — la seule peut-être restée possible après les charniers du XXe siècle. Les larmes de l’enfant mort ont besoin d’un procureur permanent, même si le banc des accusés demeure vide.
Ici Sergio Quinzio peut éclairer autrement. Si Dieu s’est défait lui-même — si la Parole a retiré son
logos et ne laisse plus qu’un cancer de logos qui a perdu sa Parole —, alors le procès change de nature. Il n’est plus accusation d’un absent mais endeuillement d’un promettant qui n’a pas tenu. L’homme fait à Dieu le procès qu’on fait à un père qui s’est défilé : procès d’abandon plus que d’imposture. Ce n’est pas tout à fait l’athée qui plaide, c’est le croyant trahi qu’on n’a jamais complètement extrait de nous. Nous portons le deuil de quelqu’un en qui nous n’osons plus croire mais dont nous ne cessons d’attendre des comptes.
Il y a, aussi, une ruse dans cette persévérance. Faire le procès de Dieu, c’est faire le procès de l’homme sans oser se l’avouer. Nous déplaçons sur la figure divine les turpitudes de l’espèce — Auschwitz, Hiroshima, l’Histoire dans sa masse affligeante — parce qu’un accusé à notre mesure serait insoutenable. Günther Anders l’a bien vu : nous avons commis des choses plus grandes que nous, irreprésentables depuis la conscience individuelle qui les a pourtant rendues possibles ; il nous faut donc un coupable qui soit à la hauteur. Dieu, même évanoui, fait office d’alibi métaphysique : il porte ce que nous ne pouvons porter nous-mêmes.
Sous tout cela demeure une donnée plus ancienne que les théologies et qui leur survit. L’homme ne supporte pas son propre néant sans adversaire. Il lui faut un vis-à-vis à sa mesure — c’est-à-dire démesuré. Pascal le savait : l’homme passe infiniment l’homme. Il lui faut un infini à qui parler, fût-ce pour l’invectiver. L’incroyant procédurier est encore un croyant honteux de son besoin de transcendance. Le procès, peut-être, est la dernière forme de relation quand la prière n’est plus possible : une manière de garder le fil tendu vers ce qui ne répond plus.
Il y a, dans le livre de Job, une scène qu’on relit rarement comme il faut. Job, frappé, accuse. Il tempête, il réclame des comptes, il refuse les consolations. Ses amis, eux, défendent Dieu, lui tressent des théodicées bien ficelées, l’excusent de tout. Et c’est Job que Dieu, à la fin, déclare avoir parlé juste — non ses amis. Cette asymétrie devrait nous arrêter. Job dit tu à Dieu jusque dans l’imprécation ; ses amis ont déjà glissé au il — ils disent Dieu est juste, Dieu a ses raisons, Dieu éprouve ses élus. Le blasphème de Job maintient une relation ; la piété de ses amis ne produit plus que du discours, du commentaire. Job parle à Dieu ; eux parlent de lui. Et c’est bien pourquoi Dieu leur préfère le plaignant : celui-ci garde ouvert ce que ceux-là ont déjà refermé, enfoui dans le bavardage…
Voilà peut-être ce que le procès interminable préserve à son insu : la deuxième personne. Ce tu orageux, scandaleux, qui tient encore le fil quand la prière est tombée. Car la théodicée et l’athéisme, qu’on y prenne garde, partagent la même grammaire : ils parlent l’un comme l’autre de Dieu à la troisième personne. Le théologien qui justifie et le philosophe qui nie produisent également du commentaire — discours sur un objet devenu il. Seul le plaignant continue à dire tu. Seul le procès, dans son acharnement apparemment déraisonnable, résiste à la grande conversion du monde au commentaire, cette pente qui réduit toute présence à un objet de glose. L’imprécation garde vivant ce que l’explication a déjà enterré. Et le paradoxe n’est pas si mince qu’on pourrait le croire : ce qui semble le plus éloigné de la foi — le procès, l’invective, le blasphème même — en conserve peut-être l’ossature essentielle, à savoir l’adresse ; tandis que ce qui se présente comme foi ou comme savoir, quand c’est formulé à la troisième personne, a déjà tout perdu sans le savoir.
Peut-être est-ce là, au fond, la raison du procès indéfini. Nous préférons l’orage au système, la plainte à l’explication, l’adresse au commentaire. Tant qu’il y a procès, il y a quelqu’un à qui parler — et c’est peut-être tout ce qui nous sépare, encore, du silence définitif.
Reste, il est vrai, une dernière objection, la plus gênante peut-être : ce billet même est commentaire, qui en appellera d’autres, et ainsi de suite. Nous alimentons la machine même que nous décrivons. Il n’y a pas de dehors — et ce dehors manque pour des raisons qui tiennent à ce que nous sommes.
Illustrations : (en médaillon) photographie origine internet ©Younis Tirawi. Cette photographie ayant fait le buzz sur les réseaux sociaux, je n’ai pu m’empêcher de commettre ce petit texte : Le Christ abattu.
Lire ce qui n’a jamais été écrit.

Bravo !
Merci !
🙂
Cher ami,
Au risque d’agacer je viens apporter encore une fois la contradiction.
Il ne me semble pas que l’athée ou l’agnostique fasse le procès de Dieu. Il serait absurde
comme vous le dites de faire le procès d’une entité inexistante. Il me semble qu’ils demandent aux croyants de ne pas leur imposer leur foi, ou qu’ils sont indifférents à ces croyances, ou qu’ils font le procès non pas de dieu mais de ce que veulent leur imposer les croyants. Ce qui s’appelle la laïcité. Tout ceci étant évidemment plus facile en France qu’en Afghanistan. Mais je ne connais aucun tribunal qui ferait le procès de dieu ou de manifestation dans la rue pour protester contre une religion en prétendant que c’est une secte qui a réussi. D’autant plus que le bon vieux anticléricalisme à la papa s’est fait très discret depuis l’arrivée de l’islam, religion qu’il est plus problématique de critiquer.
Ceci étant dit je me considère de culture chrétienne puisque toute notre société occidentale a été créée par cela. Je ne manque jamais d’entrer dans une église parce que c’est beau, paisible, et que je suis un athée mystique et contemplatif (une nouvelle catégorie). Et que je jalouse non pas les riches mais les croyants qui ont pu donner un sens à leur vie et se consoler d’avoir à mourir. Bon je sais, c’est un peu le bazar dans ma tête…
Cher Serge,
Vous n’agacez nullement : vous obligez à préciser, ce qui est toujours salutaire.
Je crois d’ailleurs que votre objection touche juste, au moins en partie. En effet, l’athée conséquent ne fait pas à proprement parler le procès de Dieu, puisqu’il n’a aucune raison d’instruire le dossier d’une inexistence. Le plus souvent, comme vous le dites, il fait plutôt le procès des prétentions humaines à parler au nom de Dieu, à imposer une foi, une morale, un ordre, une emprise. Autrement dit, il ne juge pas Dieu, mais ses représentants autoproclamés, ses clergés, ses appareils, ses usages sociaux ou politiques. C’est en ce sens que la laïcité n’est pas une guerre contre Dieu, mais une mise à distance des pouvoirs qui prétendent s’autoriser de lui.
Mais il me semble qu’il subsiste malgré tout autre chose, plus profond, plus obscur, plus ancien que le simple anticléricalisme. Car même là où la croyance s’effondre, même là où Dieu n’est plus tenu pour existant, la figure de Dieu continue de fonctionner comme l’adresse suprême de la plainte humaine. On ne cesse de lui intenter un procès, fût-ce dans le vide, parce qu’il demeure le nom du manque de justice, du silence du ciel, de l’absence de réponse devant la souffrance, la mort, le mal. En ce sens, ce n’est pas seulement le croyant déçu qui accuse Dieu : c’est l’homme lui-même, dès lors qu’il ne se résigne pas tout à fait à l’absurdité de sa condition.
Votre formule d’« athée mystique et contemplatif » est très belle, et sans doute moins contradictoire qu’il n’y paraît. Elle dit assez bien cette étrange situation moderne : ne plus croire, sans pour autant être délivré du besoin de silence, de beauté, de recueillement, ni même d’une certaine jalousie envers ceux qui croient. Peut-être est-ce là, justement, le signe que Dieu continue de travailler les consciences même quand la foi s’est retirée : non plus comme présence assurée, mais comme absence insistante.
Le « bazar », comme vous dites, est peut-être simplement la forme honnête qu’assume aujourd’hui une conscience qui refuse à la fois la crédulité et le cynisme.
Amicalement,
PC
C’est exactement la réflexion que je me suis faite en lisant les oeuvres de certains cyniques et de certains athées, oú la question de Dieu revient de manière recurrente et systématique. D’où vient ce besoin ? En suis arrivé à la conclusion, qu’au fond, ce n’est pas tant que certains athées ne croient pas en Dieu, c’est qu’ils sont en colère contre lui.
🙂