Sur Les années bienheureuses du châtiment de Fleur Jaeggy
Les Éditions Zoé reprennent en poche, dans une série baptisée « Les fins d’enfance », le maître-livre de Fleur Jaeggy initialement paru en 1992 chez Gallimard. On ne saurait mieux mal le classer : ces cent petites pages établissent précisément le contraire — que l’enfance ne finit pas, qu’elle gèle sur pied.
Tout tient dans la première phrase : « À quatorze ans j’étais pensionnaire dans un collège de l’Appenzell. » Aussitôt paraît l’ombre tutélaire : sur ces chemins se promenait Robert Walser, interné à Herisau, à deux pas ; il y mourut un jour de Noël, couché dans une neige qui garda l’empreinte du corps — il existe des photographies. Au pensionnat, nul ne savait qu’il existât, pas même le professeur de littérature ; la narratrice, des décennies après, regrette qu’on ne soit pas allé cueillir une fleur pour la lui offrir. Le diapason est donné en une page : l’idylle et la tombe, la propreté helvétique et ce qui macère d’obscur derrière les géraniums des fenêtres. Ici, la promenade elle-même n’est pas un plaisir mais un Zwang — une contrainte, dans l’idiome du lieu.
Le décor : le Bausler Institut, à Teufen, sous un écriteau scellé au mur, Töchterinstitut. La narratrice, sans nom, y échoue après six ans déjà d’institutions ; une mère invisible administre sa vie par lettres depuis le Brésil ; un père fantomatique, Herr Dr., la reçoit aux vacances dans des hôtels suisses et consigne les dates de ses visites sur un carnet de toile bleue, Mein Lebenslauf — c’est toute sa paternité. Survient Frédérique, presque seize ans, parfaite : l’écriture calligraphiée, le linge plié avec un soin de sacristie, une obéissance si totale qu’elle devient la forme supérieure du dédain. Ce qui naît alors entre elles, Jaeggy se garde bien de l’appeler amitié : c’est une campagne, un rite, une ascèse à deux — on soupèse chaque mot, on ne se touche jamais, une ferveur glacée proscrit l’effusion. La cadette s’exerce à copier l’écriture de l’aînée jusqu’à une exactitude de faussaire ; qui copie, comprend-elle, finit par devenir l’auteur.
Autour, des silhouettes au trait sec : l’Allemande de chambrée, qui se lime les ongles pour des bals rêvés et noue ses lettres d’un ruban rose ; Micheline la Belge, dont la gaieté efforcée fatigue comme un métier ; la petite fille noire surtout, fille d’un président africain reçue avec fanions et discours, étouffée de caresses par la directrice — puis élue victime par un accord muet dont Jaeggy démonte la mécanique en une page qui glace : nul ne désigne la rejetée, c’est un mouvement général, une rhabdomancie du malheur. Au concert de Noël, Frédérique joue une sonate de Beethoven sans vanité ni modestie, absente à ses propres mains, et salue comme un automate ; on applaudit moins un talent qu’un pouvoir subi.
Puis le banquier de Genève meurt — c’est le père de Frédérique — et Frédérique disparaît, laissant en gare de Teufen un billet d’adieu métaphysique, œcuménique, où leur lien n’est pas même mentionné. On la retrouvera par éclipses. À Paris, vers ses vingt ans, dans une chambre nue aux murs jaunis, sans feu — un peu d’alcool brûlé dans une casserole —, une chaise unique ; elle y converse, dit-elle paisiblement, avec les morts. Devant ce dénuement, la visiteuse comprend que l’ascèse est le dernier mot de l’esthétisme : une cellule peut être un style. Des années plus tard, Frédérique tente d’incendier la maison maternelle de Genève — rideaux, tableaux, et la mère, qui lisait au salon. Suit un thé chez Madame, d’une douceur somptueuse, capitonnée, où l’on parle météorologie pendant que la fille suffoque sur le divan ; sur le seuil, la vieille dame glisse, de la même voix suave, qu’il ne faut pas en tenir rigueur à son enfant — elle n’y est pour rien. Vingt ans encore, et une lettre arrive de l’hôpital psychiatrique : elle est lasse d’en être l’hôte ; l’étape d’après, écrit-elle, serait le cimetière. Dernière page : retour à Teufen. Personne ne se souvient du nom du collège. Le bâtiment abrite désormais une clinique pour aveugles.
Voilà, pour le Lorgnon, le vrai sujet : ce livre ne s’explique jamais. Pas une phrase n’y commente la précédente ; Jaeggy procède par juxtaposition, et le verdict loge dans les blancs. Encore faut-il mesurer ce que ce peu-disant déclenche. Car l’ellipse, ici, ne clôt pas le sens : elle le disperse. Chaque silence est une charge à retardement. L’homme d’Andalousie a-t-il existé, ou Frédérique s’inventait-elle une vie ? Qu’est-ce qui a fait basculer la plus obéissante des pensionnaires vers le feu ? La narratrice aimait-elle Frédérique, ou voulait-elle être Frédérique ? — et pourquoi, elle qui dévisage tout le monde, ne se nomme-t-elle jamais ? Le roman pose ces questions avec une précision d’horloger et se retire sans en trancher aucune. La déflagration est différée : elle a lieu dans la tête du lecteur. Le vrai incendie de ce livre, ce n’est pas la maison de Genève — c’est nous. Nous brûlons d’insistantes questions qui s’entremêlent et découragent toutes réponses possibles.
Qu’on mesure la singularité d’un tel régime aujourd’hui. Tout, désormais, nous parvient pré-commenté : l’œuvre se précède elle-même sous forme de note d’intention, la nouvelle arrive flanquée de son mode d’emploi indigné ou flatteur, l’image de sa légende, et il se trouve des romans pour livrer leur grille de lecture en quatrième de couverture. Le monde commenté a horreur du blanc. Jaeggy, elle, retranche jusqu’aux prénoms ; elle donne les faits dans l’ordre d’un constat et nous laisse le délibéré. Ce faisant, elle rapatrie le commentaire dans son seul lieu légitime : le for intérieur. L’ellipse est peut-être le dernier espace non colonisé — et cette confiance faite au lecteur, cette politesse de ne rien mâcher, la forme la plus haute de l’égard.
Même économie du côté des affects. Personne ne pleure en scène dans ce roman où tout devrait faire pleurer. L’Allemande, apprenant l’agonie d’un cousin, noue et dénoue le ruban rose de ses lettres, y glisse le moment venu l’enveloppe bordée de noir, refait le nœud : le deuil comme travail de classement. L’unique déclaration d’amour est prononcée sur un quai de gare — et encore, davantage au paysage qu’à l’intéressée. Attendant Frédérique une dernière fois, la narratrice commande deux verres d’Ovomaltine : c’est tout le pathos que le livre s’autorise. Or chacun connaît l’effet de ces pages : on sort dévasté d’un roman où nul ne s’émeut. C’est que l’émotion exprimée se consomme, tandis que l’émotion contenue se conserve. Jaeggy a compris avant tout le monde la chaîne du froid : pour que le sentiment parvienne intact au lecteur, il faut le transporter congelé.
On mesure là encore l’anachronisme — ou l’avance. Notre espace public est devenu un déversoir : indignations à heure fixe, larmes filmées, cœurs distribués par milliers, l’intime versé au flux comme une cotisation. Eva Illouz a décrit ce capitalisme émotionnel où l’affect, dûment exhibé, fait office de monnaie ; le cours en est, comme de toute monnaie trop émise, à la baisse. Jaeggy pratique la politique inverse : thésauriser. Sa froideur n’est pas une absence de sentiment, c’est un sentiment tenu — la pudeur élevée à la dignité d’une syntaxe. Nos débords disent moins l’émotion que la peur de n’être pas crus ; son gel, lui, n’a besoin de convaincre personne. Il lui suffit de brûler au toucher.
Les Italiens ont un vieux mot pour cette élégance qui cache l’art et dédaigne ses propres effets : la sprezzatura — Cristina Campo en fit une éthique ; Jaeggy l’a passée au gel. Souvenez-vous du concert de Noël : jouer supérieurement, saluer comme un automate, quitter son triomphe sans un regard. Le style de ce livre a les manières de son héroïne — le dédain, nous l’avions rencontré chez Frédérique, loge jusque dans l’étymologie du mot : la phrase la plus meurtrière y tombe du bout des lèvres, comme si elle ne coûtait rien — et ne visait personne.
Reste que ce grand-petit livre est aussi, mine de rien, l’un des portraits les plus féroces qu’on ait donnés de la Suisse — une sociologie en creux, sans une thèse, sans un adjectif militant. Le décor est de carte postale : géraniums incandescents, fenêtres bordées de blanc, chemins propres, neige ponctuelle. Mais regardons ce que la carte postale administre. Un pays qui s’est fait une industrie des enfances déposées : la narratrice y est placée à huit ans comme un capital dont une mère, depuis le Brésil, surveille les intérêts par courrier ; l’Appenzell aligne ses pensionnats comme d’autres cantons leurs coffres. Un pays où les hommes, à l’époque, se rendent au vote l’arme au côté pendant que les femmes regardent par la fenêtre — elles attendront la toute fin du XXe siècle pour voter dans le canton. Un pays où un palace étouffe en un jour le suicide d’une jeune cliente, pendue au rideau de sa chambre, afin de ne pas gâter le séjour des autres ; où l’on traita Lénine de tête brûlée ; où l’on promena Walser trente ans entre les murs d’Herisau avant de le rendre à la neige. Rien de tout cela n’est dénoncé : tout est constaté, du ton dont on donne la météo — et c’est précisément la leçon. La carte postale ne cache pas la violence : elle en est la forme. L’ordre, la propreté, la discrétion ne sont pas le contraire du châtiment, mais son uniforme. On connaît la boutade de Welles sur cinq siècles de paix helvétique n’ayant produit que l’horloge à coucou ; Jaeggy corrige : ils ont produit le pensionnat. Dürrenmatt voyait dans son pays une prison dont chacun serait à la fois le détenu et le gardien ; Fritz Zorn, autre enfant des bords du lac, se disait « éduqué à mort ». La clinique pour aveugles (qui a remplacé le pensionnat) de la dernière page prend alors valeur d’allégorie nationale : un pays qui a institutionnalisé l’art de ne pas voir.
Pour prendre toute la mesure de cette radiographie, il faut la superposer à une autre : celle d’Adelheid Duvanel, dont je parlais ici même il y a peu à l’occasion du Musée des lunettes — les éditions Corti poursuivent, dans les traductions de Catherine Fagnot, la redécouverte de cette Bâloise disparue en 1996. Jaeggy et Duvanel décrivent la même maison, mais pas le même étage. La première filme le bel étage : les enfances dorées que l’on dépose, les pensionnats à géraniums, la folie qui reste de bonne famille — on la range en clinique, on la visite pour le thé. La seconde descend à la cave : les internés, les femmes seules, les enfants battus, rudoyés ou simplement laissés à leur propre vie, tout ce petit peuple des marges qu’un pays si propre produit et classe — celui-là même qu’il interna sans jugement, au nom de l’ordre, jusqu’en 1981. Même pays, même forme brève — la Suisse se confesse comme elle fait ses montres : en très petit, avec des rouages qui coupent —, même refus souverain d’expliquer : chez l’une comme chez l’autre, la zone d’ombre autour des êtres n’est jamais recouverte de commentaire. Et le même saint patron. Jaeggy ouvre son roman sur le corps de Walser dans la neige ; Duvanel, qui avait connu comme lui l’hôpital psychiatrique, est morte de froid dans une forêt près de Bâle, une nuit de juillet. En Suisse, il peut geler en été.
Il fallait l’italien de Milan pour radiographier le salon, l’allemand de Bâle pour ausculter la cave ; on notera que ce sont Genève et Paris qui rapatrient aujourd’hui les clichés — la Confédération, elle, vient de décerner à Jaeggy son Grand Prix de littérature : on encadre volontiers la pièce à conviction.
La postface revient à Gabriella Zalapì, qui s’y connaît en enfances confisquées — on se rappelle Ilaria. Mise en pension à quatre ans, elle relit le roman contre ses propres souvenirs, nomme ces internats des « non-lieux », ni maison ni école, et rapproche les portraits de Jaeggy du trait d’Egon Schiele, tendu, anguleux. C’est la bonne distance : ni glose ni dévotion — un témoignage posé à côté du livre comme une seconde vitre.
Le livre refermé, la déflagration ne retombe pas : c’est ce que Brodsky avait deviné déclarant qu’il faut quatre heures pour lire ce roman et le reste d’une vie pour s’en souvenir. Indubitablement, il demeure une rémanence insupportable au souvenir, quelque chose d’irrésolu qui travaille en nous et nous requiert sans fin. On voudrait en avoir le cœur net, on n’y parvient pas, et l’on prend cette impuissance pour la vanité du commentaire. C’est l’inverse. Un texte qu’on pourrait lever et épuiser serait déjà passé à la troisième personne, devenu information, devenu « il » ; Jaeggy maintient la chose au vocatif — irrésolue, donc encore adressée. À la minute où une glose exhumerait le secret, elle tuerait la rémanence, ayant changé une adresse en objet : ce feu qu’aucune explication n’éteint est la preuve qu’il brûle encore. Car elle ne cache pas un contenu derrière un trou — elle nous tend le tombeau, non le secret : le papier quadrillé fané au fond d’une poche, l’écriture qui « dort comme sur une pierre tombale ». Enfouissement sans exhumation. Devant une sépulture, la seule tenue digne n’est pas de desceller mais de veiller ; et le plus haut commentaire est celui qui sait, à la fin, se convertir en silence.
Lors de leur dernière rencontre, dans un café, Frédérique — l’incendiaire, la pensionnaire de l’asile — reproche à la narratrice d’avoir jeté la poupée offerte jadis par le collège ; elle, elle a gardé la sienne. Disciplinée jusque dans la folie, obéissante jusque dans le feu. L’enfance, chez Jaeggy, n’est jamais verte : elle est, le mot revient sous sa plume, vétuste — un hiver qu’on traverse et dont on ne guérit pas. « Les fins d’enfance », promet la collection. Voire. Walser, du moins, eut la neige pour sépulcre, et la neige fond au printemps. Nos années bienheureuses, elles, ne fondent jamais.
N.B. — Signalons la lecture pénétrante qu’a donnée Feya Dervitsiotis du même livre (« Le feu au lac », En attendant Nadeau, 7 juillet 2026), à laquelle on doit plus d’une vue juste : un être sans devenir plutôt qu’un récit initiatique — le pensionnat qui ne finit pas, l’asile pour seul prolongement —, et, sous la surface lacustre de ces demoiselles trop sages, le fond où couve une violence héritée de la guerre. Nos chemins se séparent pourtant sur un point. Ce qu’elle éprouve comme un malaise — une cruauté qu’on ne parvient pas à aimer tout à fait, « un orage qui ne crève jamais tout à fait » —, je le tiens pour la marque de l’irremplaçable : non l’inconfort d’un cycle sans issue, mais la rémanence d’un texte qui demeure adressé, et que nulle glose ne referme. Elle lit le silence comme un thème ; j’y vois une méthode. Même feu — deux façons de le regarder brûler.
Les années bienheureuses du châtiment de Fleur Jaeggy, traduit de l’italien par Jean-Paul Manganaro, postface de Gabriella Zalapì, Éditions Zoé, coll. « Zoé poche », 2026 (9€). LRSP (livre reçu en service de presse).
Illustrations : (dans le médaillon) Photographie de Fleur Jaeggy par Leonardo Cendamo. Dans le billet : Éditions Zoé.
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