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Décadent… vous avez dit décadent ? (III)

Patrick Corneau

Toute la littérature est contemporaine pour le lecteur qui sait lire. Nicolás Gómez Dávila, Escolios a un texto implícito (1977), p. 57.

Les niches et la nuit

Reprenons où nous étions samedi dernier. Le public cultivé, disions-nous, n’a pas disparu — il s’est dispersé. Mille lecteurs fins lisent désormais dans mille pièces séparées, sans plus se voir les uns les autres. La question d’aujourd’hui est l’envers de la précédente : si tel est l’état du lecteur, qu’arrive-t-il à l’écrivain ?

La réponse simple serait : il écrit moins bien, parce qu’il écrit pour moins de gens. Mais c’est une réponse paresseuse, et fausse. Il y a aujourd’hui d’excellents écrivains de langue française — j’en lis chaque semaine, comme vous. La fragmentation du public n’a pas dégradé les œuvres une à une. Elle a fait quelque chose de plus subtil et de plus grave : elle a transformé le régime dans lequel une œuvre peut être écrite.

*

Pour le sentir, il faut commencer par une expérience modeste. Ouvrez n’importe quelle page des Caractères de La Bruyère, prise au hasard. Lisez une dizaine de lignes. Comptez les références implicites — les noms évoqués sans être nommés, les situations supposées connues, les allusions à un livre, à une mode, à un débat du moment. Vous en trouverez plusieurs par page, dont certaines vous échappent et que les éditions modernes notent en bas de page. Ce qui vous échappe à vous, en 2026, n’échappait pas au lecteur de 1688. Il n’avait pas besoin de notes ; le tissu allusif lui était transparent.

Faites le même exercice avec une page d’un essayiste contemporain de qualité — Pierre Bergounioux, Pierre Michon, Chantal Thomas, Marielle Macé, Antoine Compagnon, qui vous voudrez. Comptez de même. Vous trouverez aussi des références — Bergounioux convoque Aragon, Saint-Simon, Hugo ; Michon cite Faulkner, Rimbaud, l’Évangile ; Thomas évoque le séminaire de Barthes ; Macé invoque Walter Benjamin, Élisée Reclus ; Compagnon rappelle Proust, Colette. 
Mais vous remarquerez deux choses.
D’abord, ces références sont presque toujours explicites. Le nom est dit, la phrase est citée, le contexte est précisé. L’écrivain contemporain ne peut plus présumer que son lecteur connaisse ; il doit construire la connaissance dans le mouvement même de son écriture. Là où La Bruyère pouvait dire un homme qui ressemble à un autre dont je vous ai parlé, l’écrivain d’aujourd’hui doit dire Walter Benjamin, dans son essai de 1936 sur l’œuvre d’art, écrivait que… La référence devient un meuble que l’on porte avec soi, et non plus un sol sur lequel on marche.

Ensuite, et c’est plus subtil : les références s’organisent en grappes. L’écrivain qui mobilise Saint-Simon mobilisera aussi Aragon, mais probablement pas Walter Benjamin. L’écrivain qui mobilise Walter Benjamin mobilisera Rimbaud, mais probablement pas la Princesse de Clèves. Chaque écrivain s’appuie sur une bibliothèque de prédilection — souvent magnifique, souvent profonde — mais cette bibliothèque ne recoupe que partiellement celle de ses confrères, et encore moins celle de ses lecteurs. Le résultat est que la conversation lettrée, qui présupposait jadis un fonds commun, se déroule désormais entre des bibliothèques privées qui se chevauchent à la marge.

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Appelons cela des niches. Le mot vient de l’écologie, où il désigne l’espace qu’occupe une espèce dans son milieu — son régime alimentaire, son habitat, ses prédateurs, ses proies. Une niche écologique n’est pas une cage ; c’est une configuration vivable, dans laquelle une espèce trouve les ressources dont elle a besoin. La métaphore est exacte pour ce qui nous occupe : chaque écrivain contemporain occupe une niche littéraire — un milieu de lectures partagées, de références reconnues, de lecteurs potentiels — qui lui suffit pour écrire et être lu, mais qui ne communique presque plus avec les autres.

L’écrivain de la niche modernité-critique lit Benjamin, Adorno, Debord, Kracauer, et écrit pour des lecteurs qui les ont lus aussi. L’écrivain de la niche catholique-littéraire lit Bernanos, Bloy, Péguy, Claudel, et écrit pour ceux qui s’y reconnaissent. L’écrivain de la niche études-des-minorités lit Édouard Glissant, Aimé Césaire, Frantz Fanon, Achille Mbembe, et son lectorat se forme par cette communauté de lectures. L’écrivain de la niche Tel Quel-tardif lit Blanchot, Roland Barthes, Jacques Derrida, Philippe Sollers, et trouve son public dans cette généalogie. La niche naturaliste-écologique, la niche moraliste-classique (à laquelle j’appartiens par prédilection), la niche autofiction-féministe, la niche roman-noir-intellectualisé, la niche roman-“feel good” — la liste s’allonge à mesure qu’on regarde (poésie, roman historique, science-fiction, fantasy, dystopies…), et chacune a ses revues, ses prix, ses libraires, ses cercles d’amitiés électives.

Aucune de ces niches n’est mauvaise en soi. Chacune produit, parfois, des œuvres très belles. Et chacune vit, au sens où elle nourrit ses occupants — écrivains et lecteurs réunis dans un partage de références qui leur permet une réelle communication.

Mais entre les niches, c’est la nuit.

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J’emploie le mot avec précaution. Il ne s’agit pas d’une obscurité hostile, d’une coupure radicale, d’une incompréhension absolue. Les écrivains de différentes niches se respectent souvent ; ils se lisent occasionnellement ; ils peuvent même se croiser dans les festivals et se trouver de la sympathie. Mais ils ne se parlent plus, au sens où La Bruyère et Pascal se parlaient, où Rivière et Gide se parlaient, où Sartre et Aron se parlaient — c’est-à-dire dans une langue commune où chaque allusion porte. Ils peuvent se faire des compliments ; ils ne peuvent plus se faire des objections. Et l’objection, dans la république des lettres, est ce qui fait vivre la pensée.

Cette nuit entre les niches a des conséquences que l’on ne mesure pas tout de suite. La première est que la grande critique — celle qui lit toutes les littératures de son temps, qui peut situer un Bergounioux contre un Quignard contre une Marielle Macé, qui voit entre des œuvres des rapports que leurs auteurs ne se reconnaissent pas — devient presque impossible. La grande critique exigeait une bibliothèque commune ; quand la bibliothèque est en miettes, le critique le plus honnête lit chaque œuvre dans la niche où elle a été écrite, et son jugement reste prisonnier de ce cadre. Le panorama disparaît au profit du gros plan — non par paresse, mais par nécessité.

Une deuxième conséquence est plus discrète encore. L’écrivain d’une niche, sachant qu’il écrit pour son cercle, ajuste son écriture à ce cercle. Il intensifie les codes qui le définissent, accentue les références qui le distinguent, et cette intensification finit par durcir la niche en chapelle. La littérature devient, dans chaque cercle, de plus en plus elle-même — c’est-à-dire de plus en plus reconnaissable, de plus en plus codée, et donc de plus en plus inaudible aux lecteurs qui ne disposent pas du « décodeur ». Le maniérisme guette alors toutes les niches mûres. Et le maniérisme est précisément, depuis Vasari puis Bellori, l’un des noms classiques de la décadence : ce moment où une école commence à imiter ses propres tics au lieu de regarder ce qu’elle regardait.

Une troisième conséquence, peut-être la plus grave, touche à la postérité. L’écrivain qui écrit dans une niche fortement marquée écrit aussi pour cette niche dans le temps. Quand la niche disparaîtra — et toutes les niches disparaissent —, l’œuvre disparaîtra avec elle. Combien d’écrivains de la grande période Tel Quel, qui paraissaient incontournables en 1972, sont aujourd’hui illisibles (nous ne citerons pas de noms) à un lecteur ordinaire de 2026, qui ne dispose plus de la grille ? Combien d’écrivains de l’autofiction des années 1990 paraîtront, dans vingt ans, intransitivement datés, parce que les codes qui les rendaient lisibles auront cessé de circuler ?

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Ici la scolie de Gómez Dávila reprend tout son tranchant. Toute la littérature est contemporaine pour le lecteur qui sait lire. Cette phrase, qu’on pourrait croire optimiste — elle dit que rien ne meurt vraiment —, est en réalité d’une exigence redoutable. Elle pose qu’il existe un lecteur qui n’est plus prisonnier de sa niche, qui peut entrer dans toutes les littératures parce qu’il dispose d’une compétence générale de lecture, et que ce lecteur retrouve l’œuvre ancienne aussi vivante que la nouvelle. Mais ce lecteur, précisément, est ce que la fragmentation détruit. Le lecteur de niche est un mauvais lecteur de Pascal ; le lecteur de Pascal est un mauvais lecteur des derniers Tel Quel ; le lecteur de Bonnefoy ignore Ponge ; l’oulipien ne lit pas Jaccottet ; chacun lit son époque, sa tradition, son canon de règles ou d’affinités, et tout le reste lui devient, lentement, étranger.

Il y a une exception magnifique, qu’il faut nommer pour qu’elle nous serve d’étoile : le très grand écrivain, parfois, parvient encore à percer la nuit entre les niches. Pierre Michon est lu dans plusieurs cercles qui n’ont rien à voir entre eux ; Pierre Bergounioux franchit les barrières que ses thèmes auraient pu lui imposer ; Pascal Quignard, Chantal Thomas, Sylvie Germain réunissent des lectorats qui d’ordinaire ne se croisent pas. Yves Bonnefoy, George Steiner, Jean Starobinski, Roberto Calasso étaient de cette sorte. Ces réussites sont rares, et elles sont précieuses — elles montrent que la fragmentation n’est pas absolue, et que le grand œuvre garde quelque chose de la portée commune que la situation générale lui refuse. Mais ce sont des exceptions. La règle est la nuit.

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Une question s’impose alors, qu’il faut poser avec netteté. La fragmentation est-elle une fatalité du nombre ? Faut-il imputer la dispersion des bibliothèques au simple fait qu’on publie beaucoup, qu’on lit beaucoup, et que personne ne peut plus tout lire — si bien que chacun se constitue par défaut sa cohérence privée ?

Cette explication a sa part de vérité, mais elle ne suffit pas. Le XIXe siècle publiait déjà énormément ; Sainte-Beuve ne lisait pas tout, mais il lisait à travers un fonds commun qui rendait sa critique communicable à des lecteurs qui n’avaient pas, eux non plus, tout lu. La fragmentation contemporaine ne tient pas seulement au volume des œuvres ; elle tient à la disparition du dispositif qui produisait du commun à partir de la diversité. Ce dispositif avait un nom — l’institution littéraire commune, faite de salons, de revues centrales, de collections phares, de critiques d’autorité, de prix qui signifiaient quelque chose. Ce dispositif n’a pas été détruit par malveillance. Il s’est défait par l’éclatement du marché, par la spécialisation des publics, par la multiplication des prix, qui a dilué la valeur de chacun d’eux, par la pulvérisation des revues. Et il ne se reconstituera pas.

*

Que faire, alors, dans la nuit entre les niches ? La question reviendra dans la dernière chronique. Disons seulement aujourd’hui que l’écrivain qui veut éviter la chapelle — qui veut continuer à écrire dans une langue qui porte au-delà de son cercle — doit faire un effort que ses prédécesseurs n’avaient pas à faire. Il doit fabriquer la lisibilité de ses références, plutôt que de la présumer. Il doit expliquer ce qu’il évoque, même brièvement, parce qu’il ne peut plus compter sur l’écho.

Cet effort a un coût. Il ralentit l’écriture, il la rend parfois plus pédagogique qu’elle ne devrait l’être, il oblige à des paraphrases qui auraient été superflues il y a un siècle. Il éloigne la litote, l’ellipse, l’allusif, le sous-entendu – éléments d’incomplétude qui laissent le champ libre à l’imagination, invitent à l’interprétation et sont, selon moi, le sel de la littérature. Mais il a aussi une vertu — peut-être la seule possible dans la situation où nous sommes : il oblige à écrire pour un lecteur idéal plutôt que pour un cercle réel. Cet écart entre le cercle et l’idéal est l’espace où, peut-être, quelque chose de ce qui faisait la république des lettres peut encore tenir.

Samedi prochain, donc — nous passerons aux écrivains qui font profession de renier la littérature dans la littérature, et au plaisir étrange que prend notre époque à se classer parmi ceux qui méprisent ce qui les fait vivre.

Illustrations : (en médaillon) illustration à partir d’une pointe sèche de Paul César Helleu.

Lire ce qui n’a jamais été écrit.

  1. Christopher McAndrew says:

    Cher Patrick,

    Jean de La Bruyère, qui n’avait pas l’habitude de prendre les gens de lettres pour des saints laïques, aurait sans doute goûté ce nouveau billet, dont l’intelligence, la profondeur et l’élégance réveillent l’esprit à une époque où tant de proses se contentent de lui border le lit. J’en partage l’inquiétude. Je ne suis pourtant pas certain que la référence soit devenue seulement aujourd’hui ce « meuble que l’on porte avec soi ». Ne l’a-t-elle pas toujours été, même lorsqu’un fonds culturel apparemment commun permettait de la confondre avec le sol sur lequel la littérature tout entière croyait avancer ? Ce terrain commun était peut-être moins vaste que centralisé. La différence demeure considérable, certes. Une culture dominante rendait possible une conversation nationale, une circulation immédiate des allusions et une confrontation réelle entre les œuvres. Mais cette conversation reposait aussi sur un centre qui, comme tous les centres, se prenait volontiers pour le monde. Bien des voix demeuraient à sa périphérie, lorsqu’elles n’étaient pas tout simplement condamnées à parler dans le vent. Il faudrait donc distinguer le véritable universel de l’ancien monopole culturel. L’un ouvre. L’autre règne.

    Dans Le Crépuscule des idoles, revenant sur une intuition déjà formulée dans La Naissance de la tragédie, Nietzsche met en cause le consensus des sages et l’autorité que leur accord paraît leur conférer. Je le cite — « J’ai su déceler en Socrate et Platon des symptômes de dégénérescence, des « pseudos-Hellènes », des « anti-Hellènes ». Ce consensus sapientium — je le comprenais de mieux en mieux — il prouve tout, sauf qu’ils aient raison là où ils sont d’accord : il prouve plutôt, qu’entre eux-mêmes, tous ces Grands Sages, existait comme un accord d’ordre physiologique, qui les amenait à adopter la même attitude négative à l’égard de la vie — et à ne pouvoir faire autrement —. » L’accord des sages ne prouve donc pas nécessairement qu’ils parlent depuis l’universel. Il peut tout aussi bien révéler qu’ils appartiennent au même monde, partagent les mêmes présupposés et contemplent la vie depuis le même balcon. Le commun peut être fécond sans être universel. Il peut même devenir une niche dominante, assez puissante pour oublier qu’elle en est une et assez satisfaite d’elle-même pour baptiser « vérité » ses habitudes de pensée.

    C’est également pourquoi je demeure réservé devant l’idée que les références tendraient à s’organiser en « grappes ». J’en comprends parfaitement la pertinence sociologique. Les revues, les maisons d’édition, les universités, les chapelles esthétiques et les milieux intellectuels favorisent incontestablement certains voisinages. Un nom en appelle un autre, une tradition fabrique sa généalogie, chaque cercle entretient ses fidélités, ses exclusions et ses petits rites de reconnaissance. Les grappes existent. Elles prospèrent même admirablement dans les institutions, où chacun aime retrouver les mêmes visages, les mêmes citations et les mêmes certitudes convenablement repassées. Mais une tendance culturelle ne saurait devenir une loi de l’imaginaire. Walter Benjamin n’interdit nullement La Princesse de Clèves. Une conscience d’écrivain peut accueillir Nietzsche et Péguy, Bachelard et Sollers, Pascal et Ionesco, Mallarmé et Dostoïevski. Elle peut même les faire dîner ensemble sans demander l’autorisation au maître d’hôtel universitaire. Une bibliothèque vivante n’est pas un cadastre où chaque auteur demeurerait assigné à sa parcelle. Elle est un lieu de rencontres imprévues, d’héritages, de contradictions, de collisions et parfois de trahisons fécondes. Les livres ne s’y rangent pas toujours par familles. Ils s’y affrontent, s’y séduisent, s’y contredisent et finissent quelquefois par engendrer une pensée qu’aucun d’eux n’aurait prévue. Les institutions littéraires s’organisent peut-être en grappes. Les écrivains, lorsqu’ils demeurent fidèles à leur liberté, conservent le droit souverain de les défaire.

    De très grandes œuvres sont d’ailleurs nées dans des mondes extrêmement particuliers et continuent pourtant de nous atteindre. Dante écrit depuis une cosmologie chrétienne et politique qui n’est plus la nôtre. Saint-John Perse transporte avec lui une bibliothèque, une géographie et une syntaxe qui ne furent jamais communes. Mallarmé n’a jamais été un auteur de place publique. Joyce est presque une niche à lui seul, avec conciergerie, labyrinthe et règlement intérieur. Ce qui sauve une œuvre n’est donc pas nécessairement son appartenance à un fonds commun. C’est sa capacité à transformer son particularisme en monde. La grandeur d’une œuvre ne se mesure pas à l’absence de codes, mais à ce qu’elle en fait. Certains ne sont que des signes de reconnaissance entre initiés, de petits mots de passe échangés entre les membres d’une même confrérie. D’autres deviennent les clefs d’un monde que le lecteur ignorait encore. Sollers ne simplifie pas sa langue pour accueillir le passant. Il lui demande de courir, de bondir d’un siècle à l’autre, de reconnaître une citation au vol ou d’accepter qu’elle lui échappe. Pessoa, quant à lui, ne propose même plus une voix unique, mais une république intérieure dont chaque hétéronyme possède sa langue, sa métaphysique, son tempérament et presque son propre ciel. Chez l’un comme chez l’autre, le code n’est pas nécessairement une clôture. Il devient une vitesse, une initiation, parfois même une manière d’agrandir le lecteur en lui refusant le confort d’une compréhension immédiate. Une œuvre peut appartenir à une niche par ses références et la dépasser par sa puissance. La postérité ne récompense donc pas toujours l’auteur qui parle la langue la plus partagée. Elle accueille parfois celui qui a construit une langue assez forte pour devenir, après coup, partageable. Le temps a cette ironie souveraine — il oublie volontiers les auteurs qui voulaient plaire à tous et conserve parfois ceux qui n’avaient consenti à plaire à personne. Ce qui a disparu n’est peut-être pas seulement la bibliothèque commune. C’est aussi la croyance collective dans la légitimité du critique. Nous ne manquons pas de critiques cultivés. Nous manquons d’une société disposée à leur reconnaître une autorité durable. Chacun peut aujourd’hui devenir son propre Sainte-Beuve après trois vidéos, deux indignations et une photographie de tasse de café placée devant une édition de poche de Proust. La démocratisation de la parole a produit une polyphonie réelle, parfois féconde, parfois cacophonique. Elle a libéré des voix autrefois négligées, ce qui est heureux, mais elle a également pulvérisé les lieux depuis lesquels un jugement pouvait prétendre être entendu au-delà de son cercle immédiat. À force de donner la parole à tous, nous avons peut-être fini par ne plus écouter personne. Le problème ne réside donc pas dans la disparition de toute critique. Il tient à l’effacement d’une durée et d’un espace communs où ses objections puissent porter, se heurter, se transmettre et survivre à l’écume quotidienne.

    La poésie me paraît toutefois opposer à cette nuit une résistance particulière. Elle circule avec ses contrebandiers, ses passeurs et ses revenants. Elle ignore les douanes intellectuelles et se moque des cartes d’identité esthétiques. Elle ne demande pas toujours au lecteur de connaître le nom avant d’éprouver la présence. Un lecteur peut ne pas reconnaître Bachelard et sentir malgré tout que la maison, l’eau, la flamme ou le grenier sont chargés d’une vie intérieure. Il peut ignorer Perséphone tout en comprenant la descente, la perte et le retour du printemps. Il peut n’avoir jamais lu Sollers et percevoir néanmoins la vitesse, l’ironie, la traversée des siècles et le refus des pesanteurs morales. La poésie ne supprime pas les références. Elle les métamorphose en expérience sensible. Elle fait du savoir une vibration, de l’héritage une présence, de la bibliothèque une respiration. Elle permet à celui qui ignore le nom d’entendre malgré tout la voix. Elle avance dans une ombre lucide où l’iris du lecteur, d’abord défié, surprend peu à peu la lumière en flagrant délit d’insoumission, tandis que les frontières s’épuisent à arrêter un chant qui ne se laisse pas administrer. C’est là que l’écrivain sort véritablement de sa niche — non pas en reniant les voix qui l’ont formé, mais en les faisant assez profondément siennes pour que leur lumière atteigne même ceux qui ne les ont jamais entendues.
    Entre les niches, c’est la nuit, certes — mais la littérature commence précisément lorsqu’un écrivain refuse d’y dormir et s’y avance, une bougie à la main.

    1. Patrick Corneau says:

      Cher Christopher,

      Je vous remercie pour cette lecture d’une générosité et d’une ampleur rares. Vous faites ce que la littérature devrait toujours susciter : non un acquiescement, mais un déplacement de la question.

      Je crois d’ailleurs que nous nous opposons moins qu’il n’y paraît. Vous avez raison de rappeler que le « fonds commun » d’autrefois ne se confondait pas avec l’universel. Il avait ses exclusions, ses angles morts, ses injustices. Mon propos n’était pas de le regretter comme un âge d’or, mais de constater qu’il rendait possible un espace où les œuvres pouvaient effectivement se rencontrer, s’affronter et s’obliger mutuellement. Je ne plaide pas pour le retour d’un centre ; je m’interroge sur ce qui peut aujourd’hui tenir lieu de lieu commun.

      Je vous rejoins également lorsque vous refusez de réduire un écrivain à sa « grappe » de références. Heureusement ! Sans quoi il n’y aurait plus de création, mais seulement des filiations administrées. Lorsque je parle de grappes, je décris une probabilité culturelle, non une loi de l’imaginaire. Les grands écrivains sont précisément ceux qui défont les généalogies auxquelles ils semblaient appartenir. Ils trahissent leur famille avec assez de fidélité pour en créer une autre.

      Là où je persiste, en revanche, c’est sur la difficulté croissante du dialogue entre ces libertés. Dante, Joyce ou Mallarmé sont devenus des mondes parce qu’une tradition critique, scolaire, éditoriale, universitaire — bref une longue médiation — a permis qu’ils franchissent les siècles. Je me demande simplement si notre époque produit encore aussi facilement ces médiations. Ce n’est pas tant la naissance des œuvres qui m’inquiète que leur circulation.

      J’aime votre image de la poésie comme contrebandière. Elle rejoint, au fond, ce que j’essaierai de montrer dans la dernière chronique : il existe peut-être encore des écrivains capables de traverser la nuit entre les niches, non en renonçant à leur singularité, mais en écrivant pour un lecteur qui n’existe pas encore. C’est sans doute la seule forme d’universel qui nous reste : non plus un héritage partagé d’avance, mais une hospitalité conquise par l’œuvre elle-même.

      Merci, surtout, d’avoir porté le débat à ce niveau. Les commentaires deviennent alors ce qu’ils devraient toujours être : non des échos, mais de véritables prolongements de la pensée.

      🙂

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Patrick Corneau