Le dernier des élégants
Sous le grand chapiteau blanc du salon Livr’à Vannes, où flottent les senteurs mêlées de galettes-saucisses, de parquet surchauffé et d’air marin, Michel Déon règne en solitaire. À quatre-vingt-dix ans, l’académicien et romancier siège derrière sa petite table avec la majesté tranquille d’un souverain que ses sujets auraient oublié.
Son allure est celle d’un aristocrate des lettres, insensible aux modes et aux fracas du temps. Malgré la moiteur de juin, il arbore un blazer bleu marine impeccablement coupé, défiant la chaleur de ce lieu confiné avec un détachement presque insolent. Sa cravate Hermès, nouée avec une rigueur géométrique, s’accorde à sa pochette arrangée avec un zeste de négligé – cette distinction ne s’acquiert pas au fil des décennies, comme la sprezzatura on l’a ou on ne l’a pas. Devant lui, empilés avec une discipline militaire, les exemplaires de son dernier livre, Lettres de château (Gallimard, 2009) attendent une dédicace…
Car là est tout le drame de la scène : cette participation annoncée haut et fort par la presse locale est plombée par une une indifférence feutrée, manifeste, implacable. Les visiteurs passent, glissent un regard distrait sur la fameuse couverture crème avec ses aplats noirs et rouges vifs, puis poursuivent leur chemin comme s’ils craignaient de s’attarder auprès d’une chose surannée.
À quelques mètres, l’atmosphère est tout autre. Une foule compacte et bruyante s’agglutine autour de Patrick Poivre d’Arvor, écrivain médiatique et ancien roi déchu du JT. Téléphones levés, visages impatients, les admirateurs s’empressent pour une signature et un selfie. On célèbre PPDA et son sourire mou comme on acclame une rockstar.
Michel Déon observe cette agitation avec le froid détachement d’un entomologiste devant une fourmilière amazonienne. Son stylo Montblanc repose sur la table, esseulé. Par instants, il le prend en main, le fait tourner entre ses doigts avant de le reposer mélancoliquement. Une goutte de sueur perle sur son front : il ne l’essuiera pas – un homme de lettres ne transpire pas, même sous une tente surchauffée.
Une dame s’approche. Michel Déon se redresse imperceptiblement, décapuchonne sans hâte son stylo. Elle hésite, observe la couverture du livre, puis lève les yeux vers lui :
— Excusez-moi, monsieur, sauriez-vous où se trouve Patrick Poivre d’Arvor ?
Un silence. Sans un froncement de sourcil, Michel Déon pivote doucement vers sa gauche et
désigne d’un geste vague l’attroupement voisin – il réajuste en l’effleurant sa pochette qui n’en a pourtant nul besoin. La femme le remercie distraitement et rejoint la petite cohue.
D’un côté l’orgueil de la haute culture exigeante qui ne cède pas, désarmée certes, mais qui “maintient”, de l’autre l’éclatant et impudent succès d’un amuseur public. Michel Déon reste là, immobile, droit comme un capitaine refusant d’abandonner son navire. Le dernier des Mohicans d’une époque où la littérature n’avait pas à rivaliser avec le “buzz”. Si son compteur de dédicaces affiche un désespérant zéro, Michel Déon n’en prend pas ombrage : les temps ont changé, désormais, ce ne sont plus les écrivains qu’on célèbre, mais ceux qui, à force de contorsions, savent se hisser sur un piédestal. Il sait que, peut-être, plus tard, un lecteur viendra. Un de ceux qui lisent encore. Un de ceux qui aiment la littérature classique de bon aloi, celle qui ne cherche pas à s’épancher jusqu’au débordement ni ne vise à exhiber ce qu’elle veut dire. Un de ceux qui savent qu’un lettré ne saurait envier un présentateur de télévision. Qui sait ? le passant qui a fugitivement croisé son regard et en a été affecté au point d’en faire le récit.
Épilogue
Les derniers visiteurs quittent le salon Livr’à Vannes. Dans les coulisses du chapiteau, Michel Déon range méticuleusement son stylo Montblanc dans la poche intérieure de son blazer. Patrick Poivre d’Arvor, décoiffé par les embrassades et les selfies, surgit d’un pas pressé.
– PPDA (ajustant sa cravate dénouée) : Ah, Michel ! Quelle journée, n’est-ce pas ? J’ai la main engourdie à force de signer. Ces salons sont épuisants… Je suis vanné…
– Michel Déon (impassible) : Pour certains plus que pour d’autres, visiblement.
– PPDA (faussement modeste) : Oh, vous savez comment c’est… La télévision crée ces attroupements artificiels. Un inconvénient du métier.
– Michel Déon : Un inconvénient que vous semblez supporter avec un stoïcisme admirable, cher ami.
– PPDA (ne percevant pas l’ironie) : J’ai vu que vous étiez installé non loin. J’espère que la proximité de cette cohue ne vous a pas trop… dérangé dans…
– Michel Déon (réajustant sa pochette) : La littérature s’accommode fort bien du silence, Patrick. C’est même son terreau naturel.
– PPDA (avec un rire léger) : Vous êtes terrible ! Toujours ce même esprit incisif. Vous devriez venir dans mon émission, vous savez. Le public adorerait votre… comment dire… votre élégance d’un autre temps.
– Michel Déon : D’un autre temps ? Peut-être. D’un temps où les livres n’avaient pas besoin de fanfare pour exister.
– PPDA (consultant sa montre) : Les temps changent, Michel. Aujourd’hui, un écrivain doit savoir se montrer, être présent sur tous les fronts.
– Michel Déon : Sur tous les écrans, vous voulez dire. Je me demande parfois si Proust aurait accepté de poser pour un selfie.
– PPDA (avec un mol sourire commercial) : Proust aurait probablement eu un compte Instagram très suivi ! Les écrivains ont toujours été des hommes de leur époque.
– Michel Déon (soulevant légèrement un sourcil) : Des hommes de leur époque, oui. Pas nécessairement des hommes à la mode.
– PPDA (un peu perfide) : N’auriez-vous pas une conception un peu… élitiste de la littérature ?
– Michel Déon : Alors là, attention ! Vous tombez dans le piège de la démagogie officielle qui confond l’élitisme et l’exigence. Ce n’est pas ma faute si la littérature, au sens où nous sommes quelques-uns à la concevoir, suppose un minimum de qualité littéraires…
– PPDA (regardant par-dessus l’épaule de Déon) : Mon chauffeur m’attend. (Tendant la main) Un plaisir de vous croiser, comme toujours. Votre dernier livre est sur ma table de chevet.
– Michel Déon (serrant la main tendue avec une politesse glaciale) : J’en suis flatté. Espérons qu’il ne souffre pas trop de la concurrence des télécommandes.
– PPDA (déjà en mouvement vers la sortie) : Ah ! Toujours le mot juste ! Au plaisir, Michel !
– Michel Déon (à lui-même, ajustant sa cravate Hermès) : Au plaisir…
Il regarde un instant la silhouette de PPDA disparaître dans un concert de flashs et de sollicitations, avant de se diriger vers la sortie opposée, seul et droit comme un i.
Épilogue de l’épilogue
Quelques années plus tard, en 2016, celui qui vieillissait sans porter les stigmates de l’âge, qu’on félicitait souvent pour son allure et son allant, disparaissait à l’âge de 97 ans. L’année suivante, sa famille cherche un cimetière parisien pour l’accueillir mais se heurte au refus de la maire de Paris, bien qu’il ait été un romancier ayant beaucoup traité de la capitale dans ses ouvrages et y ayant longtemps vécu (rue de la Roquette, rue Férou puis rue de Beaune). Une campagne est lancée, obtenant de nombreux soutiens dont celui d’Hélène Carrère d’Encausse pour qu’il soit accueilli dans un cimetière de la capitale. En février 2018, la mairie de Paris maintient sa position, en s’appuyant sur le Code général des collectivités territoriales. Face au tollé, exprimé notamment par une nouvelle pétition rassemblant une centaine d’écrivains, Anne Hidalgo fait marche arrière. Michel Déon est finalement inhumé au cimetière du Montparnasse où sa veuve le rejoint en 2018.
Comme le soulignait Marc Fumaroli, un autre académicien : « Une ère a commencé où la brutalité expéditive est la norme, la civilité et la piété, l’exception. »
Illustrations : (en médaillon) Michel Déon ©dessinnocent. Dans le billet : éditions Gallimard.
Lire ce qui n’a jamais été écrit.



Merci, cher Patrick Corneau, pour cette chronique élégante et altière, tout comme l’était Michel Déon. Je suis un habitué fidèle de vos textes du samedi matin. Bravo !
Grand merci à vous pour vos mots chaleureux et votre fidélité au “Lorgnon mélancolique”.
🙂
Et encore quelques années plus tard la vague des dénonciations de femmes abusées par PPDA à réduit à néant la réputation déjà bien déclinante de celui-ci, alors que Michel Déon n’a pas perdu un seul lecteur et en gagne sûrement quelques-uns chaque année. La confrontation du néant médiatique avec la conscience littéraire est ici extraordinairement éloquente. Merci !
Vous avez tout dit ! Il y a tout de même une justice immanente sous le ciel des prétentions à la postérité littéraire…
🙂