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Quoi ma gueule ? Portraits (XVII)

Patrick Corneau


Les Durand ou l’Ordinaire en Technicolor

Pour Serge Diot

Paul Durand, 42 ans, plombier à Aurillac. Un mètre soixante-quinze d’expertise en tuyauterie et en bières après le boulot. Le gars trimballe un ventre équivalent à quatre mois de grossesse depuis dix ans et une casquette publicitaire Leroy-Merlin comme une seconde peau. Son bleu de travail, marqué des stigmates de mille interventions, sent perpétuellement le PVC et la sueur. Paul gagne “correctement sa vie”, comme il aime le répéter à qui veut l’entendre au comptoir du PMU “Le Penalty”, son QG du vendredi soir.

Sa femme, Léa, 39 ans, scanne des articles chez Auchan depuis quinze ans avec la régularité d’un métronome. Elle connaît par cœur tous les codes PLU des fruits et légumes et considère ça comme son “superpouvoir”. Sa blouse bleue et ses ongles rongés racontent mieux que des mots ses journées passées debout. Ses varices naissantes sont le témoignage silencieux de ces heures interminables face aux clients qui scrutent leurs tickets de caisse comme des médecins légistes.
Le couple habite un pavillon de lotissement beige à crédit sur trente ans, avec une haie de thuyas mal taillée et un barbecue Weber acheté en promotion dont Paul est plus fier que de sa Peugeot 3008. À l’intérieur, un salon dominé par une télé 65 pouces – “l’investissement” de l’année dernière – et des meubles de chez BUT qui “font l’affaire” car “BUT c’est nous !”

Leurs trois enfants sont le parfait reflet de cette médiocrité consumériste assumée et même revendiquée. L’aîné, Lucas, 16 ans, mélange détonnant d’acné persistante et d’ambitions limitées, rêve de devenir “streameur” tout en collectionnant des notes remarquablement dispersées autour de 10 au lycée. Sa collection de casquettes américaines et son vocabulaire limité à vingt adjectifs (dont quinze sont “trop”, “méga”, “chaud”, etc.), le positionnent dans la moyenne parfaite des adolescents de sa génération.
La cadette, Emma, 12 ans, ongles vernis paillettes, oscille entre des vidéos TikTok aussi interminables qu’insipides et des posters de boys bands coréens qu’elle confond régulièrement (“tous des bridés”). Son agenda est rempli de cœurs au lieu de devoirs, et ses parents ont abandonné l’idée de comprendre son actuelle phase émancipatrice, préférant attendre que “ça passe”.
Le petit dernier, Théo, 7 ans, est une boule d’énergie mal canalisée qui collectionne les cartes Pokémon sans connaître les règles et terrorise le chat obèse de la famille, unique victime silencieuse de ce foyer bruyant.

Le week-end, Paul entraîne l’équipe des poussins au FC Aurillac, exhibant son sifflet et sa passion tactique héritée de ses 300 heures passées sur Football Manager. Il hurle des consignes incompréhensibles depuis la touche, persuadé de former la prochaine génération des Bleus, tandis que Léa, sur le bord du terrain, échange les derniers potins du quartier avec les autres mères, toutes vêtues du même doudoune-legging-baskets blanches.

Leur grand projet ? Deux semaines au camping “Les Flots Bleus” à Lacanau en août. Paul a réservé un mobile-home premium – comprendre : avec climatisation et lave-vaisselle – comme si c’était une suite au Ritz. Ils s’y rendront en convoi avec les Bertrand, leurs voisins et sosies sociaux, pour partager apéros, parties de pétanque et commentaires sur les “parisiens qui se la pètent”. 
Léa a déjà préparé mentalement sa valise, incluant trois maillots de bain achetés en soldes qui “camouflent” un peu et des romans de Musso qu’elle ne finira pas. Paul, quant à lui, rêve déjà de ses sessions de bodyboard où il s’imaginera surfer comme Patrick Swayze dans Point Break, avant de revenir, essoufflé, siroter une bière tiède devant son mobile-home.
Ils épargneront 50 euros par mois jusqu’en juillet pour ce “projet familial”, sacrifiant quelques McDo et réduisant temporairement le budget-clopes de Paul. Ces vacances représentent leur Everest annuel, l’apogée d’une vie calibrée au millimètre, le moment où ils pourront poster sur Facebook des photos de couchers de soleil avec des emojis inappropriés et la légende “Que du bonheur avec les miens ❤️”.

Cette famille navigue dans les eaux tièdes de l’existence, ni assez malheureuse pour se révolter, ni assez ambitieuse pour en vouloir plus. Les Durand sont l’incarnation parfaite de cette France invisible qui fait tourner les supermarchés, débouche les éviers et remplit les tribunes des stades amateurs le dimanche matin. Leur vie est un long fleuve tranquille et légèrement pollué, où les rêves ont la taille d’un abri de jardin en promotion chez Brico Dépôt.

Illustrations : (en médaillon et dans le billet) Images générées par IA.

Lire ce qui n’a jamais été écrit.

  1. Serge says:

    Je suis flatté. Et c’est tellement troublant d’authenticité. Votre aisance à passer du portrait de la bobo parisienne au gilet jaune cantalou force le respect. C’est pas du vécu quand même?

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