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Quoi ma gueule ? Portraits (XVI)

Patrick Corneau


Agathe ou la machine à buzz

Agathe vit dans un 40m² surévalué à la limite du Marais, un “investissement” qui engloutit 60% de ses revenus mais qu’elle justifie comme “stratégiquement positionné” près de la “Silicon Valley” du Sentier, quartier bien connu dans le 2ᵉ arrondissement où se trouvent les bureaux des “jeunes pousses” qui comptent. Son intérieur est une ode au minimalisme scandinave via Ikea Premium – tout en beige, blanc cassé et bois clair. Ses seuls écarts chromatiques : quelques livres non-lus aux couvertures soigneusement assorties, disposés comme des objets décoratifs.

À 29 ans, Agathe a déjà changé quatre fois d’emploi, chaque transition calculée pour maximiser son personal branding. Dans son milieu on se barbouille volontiers des néologismes anglo-saxons du management le plus UpToDate… Son CV LinkedIn est une symphonie de buzzwords et de métriques d’engagement. Avant Michel K., elle a géré l’image d’une influenceuse lifestyle, d’un chef étoilé en reconversion pour un partenariat avec une université privée américaine, et d’une start-up de consultation en développement durable qui a discrètement fait faillite.

Son quotidien est rythmé par un planning implacable : réveil à 5h45, journaling matinal où elle quantifie ses objectifs, séance de yoga fonctionnel, smoothie bio protéiné, puis douche rapide et efficace. Chaque minute improductive lui semble un gaspillage inacceptable. Elle pratique le social batching, réservant précisément 90 minutes par semaine pour entretenir son réseau de contacts.
Ses amis sont plus des “connexions actives” que des confidents. Elle maintient un cercle tactique d’autres jeunes professionnels du milieu média-marketing-com’, avec qui elle échange plus des opportunités que des confidences. Leurs brunches du dimanche ressemblent à des réunions d’actionnaires déguisées en moments de détente ; on y échange sur des “synergies porteuses”, sur l’éternelle quête de la potion miracle : la kill app qui fera d’eux des super-héros du métavers. Elle conserve deux amies de son école de commerce, Élise et Capucine, avec qui elle partage un groupe WhatsApp hyperactif où elles échangent des selfies (une grimace chasse l’autre), décortiquent leurs carrières respectives et se félicitent mutuellement pour chaque micro-promotion (en s’enviant secrètement).

Côté sentimental, Agathe “date stratégiquement” via des applications premium. Elle a récemment mis fin à une relation de huit mois avec Louis-Henri, directeur financier d’une agence de publicité, jugé “insuffisamment ambitieux” après qu’il ait refusé une mutation à Singapour. Ses partenaires envisageables sont évalués selon une grille mentale précise : stabilité financière, potentiel de progression, réseau professionnel, compatibilité d’image publique. L’intimité n’est qu’une variable secondaire, plutôt encombrante. Le “facteur humain” chez elle (facteur de désordre aussi hélas) a été mis en orbite sur l’au-delà parfait et aseptisé de l’iCloud. Les seuls moments où Agathe décroche un sourire sincère, c’est lorsqu’un de ses clients passe en trending topic ou qu’un sponsor double son cachet.
Chaque mercredi soir, dans un lieu divulgué au dernier moment, elle va rejoindre pour un “dîner surprise” 5 inconnus, tous matchés par l’algorithme de l’appli Timelift (“pour mieux cerner et connecter vos affinités”) – rencontre à l’issue de laquelle elle sera invitée à donner un “Feedback post-dîner” pour évaluation.

Quand elle regarde Michel K., Agathe ne voit ni un penseur ni un homme, mais un produit vieillissant qu’elle a habilement repositionné sur le marché. Elle ressent un mélange de dédain professionnel et de fierté pour sa “réussite” marketing. Et si parfois, un infime malaise la traverse en entendant Michel K. débiter des banalités en direct, ce n’est que fugace. Seul le petit étripage de plateau l’a amusée. Après tout, ce n’est pas elle qui a vendu son âme. Elle, elle ne fait que gérer la marque. Dans ses messages avec ses amies, elle le surnomme “Papy Philo” ou “le Fossile”. Elle considère sa génération comme fondamentalement obsolète, incapable de saisir la valeur de l’optimisation en temps réel et de la performance quantifiée.

Elle ne croit ni aux idéaux ni à la valeur intrinsèque de la pensée intellectuelle. Tout est quantifiable, mesurable, optimisable. La philosophie ? Un contenu à formater en 280 caractères. La littérature ? Un produit à vendre par palettes. Son univers mental fonctionne comme un tableau Excel : froid, calculateur, implacablement efficace. Issue d’une école de commerce hors de prix (20.000€ l’année…), elle a appris à “monétiser les affects” et à “traquer le ROI des émotions”, autrement dit le Return On Investment. Dans un monde où l’attention est une ressource limitée, Agathe s’est imposée comme une gestionnaire impitoyable de cette denrée rare, énergivore.

Ses parents, cadres moyens en province, ne comprennent pas vraiment ce qu’elle fait mais sont impressionnés par les noms qu’elle peut citer lors des dîners familiaux. Après son récent passage dans l’émission Qui veut être mon associé ? sur M6, son frère cadet, encore étudiant, la regarde avec un mélange d’admiration et d’inquiétude…
Le soir, Agathe s’endort en écoutant des podcasts sur l’entrepreneuriat à vitesse 1.75x, veillée par son ange gardien : un iPhone pro max dernière génération. Son compte d’épargne grossit méthodiquement selon un plan quinquennal rigoureux. Sa santé mentale est maintenue par une application de méditation transcendantale qu’elle utilise exactement 8 minutes par jour – temps qu’elle a déterminé comme “optimal” après avoir testé différentes durées et mesuré son niveau de stress en conséquence. Quant à son tonus physique, il est sous surveillance de son Apple Watch.

Dans trois ans, Agathe abandonnera Michel K. pour un client plus jeune et plus prometteur, une décision qu’elle a déjà programmée dans son agenda électronique. Sa vie est une suite de projets optimisés, où même son bonheur est mesuré à l’aune de la performance. Vie ? Parlons plutôt de survie. Agathe vit dans l’instant, non par philosophie, mais par nécessité algorithmique. Dans son monde, le futur n’est plus qu’un update permanent de l’actuel. Elle se voit comme une “black box” aux ressources enviables dont elle est la gestionnaire sourcilleuse. Le mot “âme” n’a pas de pertinence pour elle, il faut même s’en méfier : il ne fait que refléter “la fatigue d’être soi”. Agathe ne fait que gérer la marque Agathe, “son” label. C’est déjà ça et c’est beaucoup… mais pas assez pour qu’elle se sache le petit soldat formaté, instrumentalisé pour instaurer le meilleur des mondes avant l’apocalypse où la dernière IA générative l’expulsera sans considération pour ses talents créatifs vers le royaume fossilisé de Michel K..

[Ce portrait est une tentative de mise en récit des thèses avancées par Byung-Chul Han dans le stimulant et incisif petit essai qui vient de paraître aux PUF : La crise dans le récit, traduit de l’allemand par Olivier Mannoni, mars 2025.]

Illustrations : (en médaillon) Illustration origine internet.

Lire ce qui n’a jamais été écrit.

  1. Serge says:

    Pour votre prochain portrait et pour faire une moyenne je vous suggère de tirer le portrait de Paul plombier à Aurillac et de sa femme Léa caissière chez Auchan ainsi que leurs trois enfants. Vous pouvez développer en évoquant leurs activités sportives au club de foot local et leur projet de vacances au camping de Lacanau.

    1. Patrick Corneau says:

      Cher Serge, suggestion entendue, comprise (des vies minuscules que diable !) et déjà en voie de concrétisation (brouillon).
      Vifs remerciements,
      🙂

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