Patrick Corneau

Comme le faisait remarquer Jean-Michel Delacomptée dans un récent entretien pour L’Atelier du roman, l’art du portrait représente la quintessence de l’acte littéraire. Sous des abords variables, on le rencontre dans tous les romans d’envergure, au cinéma, au théâtre. Toute représentation imagée de personnages vaut portrait.
Ainsi encouragé par ces nobles paroles, je persiste et signe et, après mes Biogriffures récemment publiées, je continue avec la série commencée l’été dernier « Quoi ma gueule ? Portraits » à piocher dans l’immensité du fond humain. Voici le XVe portrait.


Michel K. ou la Métamorphose

Il fut un temps où Michel K. écrivait des livres. De vrais livres, avec des chapitres numérotés et des phrases si complexes qu’elles s’étiraient comme des accordéons, forçant les étudiants en philosophie à les relire quatre fois avant d’admettre qu’ils n’y comprenaient goutte. C’était l’époque où sa moustache touffue servait de refuge à des miettes de croissant et à des pensées subversives.

Puis vint la chute. Non pas celle d’Adam, mais celle des ventes.

Aujourd’hui, Michel K. se tient dans les coulisses du plateau télévisé de La Grande Bibliothèque, contemplant son visage dans un miroir de loge. Ce visage glabre, ce menton nu, cette peau rasée de frais qui fait paraître sa bouche étrangement vulnérable, comme un escargot sans coquille. Sa moustache “cubaine”, compagne de trente ans, gît quelque part dans la poubelle d’un salon de coiffure “visagiste”. Un sacrifice sur l’autel de l’audimat.
En revanche, sa chevelure blanche est restée intacte – ample, soigneusement coiffée, presque léonine. Il y passe la main pour la cinquième fois en dix minutes, un geste devenu rituel, à mi-chemin entre la vérification anxieuse de son “être-pour-soi” et une suave caresse amoureuse. Cette crinière est son dernier rempart identitaire, la signature visuelle qu’il cultive avec la même application qu’un vigneron son terroir.

Trois minutes, Monsieur K.” annonce une assistante dont l’âge correspond exactement à celui de son seul ouvrage illisible-et-pertinent.
Dans un coin de la loge, Agathe, son attachée de presse de vingt-neuf ans, pianote sur son téléphone avec l’assurance d’un pilote de chasse. Elle lève brièvement les yeux, juste assez pour lui adresser un regard d’évaluation clinique.
La veste est froissée à l’épaule gauche.” dit-elle sans émotion.
Michel K. s’empresse d’ajuster sa veste de velours bleu nuit – ce vêtement au chic décontracté, coupé comme une veste d’ouvrier mais taillé dans un velours italien qui coûte le salaire mensuel d’un véritable ouvrier. Il la porte à chaque apparition publique, comme un uniforme, une armure contre l’accusation d’être devenu un “bourgeois”. Sa chemise blanche, col ouvert sur une parcelle stratégique de peau fripée, fermée à partir du troisième bouton, complète ce costume de pop’philosophe.
Les chiffres d’hier soir étaient bons.” continue Agathe sans lever les yeux de son écran. “Mais on peut faire mieux. N’oubliez pas de mentionner votre atelier de philosophie pour enfants. Ça humanise.”
Michel K. acquiesce docilement. Il craint Agathe autant qu’il la désire secrètement. Cette jeune femme sortie d’une coûteuse école de commerce, qui n’a probablement jamais lu une ligne de Hegel, tient sa carrière tardive entre ses mains manucurées. C’est elle qui a orchestré sa renaissance médiatique, transformant un philosophe vieillissant et quasi oublié en “sage moderne” dont les platitudes se vendent comme les pains au chocolat du dimanche matin.

Sur le plateau, face à un animateur-star qui n’a jamais ouvert un de ses livres, qui connaît à peine sa bibliographie, Michel K. sourit. Son nouveau sourire télévisuel, celui qui montre toutes ses dents et aucune de ses convictions. Pendant qu’il débite ses koans pour cadres supérieurs stressés, son regard dérive régulièrement vers les premiers rangs où Agathe, bras croisés, hoche imperceptiblement la tête quand il place correctement une formule préfabriquée.
« Alors, cher Michel, votre nouveau livre s’intitule Respirer l’instant. Pouvez-vous nous expliquer ce concept fascinant ? »
Et voilà parti notre Michel, puisant dans son répertoire de métaphores aquatiques et aériennes, comparant la vie tantôt à une rivière, tantôt à un souffle. Il cite Spinoza sans le nommer, simplifie Heidegger jusqu’à l’absurde, et termine par une anecdote personnelle impeccablement calibrée – assez gnangnan pour émouvoir, assez cool pour ne pas plomber l’ambiance.
Tout en parlant, sa main gauche remonte machinalement vers sa chevelure qu’il caresse comme un talisman. Un geste que son premier éditeur qualifiait jadis de “narcissique”, mais qu’Agathe a rebaptisé “signature gestuelle” et encouragé à cultiver pour “renforcer sa persona”.
L’animateur hoche la tête avec une admiration feinte. Le public applaudit. Les réseaux sociaux s’agitent… Dans les coulisses, Agathe consulte en temps réel les graphiques d’engagement sur les plateformes, hochant la tête avec satisfaction devant la courbe ascendante des tweets et retweets.

Dans le taxi qui le ramène chez lui du côté du canal Saint-Martin, Michel K. passe distraitement sa main sur son menton nu, puis dans sa chevelure. Agathe, assise à ses côtés mais séparée par un gouffre d’indifférence professionnelle, énumère les chiffres de la soirée.
Vous avez été cité 1.200 fois sur X en une heure. Le hashtag #respirerlinstant est en progression de 43% par rapport à la dernière émission. La veste a bien fonctionné, mais je pense qu’on pourrait essayer un marron foncé la prochaine fois.”
Michel K. grommelle un satisfecit, à peine écouté. Il se demande, dans ce moment de lucidité crépusculaire, si sa moustache n’était pas finalement le siège de sa pensée. Si, en la rasant sur ordre d’Agathe, il n’a pas aussi fait des coupes claires dans ses exigences intellectuelles.
Le téléphone d’Agathe vibre, elle lui confirme trois nouvelles émissions pour la semaine prochaine. Une conférence TEDx le mois prochain. Une chronique régulière sur France Culture.
On a reçu une proposition pour une collection de vêtements à votre nom” ajoute-t-elle. “Des vestes de velours ‘inspirées de votre style’. Ça pourrait être intéressant.”
Dans la pénombre du taxi, Michel K. sourit face à cette revanche du “pratico-inerte” propulsé par le marketing. Il n’écrit presque plus, mais il n’a jamais été aussi lu. Il ne pense plus vraiment, mais il n’a jamais été autant écouté. Et bientôt, des inconnus porteront des vestes qui imiteront la sienne, qui elle-même imite celle d’un travailleur qu’il n’a jamais été.
Il se console en se disant qu’au moins, sans moustache, les miettes ne restent plus coincées au-dessus de sa lèvre quand il avale les petits fours des cocktails post-émissions, sous le regard vigilant d’Agathe qui calcule déjà combien chaque canapé englouti lui coûtera en termes d’image.

Michel K. sait que sa fin approche, il y pense un peu, beaucoup, il la voit comme une apothéose : la mort sera son édition spéciale, sa Breaking Newset il ne peut s’empêcher imaginairement de se projeter dans les nécrologies qui suivront… Il voit déjà l’ombre portée du Grand Écrivain. Quel délice !
« Ah Michel K. ! Ah l’humanité ! »

Illustrations : (en médaillon) Illustration provenance internet.

Lire ce qui n’a jamais été écrit.

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