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Quoi ma gueule ? Portraits (XIV)

Patrick Corneau

 

Comme le faisait remarquer Jean-Michel Delacomptée dans un récent entretien pour L’Atelier du roman, l’art du portrait représente la quintessence de l’acte littéraire. Sous des abords variables, on le rencontre dans tous les romans d’envergure, au cinéma, au théâtre. Toute représentation imagée de personnages vaut portrait.
Dans sa réponse au discours de réception de Jean Clair sous la Coupole le 18 juin 2009, Marc Fumaroli a prononcé ces fortes paroles qu’il faut citer : « Dialogue, conversation, entretien, malentendu, étreinte à distance, l’histoire de l’art du portrait décline tous les modes humains et religieux du face-à-face fertile avec l’autre. L’éclipse de cet art, au cours du XXe siècle, sa réduction à la caricature par les artistes modernistes et sa reddition au cliché photographique sont contemporaines du déclin des égards dans les relations humaines entre vivants, et dans les relations religieuses entre vivants et morts. Une ère a commencé où la brutalité expéditive est la norme, la civilité et la piété, l’exception. »
Aussi, stimulé par ces nobles paroles, je persiste et signe et, après mes Biogriffures récemment publiées, continue avec la série commencée l’été dernier « Quoi ma gueule ? Portraits » à piocher dans l’immensité du fond humain. Voici le XIVe portrait.


Marie-Alix ou la disgrâce en habits noirs

Pour Jean-Yves Masson

Elle s’appelle Marie-Alix, initiales M.-A. Certains l’appellent “Emma”, abrègement taquin qu’elle accepte même si elle tient à ce trait d’union comme à la prunelle de ses yeux : c’est son dernier reste de prestige. Autrefois figure incontournable des études littéraires, Marie-Alix a vu son auréole s’effriter au fil des ans. Pendant des décennies, elle a hanté les couloirs de l’université, le dos droit, l’air inspiré, une pile de copies à la main, mais une amertume croissante dans le cœur. Elle se voulait érudite et redoutable, et elle l’avait été un temps, ayant glorieusement ajouté sur la poésie en général, et Baudelaire en particulier, quelques références en bas des pages d’obscurs pensums.

Mais les temps ont changé. Elle, non.

Les derniers chapitres de sa carrière ont pris une tournure plus sombre qu’un roman russe. Les “chers collègues”, autrefois ses égaux, ont commencé à l’éviter. Plus de discussions autour de la photocopieuse, plus d’invitations aux colloques, plus de places dans les commissions. On l’a poussée hors des groupes de recherche, laissant son bureau dans l’aile glaciale du bâtiment, et surtout, on a chuchoté. Sur sa relation trop complice avec certains étudiants, sur ses accès de colère en amphi, et sur cet épisode où elle avait, dit-on, jeté une trousse par la fenêtre en accusant un élève de « manquer d’âme littéraire ».
Fatiguée de faire cours à des rangées d’ordinateurs portables, enfin l’heure de la sortie sonna. L’éméritat aurait pu être l’ultime reconnaissance de l’Alma Mater, la sentence tomba : on ne lui donnerait pas ce titre honorifique, ce suprême hochet. Mise à mort symbolique, fabrication institutionnelle d’une paria.
Marie-Alix a quitté l’université sans cérémonie, son carton de livres serré contre elle, les lèvres pincées comme une héroïne tragique. Mais elle ne s’est pas tue. Oh non, elle insinue, sème le doute sans jamais diffamer. Elle suggère, sans dire, et ses soupirs en disent long. Une phrase lâchée en commentaire : “Ah, si vous saviez ce que j’ai vu en salle des profs…” ou encore “Les vrais scandales ne sont jamais ceux que l’on croit.” Qui a trahi qui ? Qui a couché avec qui ? Qui a sacrifié qui pour une promotion ? Mystère ! Mais une chose est sûre : Marie-Alix en sait long, n’oublie rien et ne pardonne rien.

Désormais, Marie-Alix joue les prolongations ailleurs : elle vit sur Facebook, tel un spectre en colère. Là elle rumine. C’est son sport favori. Jadis, elle cultivait l’érudition, aujourd’hui, elle cultive la rancune. Pas une amertume flamboyante, théâtrale, qui aurait pu lui donner du panache. Non, quelque chose de plus insidieux, de plus obsessionnel, plus venimeux : une déception qui suinte, une vexation qui s’obnubile, une hargne savamment distillée à travers des posts Facebook aussi sibyllins que désespérés. Elle n’évoque jamais directement sa disgrâce, mais tout dans sa mise en scène en porte la trace. Plutôt que d’écrire des mots explicites, elle sous-entend, elle laisse planer. Son style oscille entre le journal d’une âme en détresse et un manifeste de guerre passive-agressive. Parfois, elle partage un poème cryptique, parfois une citation de Nietzsche, parfois un statut incendiaire qu’elle efface aussitôt, laissant s’installer le doute. Elle ne nomme personne, mais tout le monde sait et les anciens collègues qui la suivent – car ils la suivent, bien sûr, fascinés malgré eux – hésitent entre l’amusement et un vague malaise. 

De temps en temps elle publie des photos : sombres, brumeuses, presque invisibles, comme si la lumière elle-même l’avait abandonnée. Chaque légende est une énigme : « Seuls les cœurs purs comprennent l’injustice. » « Le silence des autres est une condamnation. » « Il faut bien peu d’esprit pour s’unir contre une seule personne. » On ne voit jamais Marie-Alix en entier. Son visage se devine dans un reflet trouble, son ombre frôle un mur défraîchi, une mèche de cheveux apparaît au coin d’une photo floue. L’essentiel est ailleurs : dans ces images d’une mélancolie étudiée, ces clichés volontairement sous-exposés où un vase de faïence semble pleurer des fleurs à demi fanées. Parfois, une page de livre annotée au crayon : « Ils se sont ligués contre moi, non pas tant pour me chasser que pour m’effacer. » ou encore : « L’injustice est plus cruelle lorsqu’elle se drape dans la lâcheté. » Les connaisseurs comprendront. Les autres “likeront” distraitement, sans soupçonner la déréliction entre les lignes.

Elle a ses fidèles : quelques anciens étudiants atterrés par cette tragédie vivante, une poignée d’amis d’université en disgrâce eux aussi, et un ou deux trolls qui l’encouragent cyniquement. Marie-Alix n’a plus de chaire, plus d’auditoire captif, mais elle a son ombre numérique, son théâtre du ressentiment, et tant qu’elle pourra poster ses sentences vénéneuses sur fond de ténèbres sépulcrales, elle tiendra bon. La colère tout autant que la rancœur sont des énergies durables et indéfiniment renouvelables…
Marie-Alix n’est pas oubliée. Ni brisée, ni consumée, au-delà d’elle-même Marie-Alix hante les terres stériles de la Déception.

Illustrations : (en médaillon) Illustration origine internet.

Lire ce qui n’a jamais été écrit.

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Patrick Corneau