Il faut un certain courage, aujourd’hui, pour intituler un livre Grandeur de l’esprit français. Le mot même de grandeur est devenu suspect : on le croit aussitôt boursouflé, cocardier, verbeux, poussiéreux. Jean-Michel Delacomptée prend ce risque, et il le prend avec assez de sûreté pour désarmer d’emblée le mauvais sourire moderne. Car il n’est pas question ici de fanfare nationale ni de catéchisme patrimonial, mais de tout autre chose : d’une qualité de langue, d’un certain port intérieur, d’une manière d’unir le style, la pensée, la tenue et le regard. Paru au Cherche Midi en février 2025, ce fort volume de près de 1 400 pages rassemble dix portraits allant d’Ambroise Paré à Saint-Simon.
Ce qui séduit d’abord, c’est que Jean-Michel Delacomptée n’avance pas par concepts, mais par présences. Il n’essaie pas de définir abstraitement une essence française ; il montre des visages, des tempéraments, des voix, des façons d’habiter la langue et le monde. Le livre réunit ainsi des figures comme Ambroise Paré, Montaigne, François II, Henriette d’Angleterre, Bossuet, La Fontaine, La Bruyère, Racine et Saint-Simon, en donnant à chacune non la fixité d’un buste, mais le relief d’une existence ressaisie par l’écriture. Cette manière du portrait, chez lui, n’a rien d’ornemental : elle est une façon de faire revivre. Souvent, comme le souligne Chantal Thomas dans la préface, par cette attention aux détails qui permet de rester au plus près de la complexité du réel
Il y a chez Delacomptée une fidélité ancienne à ces grands êtres de langue, mais une fidélité vivante, non muséale. On ne sent jamais, en le lisant, le fonctionnaire de la mémoire ni le surveillant du bon goût. On sent un écrivain qui aime, qui sait, qui choisit, qui tranche, et dont l’admiration n’est jamais servile. C’est sans doute ce qui donne à ce livre son prix particulier : il ne s’agit pas d’exhumer des gloires pour le simple plaisir de les encadrer, mais de retrouver, à travers elles, ce qui fit la noblesse d’un certain usage du français — clarté, profondeur, ironie, gravité, légèreté parfois, et toujours un sens presque moral de la phrase. Dans un entretien accordé au magazine Le Point, Delacomptée associe d’ailleurs cet « esprit français » à une aspiration ardente à la beauté ; la formule, sous sa simplicité, dit assez bien l’ambition du livre.
Le volume impressionne par son ampleur, mais il ne donne pas l’impression d’une somme inerte. Tout laisse penser, au contraire, que cette masse tient par le nerf du portrait, par l’art du tableau vivant, par une prose qui garde à l’érudition sa mobilité. Plusieurs présentations du livre insistent d’ailleurs sur ce point : Delacomptée excelle à faire passer le savoir dans le récit, l’histoire dans la présence, la culture dans une écriture. C’est une qualité rare. Trop de livres savants instruisent sans animer ; trop de livres d’admiration célèbrent sans faire sentir. Ici, l’intelligence du passé demeure sensible, presque charnelle.
Ce qui me touche surtout, c’est le contretemps assumé d’un tel ouvrage. À une époque qui confond volontiers la lucidité avec l’abaissement général, qui ne croit intelligent qu’en ricanant, qui traite l’héritage comme une gêne ou comme un décor, Jean-Michel Delacomptée rappelle paisiblement qu’admirer n’est pas se soumettre. Il rappelle aussi qu’une civilisation ne tient pas seulement par ses institutions ou ses réussites matérielles, mais par la hauteur de conscience que sa langue rend possible. Rien là de chauvin, à mes yeux : plutôt une manière de sauver ce qui, dans une tradition, échappe à la vulgarité du bilan.
On pourrait dire, en somme, que Grandeur de l’esprit français est un livre de transmission, mais le
mot est encore trop faible. C’est plutôt un livre de relèvement. Il ne nous demande pas de nous agenouiller devant quelques grands noms ; il nous invite à nous remettre en présence d’exigences devenues rares : le courage devant la mort, le goût de la forme, la probité du regard, la liberté dans l’admiration, la souveraineté d’une langue quand elle cesse d’être simple outil pour redevenir monde. En cela, ce livre n’est pas seulement tourné vers le passé. Il travaille contre notre diminution présente, peut-être préalable à une irréversible décadence.
C’est pourquoi il mérite d’être lu non comme un monument, mais comme un recours. Il y a des livres qui flattent l’époque ; d’autres qui lui résistent sans hausser le ton. Celui-ci est de ceux-là. Il rappelle, avec une élégance opiniâtre, que la culture n’est pas une décoration de l’esprit, mais l’une de ses dernières chances de ne pas sombrer tout à fait dans le commentaire, l’utilitaire et le vacarme. Et l’on referme ces pages avec une impression presque devenue neuve : celle qu’un livre de grande culture peut encore oxygéner l’air autour de nous.
Certains livres semblent moins revenir en librairie qu’émerger de nouveau à la lumière. Le Gouvernement des eaux de Francesca Yvonne Caroutch appartient visiblement à cette famille rare : celle des œuvres secrètes, à demi retirées, qui auront longtemps attendu les lecteurs capables d’entrer dans leur climat. Ce retour est dû à l’heureuse initiative des éditions de la Coopérative
Ce roman, publié une première fois au début des années 1970, nous mène vers Bartek, ville de canaux, de lagune, de palais menacés, cité d’eau et de songe qui évoque Venise sans s’y réduire, comme si la ville réelle avait été déplacée dans une géographie plus intérieure, plus nocturne, plus ensorcelée. Bartek n’est pas seulement un décor, mais la véritable puissance d’aimantation du livre, le lieu où se nouent la ruine et la splendeur, la fête et le pressentiment du désastre, l’érotisme et une forme de mystère.
Au fil de la lecture on se prend à penser qu’ici, l’intrigue compte moins que l’envoûtement. Des figures nombreuses traversent le récit, mais c’est la ville qui règne, comme si elle gouvernait à la fois les corps, les rêves et les destinées. Trois héroïnes y exercent leur séduction sur de jeunes hommes issus de l’imaginaire d’un écrivain retiré à Bartek ; la logique du roman paraît alors moins narrative que visionnaire, obéissant à une suite de rêves portés par une langue ample et précieuse. Ces éléments dessinent un livre où l’on entre moins comme dans une histoire que comme dans une nappe d’eau profonde.
Cette reparution est d’autant plus précieuse qu’elle remet en lumière une auteure dont le parcours échappe aux classements rapides. Très tôt remarquée pour sa poésie, Francesca Yvonne Caroutch a poursuivi une œuvre singulière, à l’écart des familles littéraires trop nettes, explorant aussi bien Gustav Meyrink que Wagner, la licorne, le bouddhisme tibétain ou les poètes italiens qu’elle traduisit. Chez elle, on devine une même fidélité à l’énigme, à la métamorphose, à ce point où le visible devient symbole sans jamais cesser d’être sensuel.
C’est sans doute ce qui rend Le Gouvernement des eaux si attirant aujourd’hui encore. À rebours de
tant de romans qui expliquent tout, il semble appartenir à une littérature de l’aura, de la dérive, de la fascination. Une littérature qui fait confiance au pouvoir d’imagination du lecteur ; une littérature qui ne sépare pas la beauté du péril, ni le féminin de l’inquiétude qu’il suscite, ni la ville de la puissance onirique qu’elle dépose en nous. Il y a là, semble-t-il, quelque chose du roman-poème, du conte initiatique et du théâtre intérieur ; quelque chose de très inhabituel dans l’offre actuelle.
On comprend, dès lors, qu’un lecteur aussi attentif que Jean-Yves Masson ait souhaité faire redécouvrir cette œuvre. Certaines voix ne demandent pas à être remises à la mode ; elles demandent seulement qu’on les réentende. Et dans le bruit contemporain, il n’est pas mauvais que revienne jusqu’à nous ce livre d’eaux profondes, de palais vacillants, de songes somptueux — un livre qui paraît moins reparaître que remonter à la surface.
Lu Yu ne répond jamais. Le titre, posé là comme un constat paisible, dit déjà l’essentiel de ce que Lambert Schlechter attend de la littérature : non pas obtenir des réponses, mais maintenir la parole adressée à ce qui se dérobe. Dieu étant celui qui, se dérobant le plus, suscite le dialogue le plus pressant. Avec ce nouveau volume du Murmure du monde, publié chez Tinbad, l’écrivain luxembourgeois rassemble soixante « billets » – soixante proseries écrites d’un seul jet, où se mêlent souvenirs, lectures, sensations, présences perdues et joie d’exister.
Mais quel Lu Yu ? Celui de la dynastie Tang, « Saint du Thé », sage rétif dont les traités prônent la modération et l’attention à l’infime ? Ou Lu You le poète Song, « vieillard qui n’en fait qu’à sa guise », rimant à dos d’âne sous la bruine ? Schlechter, que sa notice chez Tinbad désigne comme « le plus chinois de tous les poètes vivants », laisse sans doute flotter l’ambiguïté à dessein. Ce qui compte n’est pas l’identité du correspondant, mais son silence : Lu Yu incarne cette part du réel à laquelle nous nous adressons sans jamais recevoir de réponse définitive. Et ce « jamais » n’est pas un constat amer – c’est la condition même de l’écriture. Écrire, chez Schlechter, c’est continuer de poster des billets à un destinataire qui ne les lira pas, donner asile par la phrase à ce qui fuit, à ce qui manque, à ce qui ne reviendra pas.
Le sous-titre – Soixante billets sur presque la moitié de toutes choses – confirme cette disposition d’esprit. Le nombre, très calibré chez un écrivain qui structure volontiers ses recueils sur des multiples précis (99, 198, 24), et la formule malicieuse « presque la moitié » tiennent à la fois de Montaigne et de Tchouang-tseu : savoir incomplet revendiqué comme tel, ironie qui n’empêche pas la gravité.
Car chez Schlechter le fragment n’est pas une esthétique du brisé, mais une morale de l’attention.
Chaque billet recueille un presque rien – une image, une réminiscence, une phrase lue, une émotion – et l’élève à cette justesse légère où l’érudition ne pèse jamais, où la mélancolie s’éclaire d’humour, où la sensualité devient une manière de penser. On retrouve les grands motifs du cycle : le temps, la mémoire, l’amour, les livres, les pertes, les jours, les corps, les paysages, les signes infimes. Mais le ton propre à ce volume est celui d’une fidélité sans pathos – quelque chose comme la ténacité tranquille d’un homme qui continue d’écrire des lettres à quelqu’un qu’il sait absent. Si j’avais à élire un billet, un seul, ce serait « Éloge de l’inouï » – tout Schlechter est là, dans la puissance de l’étonnement devant le moindre murmure du monde.
Lu Yu ne répond jamais n’est donc pas seulement un jalon supplémentaire dans une entreprise au long cours : c’est une variation particulièrement émouvante sur ce que peut la littérature lorsqu’elle renonce au bruit, à la pose, à l’autorité. Non pas expliquer le monde, mais en recueillir les harmoniques. Un livre à lire lentement, par éclats, comme on prête l’oreille à quelqu’un qui murmure – et qui, pour cela même, touche plus juste.
Il y a des livres qui ressemblent à leur héroïne : ils prennent la tangente. Celui-ci a pris la tangente en 1967, chez Gallimard, a frôlé le Goncourt, puis s’est volatilisé — comme son autrice, comme Renata elle-même, ses quatre cartons ficelés sous le bras. Il aura fallu plus d’un demi-siècle et la belle obstination des éditions du Chemin de fer pour qu’on le retrouve assis sur un banc, intact, à regarder passer les lecteurs.
L’affaire tient en trois lignes : une bonne à tout faire quitte ses patrons pour devenir « une libre ». Pas de programme, pas de revendication, pas de manifeste. Juste le désir nu de s’asseoir quelque part et d’écouter les oiseaux. Ce « quelque part » sera Paris pendant trois jours et deux nuits, et Paris ne voudra pas d’elle — ni le contrôleur de métro, ni l’hôtelier, ni les bancs toujours occupés. L’absurde, ici, ne fait pas de philosophie : il fait les poches.
Le tour de force est formel. Une seule phrase, de la première à la dernière page. Quelques virgules bien placées, des majuscules judicieuses — et c’est tout. Pas de points, pas de repos : on entre dans le flux de cette conscience comme dans une eau vive, et l’on ne peut plus en sortir. Le phrasé de Renata, sa candeur butée, ses raisonnements d’une logique dévastatrice, ses colères de moineau, tout cela coule sans ponctuation comme une pensée qui refuserait de s’arrêter parce que s’arrêter c’est déjà obéir. Catherine Guérard a inventé une voix — de celles qu’on n’oublie pas, de celles qui vous accompagnent longtemps après qu’on a refermé le livre, comme un air dont on ne sait plus d’où il vient.
Et l’autrice ? On ne sait presque rien. Catherine Dreyfus, née en 1929 au Vésinet dans la haute bourgeoisie juive, nièce du prix Nobel Jacques Monod, publie Ces princes en 1955 — un roman sur la passion d’un général pour un jeune polytechnicien, d’un classicisme stendhalien. Puis Renata, douze ans plus tard. Puis le silence. Sa trace se perd, en écho au destin de son héroïne. On apprendra plus tard, grâce à Yvonne Baby, que les lettres dont Renata cherche à se défaire seraient celles de François Mitterrand. Le roman dédicacé « à François » prend alors une profondeur biographique vertigineuse : Renata jetant ses cartons, c’est peut-être Catherine jetant les lettres d’un homme qu’elle ne parvenait pas à oublier. La liberté comme exorcisme amoureux — voilà qui change un peu la donne.
Mais il ne faut pas trop « expliquer » Renata. Ce livre résiste à la glose comme son héroïne résiste aux contrôleurs. Il y a là-dedans quelque chose de Walser — la promenade comme refus, la légèreté
comme gravité —, quelque chose de Beckett aussi, mais en plus gai, en plus solaire. Renata ne désespère pas : elle s’indigne (« c’est des crétins tout le monde, j’ai pensé, ils vivent comme des galets, ils vivent pour les autres »). Elle ne monologue pas contre le monde : elle lui parle, et le monde ne répond pas, ou répond à côté, ce qui revient au même. C’est un roman d’avant 68 qui sent déjà 68, et qui sent surtout le vent, les bancs, et les oiseaux qu’on n’a pas encore nommés.
Les éditions du Chemin de fer, qui ont le génie des résurrections, offrent ici une version poche augmentée d’une postface éclairant les zones d’ombre de cette vie si peu documentée. Le Prix Mémorable 2022, décerné par les libraires indépendants, avait déjà fait son office : cinq mille exemplaires vendus, le bouche-à-oreille d’une communauté de lecteurs qui se repassent le livre comme un mot de passe. C’est justice car j’avoue avoir été balayé par ce flot tranquille. Renata n’importe quoi est de ces textes rares qui vous embarquent et vous donnent envie de tout plaquer — ne serait-ce que le temps de la lecture.
La réédition du Debussy d’André Suarès aux éditions Le Condottiere est de celles qui réparent discrètement une injustice. Car on ne remet pas seulement en circulation un beau texte oublié : on rend voix à une certaine idée de la critique, quand écrire sur l’art ne consistait pas encore à l’ensevelir sous les notices, les prudences savantes ou les fadeurs d’accompagnement. Suarès, lui, n’explique pas Debussy de l’extérieur : il le rejoint au plus près, dans cette zone vibrante où une œuvre cesse d’être un objet culturel pour redevenir une force.
Tout l’intérêt du livre est là. Suarès délivre Debussy des clichés qui l’ont peu à peu momifié : l’impressionnisme, les brumes, les demi-teintes, tout ce petit lexique scolaire dont on a recouvert une musique autrement plus profonde, plus neuve, plus souveraine. Il comprend que Debussy n’est pas un décorateur du sonore, mais un inventeur, un transfigurateur du sensible. Sa musique ne décrit pas le monde : elle en révèle le mystère intérieur.
Et puis il y a le style de Suarès, qui à lui seul justifie qu’on le relise. À l’heure où tant d’écrits sur l’art semblent rédigés dans une langue de catalogue enrichi, sa prose frappe par sa tenue, sa tension, son élan. Elle admire sans s’agenouiller, elle pense sans disséquer, elle éclaire sans éteindre. C’est une critique qui a encore du souffle, c’est-à-dire du courage.
Cette réédition est donc précieuse. Elle rappelle qu’il fut un temps où parler d’un musicien supposait une écoute véritable, une vision, une phrase. Relire Suarès sur Debussy, c’est retrouver cette hauteur perdue — et mesurer, avec un peu de mélancolie, combien notre époque sait commenter les œuvres mieux qu’elle ne sait encore les entendre.
Aux éditions Le temps qu’il fait, a paru en avril, un livre qui ressemble à son auteur : sobre, double, attentif à ce qui revient sans qu’on l’ait sollicité. Photo/Graphie réunit cent photographies de Gérard Macé — venu tard à l’objectif, d’abord en noir et blanc argentique puis en couleur numérique — accompagnées de textes de Jean-Pierre Criqui, Guillaume Delaunay et de Macé lui-même. Non pas divertissement tardif, mais prolongement naturel d’une œuvre depuis toujours habitée par les images.
Le titre, par sa barre oblique, dit l’essentiel : il y a la photo, bien sûr, mais aussi la graphie — l’inscription, la trace, la forme déposée. Photographier, pour Macé, ce n’est pas seulement enregistrer le visible ; c’est écrire avec la lumière ce que la mémoire ne cesse de perdre et de retrouver. Il a saisi un Contax comme on s’empare d’une langue, et la photographie, écrit Criqui, est venue « à la rescousse de l’écriture », lui rendant son élan en se chargeant du « reste » en une fraction de seconde. L’écrivain-qui-fait-de-la-photo n’est ni photographe ni photographe-qui-écrit : c’est une version augmentée de lui-même, comme on glisse d’un palimpseste à l’autre (comme Gérard Macé, Jean Baudrillard en fut l’exacte preuve).
On retrouve dans ces images les obsessions familières — Rome et ses fastes baroques, les vitrines, les figurines, les ombres allongées tel un sphinx impalpable sur une palissade parisienne, le Japon familier et étrange. Rien du carnet décoratif : chaque cliché paraît poser une question muette à ce que nous appelons voir. Guillaume
Delaunay le formule bien : l’image fixe n’est ni un arrêt du temps ni une archive, mais « une effraction : l’instant où quelque chose sort du noir ». Ce que Macé photographie n’est jamais Narcisse, mais Gaspard Hauser sortant de la nuit — vestiges visuels d’une mémoire archaïque qui ne demande qu’à remonter à la surface.
L’introduction de Jean-Pierre Criqui mérite à elle seule le détour. Il y convoque, autour de Macé, Kracauer et son manteau de neige sous lequel s’enfouit l’histoire d’une image humaine, De Quincey et son cerveau palimpseste, Calvino entrevu deux fois le même jour dans les rues de Rome, Cartier-Bresson reconnaissant l’appartement de la rue de la Reine-Blanche, et jusqu’à Billie Holiday chantant I’ll Be Seeing You — cette même version que la NASA, en 2019, envoya au rover Opportunity pour clore sa mission martienne. Promesse mélancolique d’un futur hanté par un passé insistant : on ne saurait mieux dire ce qui, chez Macé, fait passer le temps qu’il fait.
Photo/Graphie est un livre de passage : entre l’œil et la phrase, entre Rome et Paris, entre le hasard et la mémoire, entre ce qui disparaît et ce qui revient. La photographie, lorsqu’elle est tenue par une vraie nécessité intérieure, n’est pas l’ennemie de l’écriture mais l’une de ses chambres obscures. Cent photographies sous couverture rigide, trente exemplaires de tête enrichis d’un tirage signé. Un livre qui s’ouvre lentement, comme tous ceux de Gérard Macé — et qui, posé sur la table, se souviendra de vous.
Ces six livres, si divers soient-ils, ont en commun de ne pas ajouter du bruit au bruit. Ils rouvrent des passages : vers la hauteur d’une langue, l’aura d’une ville rêvée, le murmure adressé au silence, la liberté sans programme, l’écoute véritable d’une œuvre, l’image portée à la hauteur de l’écriture. Tous résistent, chacun à sa manière, à l’époque qui explique, classe, commente et neutralise. Ils ne promettent pas le salut ; ils rendent simplement l’air plus respirable. Et c’est déjà beaucoup.
Grandeur de l’esprit français. Dix portraits d’Ambroise Paré à Saint-Simon de Jean-Michel Delacomptée, éditions Le Cherche-Midi, 2026, (39€).
Le Gouvernement des eaux de Francesca Yvonne Caroutch, éditions de la Coopérative, 2026 (17€).
Lu Yu ne répond jamais – Soixante billets sur presque la moitié de toutes choses (le Murmure du monde livre 13) de Lambert Schlechter, éditions Tinbad, 2026 (18€).
Renata n’importe quoi de Catherine Guérard, coll. « Petite Ceinture », Éditions du Chemin de fer, 2026 (11,90€).
Debussy d’André Suarès, éditions Le Condottiere, 2026 (17€).
Photo/Graphie de Gérard Macé, 100 photographies, textes de Jean-Pierre Criqui, Guillaume Delaunay et Gérard Macé, relié sous couverture rigide, 16o pages, 21/27 cm, éditions Le Temps qu’il fait, 2026 (35,00€). LRSP (livres reçus en service de presse).
Illustrations : (en médaillon) photographie ©️Lelorgnonmélancolique – dans le billet : éditions Le Cherche-Midi – éditions de la Coopérative – éditions Tinbad – éditions du Chemin de fer – éditions Le Condottiere – éditions Le Temps qu’il fait.
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