Patrick Corneau

En mémoire d’Alain Grenier

Quand Gaétan Picon, en mai 1971, salue dans la NRF la mémoire de Jean Grenier mort deux mois plus tôt, il trouve, pour dire ce qui faisait la singularité de cette voix, une formule qui pourrait être inscrite à l’entrée de toute une éthique. « Il y avait chez lui une distraction qui le détachait du lieu et du moment, donnant l’impression que sa parole, son regard même, ne nous étaient pas tout à fait destinés. » Et plus loin, posant le mot qui condense tout : une distraction obstinée. La formule est exacte, et sa précision tient à l’oxymore qu’elle assume. « Distraction » dit le détachement, le retrait, l’absence apparente. « Obstinée » dit la persévérance, la fidélité, la discipline. Ensemble, les deux mots désignent une posture qu’on ne soupçonne plus aujourd’hui qu’elle ait pu être un mode d’existence — celui d’un homme qui s’absente du présent immédiat sans cesser pour autant d’être présent, et qui consacre toute sa vie à entretenir cet écart.

Ce n’est pas une excentricité de tempérament. Ce n’est pas non plus, comme on aurait tôt fait de le croire, un raffinement esthétique pour amateur de pénombres. Picon, treize ans plus tôt, dans L’Usage de la lecture, avait pris le temps de montrer que cette distraction reposait sur une métaphysique. Toute action, écrivait Jean Grenier, est « dégradation, trahison » — non parce qu’elle serait moralement mauvaise, mais parce qu’elle marque le passage de l’absolu indifférencié à la limite étroite d’un choix. Choisir, c’est consentir à n’être plus que cela. Agir, c’est inscrire dans le réel une figure singulière qui le morcelle. Et l’individu lui-même, en tant qu’il s’affirme, est cette pointe de fragmentation qui voile l’absolu en prétendant le saisir. « Cet absolu qui nous ignore quand nous nous affirmons devant lui, voici qu’il vient vers nous et nous reconnaît quand nous disparaissons. » Picon écrit cette phrase comme on pose un théorème ; et c’est bien d’un théorème qu’il s’agit. La distraction obstinée n’est pas le contraire de l’attention — c’est l’attention portée à un autre niveau, là où le sujet attentif a accepté de s’effacer pour que ce qu’il guette puisse advenir.

Cela rejoint, par un autre chemin, ce que d’autres traditions ont nommé sous d’autres mots — l’attention disponible de Simone Weil, le tact de Clarice Lispector, le tsimtsoum de la kabbale, le je-ne-sais-quoi de Jankélévitch. Mais Jean Grenier va, peut-être, plus loin que tous ceux-là. Là où Weil parle de suspendre la pensée et où Jankélévitch défend la finesse contre la grossièreté, Jean Grenier propose l’effacement même du percevant. Le créateur, pour lui, ne se tient pas à côté de l’œuvre ; il se tient sous elle, ou plutôt il s’est retiré de l’espace où l’œuvre peut advenir. « Il s’agit au contraire de vivre avec le réel en un rapport harmonieux, de manifester sa plénitude en s’effaçant. » Cette plénitude par effacement est l’inverse exact de ce que notre époque enseigne. On nous demande de nous affirmer, de prendre place, de faire entendre notre voix, de nous « réaliser ». Jean Grenier propose la voie inverse — non par mépris du soi, mais par une compréhension plus juste de ce qui, dans le soi, fait obstacle à la perception du réel. Il faut être moins soi pour que le monde soit plus.

Si l’on veut sentir cette distraction en acte, et non plus seulement la décrire en concepts, il faut l’imaginer dans la situation peut-être la plus rétive à celle-ci qui soit : un séminaire universitaire. Jean Clair, dans le même numéro de la NRF, raconte la scène. Les étudiants sont là, cahier ouvert, stylo prêt, attendant qu’on leur dicte un savoir. Grenier parle. Mais sa parole, écrit Clair, est « fluante, secrète », elle « procède par doute, allusion et interrogation », elle n’aborde les questions essentielles « que par le biais des expériences les plus simples, les plus immédiates, les plus quotidiennes : le tabac, le voyage, le parfum… ». On comprend l’embarras. Comment prendre des notes sur le tabac ? Comment résumer un cours sur le parfum ? Comment ramener à un plan ce qui se déploie par doute et par allusion ? « Ça ne sert à rien, c’est idiot, on n’arrive pas à prendre de notes », lâchent quelques étudiants. La phrase est terrible, et elle est encore parmi nous — c’est exactement ce que dit notre époque de tout ce qui ne se laisse pas indexer.

Or ce que Grenier enseignait, précisément, c’était à redouter la définition. Jean Clair l’écrit : « Il enseignait plutôt à redouter la définition, la fermeture, la fixité qu’engendrent les mots. Il redoutait le gel d’une pensée qui se fige en formes dures et définitives — mortes. » Définir, c’est tuer. Toute définition arrête un mouvement, fixe une eau qui coulait, transforme en pierre ce qui était bruissement. Et Jean Clair convoque, à propos de ce que Jean Grenier laissait entrevoir sous les mots arrêtés, une formule de Braque que Jean Grenier aimait reprendre : sous le pack verbal, « le perpétuel et son bruit de source ». Image admirable, et qui fait toute la différence. Sous la couche figée du langage, l’eau continue de couler — vive, désordonnée, perpétuelle. Et la pédagogie grenierienne ne consistait pas à fournir aux étudiants des seaux d’eau gelée, mais à entrouvrir la parole pour qu’on entende, dessous, le bruit de source. Entendre ce bruit suppose une discipline particulière — une distraction, justement, à l’égard du discours arrêté, et une attention portée à ce qui bruit sous lui.

Beaucoup d’étudiants n’y parvenaient pas. « Peu d’étudiants pouvaient, ou supportaient d’entendre, loin sous le fracas quotidien, ce petit bruit de source. » Ils repartaient frustrés. Ils n’avaient rien appris, au sens où ils l’entendaient — c’est-à-dire qu’ils n’avaient rien pu fixer, rien pu emporter, rien pu inscrire dans leurs cahiers. Et pourtant, certains entendaient. Jean Clair en faisait partie. Et ce qui se transmettait alors — clandestinement, par contagion plutôt que par transmission — n’était pas un savoir mais une manière. Une manière d’écouter. Une manière de penser sans figer. Une manière, à proprement parler, de se distraire des évidences pour percevoir le bruit de source.

Cette pédagogie inversée — qui ne donne rien à saisir, et qui forme par ce non-don même — est, on le comprend, à peu près l’inverse de ce que notre époque attend de l’enseignement. On nous demande aujourd’hui des compétences acquises, des savoirs transmissibles, des contenus évaluables. Tout ce qui ne se laisse pas évaluer est tenu pour rien. Et ce qui se transmettait dans le séminaire de Grenier — l’art d’entendre le bruit de source, la discipline de la distraction obstinée, l’éthique du non-figement — est précisément ce qui ne peut pas s’évaluer, parce que l’évaluation est elle-même, à ses yeux, une fixation, une définition, un gel. Évaluer la distraction obstinée serait la trahir au moment même où l’on prétend la mesurer. C’est pourquoi cette pédagogie est devenue, à proprement parler, impossible. Elle ne peut plus avoir lieu dans nos institutions. Elle ne survit que dans les marges — dans certaines pages, dans certaines conversations, dans certaines amitiés.

Or c’est ici que la distraction obstinée, qui aurait pu n’être qu’un trait de tempérament chez un philosophe discret du XXe siècle, devient, à notre époque, quelque chose d’autre — une dissidence. Non pas une dissidence qui s’oppose, qui proteste, qui se constitue en parti contre l’air du temps. Une dissidence qui se soustrait. Une non-comparution. Notre époque exige la présence intégrale et continue : présent à son téléphone, à ses notifications, à son flux, à ses messages, à son réseau, à son public, à ses obligations de visibilité. La distraction grenierienne, dans ce contexte, n’est plus une élégance — elle est une infraction. Celui qui s’absente du flux est, à proprement parler, suspect ; celui qui ne répond pas immédiatement n’existe pas ; celui qui se distrait du présent commun est tenu pour absent, voire inexistant. Active passivité, écrivait Jean Grenier, en une formule que Picon recueille — « ce non-agir lui-même n’est pas autre chose qu’une active passivité à l’égard de ce qui entoure l’homme, de ce en quoi il baigne ». Cette active passivité, qui est une forme de présence, mais déplacée, d’un autre niveau, à un autre objet, est aujourd’hui presque incompréhensible. Elle a pourtant été — et elle peut redevenir — une discipline d’existence.

Et c’est ici, peut-être, que se joue le rapport entre la distraction obstinée et l’écriture. Gaétan Picon, dans son hommage de 1971, le formule magnifiquement : « L’œuvre n’est pas communication ; elle est l’image de ce qui peut aussi se passer en nous. » La phrase est à méditer longuement, parce qu’elle dit l’inverse exact de ce que la culture contemporaine entend par littérature. On nous a habitués à concevoir l’écriture comme transmission, comme expression, comme communication, comme intervention. On écrit pour dire, pour faire savoir, pour transmettre une expérience, pour partager. Toute l’économie contemporaine du livre repose sur cette équation : un auteur produit un contenu, un lecteur le consomme, un savoir ou une émotion se transmet. Or Jean Grenier, et Picon le dit pour lui, propose une autre équation. L’œuvre n’est pas le véhicule d’un message ; elle est l’image d’un état. Le lecteur ne reçoit pas un contenu ; il est invité à entrer dans le même mode d’être que celui où l’auteur s’est tenu pour écrire. « L’entendre exige de nous la distraction même dont il fit preuve. » La lecture devient, à son tour, une discipline — la même discipline. On ne lit pas Jean Grenier comme on lit un essai, comme on consomme un contenu, comme on vérifie une thèse. On le lit comme on descend un escalier sans y penser : en se distrayant de l’attente du sens fixé, en laissant venir le bruit de source.

Cette littérature-là est en voie de disparition. Pas parce qu’on l’aurait combattue, mais parce qu’on a perdu la disposition de lecteur qui la rendait possible. Lire ainsi exige du temps qu’on ne donne plus, du silence qu’on n’organise plus, et surtout une certaine défaillance volontaire de l’exigence de saisie. Or notre époque a fait de l’exigence de saisie sa norme absolue : il faut comprendre, retenir, résumer, partager, commenter. Toute lecture qui ne débouche pas sur un commentaire est tenue pour vaine. Et la lecture grenierienne — qui ne débouche sur rien d’autre qu’un état intérieur déplacé, qu’une distraction obstinée provisoirement réveillée en nous — est, dans ces conditions, simplement impensable.

Que reste-t-il, alors ? Il reste ceci, qu’on peut prendre comme une consolation ou comme une promesse : Jean Grenier n’avait pas besoin de beaucoup de lecteurs. Sa pensée est, comme l’écrit le commentaire qui accompagne aujourd’hui le texte de Picon, « d’une inactualité essentielle ». Elle ne pouvait pas être actuelle, parce qu’elle était fidèle à ce qui ne peut pas être actuel. L’absolu de l’effacement, l’indifférence pleine, l’harmonie avec ce qui est — toutes ces réalités sont étrangères à l’actualité par construction, parce que l’actualité est le règne de ce qui se signale et qui s’impose. Jean Grenier n’a pas été à la mode parce qu’il n’a jamais voulu y être ; il n’a pas été lu parce que sa pensée demandait d’être autrement lue ; il a été dit absent par ceux qui n’avaient pas le sens de ce qu’il fallait pour le percevoir. Mais cette inactualité même est sa promesse. Une œuvre qui ne se signale pas se garde pour qui saura, un jour, regarder un peu de côté — et entendre, sous le régime verbal de l’époque, le bruit de source qui n’a jamais cessé.

Il y a, dans le Lexique publié chez Fata Morgana en 1982, une entrée qui me revient toujours quand on parle de Jean Grenier, et qu’il faut citer ici parce qu’elle dit, en six mots et une parenthèse, ce qu’aucune chronique ne pourrait dire mieux. À la lettre A, en face du mot « absent », on lit cette phrase :
« Mais non, je ne suis pas absent ; je suis présent (ailleurs). »
C’est tout. Mais c’est, je crois, l’ensemble de la sagesse grenierienne. Ce “mais non” doux qui dément l’accusation banale ; ce présent qui rectifie sans se justifier ; et cette parenthèse — ailleurs — chuchotée à mi-voix, à l’intention de qui voudra entendre. Ceux qui croyaient Jean Grenier absent regardaient au mauvais endroit. Il était présent, mais à un autre niveau, à un autre lieu, dans cet ailleurs parenthétique où se tient toute distraction obstinée. La phrase est, à elle seule, une leçon de typographie spirituelle : la parenthèse comme retrait dans le retrait, comme distraction de la distraction, comme manière de signaler sans appuyer.
Il y a longtemps qu’on l’a pris pour absent. Il était, et il reste, présent (ailleurs). Et c’est là, dans cet ailleurs entre parenthèses, qu’il continue d’attendre les rares lecteurs qui sauront l’entendre — ceux qui auront cessé de descendre l’escalier en pensant à leur pied.

Envoi
Il est pourtant un autre ailleurs — l’exact négatif de celui-ci.
À la distraction obstinée, au regard qui se retire, au présent (ailleurs) murmuré à mi-voix, l’époque oppose une figure inverse et retentissante : un homme qui crie “regarde la vérité en face !”, qui érige la fixation frontale en courage et le tact en lâcheté, qui inonde le ciel de sa propre lumière et nomme cela “veiller”. Il se croit la dernière étoile au-dessus d’une civilisation qui s’éteint. Il est l’étoile qui s’éteint, et son éclat de mort nous cache le ciel.
De ce faux veilleur — de cette dissidence qui n’est qu’un vacarme, de cette supernova qui se prend pour une aube —, je n’ai pas voulu charger cette page, qui doit rester dans sa pénombre. J’en ai fait le portrait à part, dans la marge, pour qui voudra le suivre : La supernova (le faux veilleur).

Illustrations : (en médaillon) photographie de Jean Grenier par Henri Martinie ©️galerie photographique Roger-Violet.

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Patrick Corneau