Je n’ai pas la fibre SF mais ne suis pas indifférent quand elle fait réfléchir et éclaire notre présent. Un peu par hasard, et parce que les programmes d’été sont nullissimes sur les chaînes publiques, j’ai ouvert AppleTV et suis tombé sur Silo, l’adaptation du roman de Hugh Howey, publié en 2012 aux États-Unis. Véritablement “scotché” par les premiers épisodes, je n’ai pu m’empêcher de faire des rapprochements avec le monde commenté tel que je l’explore depuis quelque temps…
Le dispositif, d’abord, pour qui l’ignorerait. Un cylindre de béton enfoncé dans la terre : cent quarante-quatre étages, dix mille habitants, aucune fenêtre. Une seule exception — au réfectoire-cafétéria, un grand écran mural relaie l’image du dehors captée par des caméras : collines cendreuses, ciel de cendre, carcasses effondrées à l’horizon. On naît là, on y meurt ; nul ne sait depuis quand, ni pourquoi. Une loterie accorde le droit d’enfanter, un Pacte règle le reste, un shérif veille, un service informatique aussi — surtout lui. Et le crime capital n’est pas un acte : c’est une phrase. Dire « je veux sortir ». Non pas le penser — le prononcer. La seule parole interdite est celle qui vise le référent.
Le châtiment, lui, est d’une perfection retorse : on accorde au condamné cela même qu’il demandait. Revêtu d’un scaphandre, poussé dehors, il découvre dans sa visière un monde verdoyant — herbe drue, oiseaux, lumière — qui est faux ; pendant que, sur l’écran du réfectoire, les siens contemplent le désert — vrai, pour une fois. Et l’homme qui doutait meurt en essuyant les capteurs des caméras, persuadé de révéler aux siens la splendeur qu’on lui projette : il devient, à son insu, le laveur de carreaux de l’illusion. Mieux : le soupçon lui-même est scénarisé — c’est parmi ses incrédules que le dispositif recrute ses employés d’entretien. Et après chaque exécution, l’image commune gagne en netteté : la communauté voit d’autant mieux son désert qu’elle vient de consommer un dissident.
À première vue, Silo est un récit de survie, et il fonctionne admirablement comme tel — suspense, huis clos vertical, vertige des étages. Mais ce qui m’a retenu est ailleurs. Le pouvoir, dans le silo, ne gouverne pas seulement les corps : il gouverne l’interprétation du réel. Les habitants n’ont pas accès au monde ; ils n’ont accès qu’au discours sur le monde — réalité médiatisée, archives falsifiées, mémoire administrée, visible fabriqué. On pourrait dérouler presque terme à terme la grille des domaines où je traque, depuis Sergio Quinzio, la seconde défaite (celle d’un logos qui a perdu sa Parole) : la nature (le dehors, référent structurellement différé, intermédié — nul vivant ne l’a vu sans écran) ; la vérité (les serveurs informatiques, gardés comme un tabernacle, l’ingénieur érigé en clerc du commentaire, avec Bernard — Tim Robbins, onctueux, glaçant — en grand vicaire) ; la mémoire (des insurrections dont il ne reste rien, un « avant » réduit à quelques reliques interdites) ; l’amour même (la loterie des naissances : l’intime administré). Le monde commenté, ai-je écrit ici même, est le nom de cette seconde défaite. Le silo en est la maquette — enterrée, pressurisée, visitable en coupe.
Et pourtant — c’est ici que le rapprochement devient vraiment instructif et révèle une divergence de fond — Silo demeure une dystopie classique, c’est-à-dire une gnose consolante. Derrière l’écran, un réel ; derrière le mensonge, un auteur ; derrière le rideau, un magicien. Le voile peut donc se déchirer — et il se déchire : une héroïne franchira la colline.
Le monde commenté que nous habitons est autrement inquiétant : il est acéphale. Nul Bernard aux manettes, nul comité du mensonge — un brouillard sécrété par tous, alimenté par chacun : commento, ergo sum. Howey rêve le monde commenté comme un complot ; il lui donne le centre qui, chez nous, manque. Force pédagogique de la science-fiction : elle littéralise (fictionne) en architecture ce qui n’est chez nous qu’atmosphère, brumisation — on visite en coupe ce que nous respirons en suspension. Limite aussi : elle maintient le vieux schéma vérité/dévoilement, et l’espérance qu’il suffirait de sortir. Le silo a encore un dieu caché ; nous, nous n’avons plus que des commentateurs qui se répliquent…
Günther Anders avait tout dit de cet écran de réfectoire dès 1956 — « le monde comme fantôme et comme matrice » : le dehors livré à domicile, consommé en effigie, la fenêtre qui tient lieu de porte. Le silo pousse le foyer andersien à sa perfection logique : une civilisation entière assise devant l’unique lucarne, et qui appelle cela voir.
Reste la figure qui sauve — et Howey a eu ici une intuition que je lui envie. Sa rédemptrice n’est pas
un herméneute : ni lectrice d’archives ni exégète du Pacte, c’est une mécanicienne qui a les mains dans le cambouis. Juliette — Rebecca Ferguson, admirable de ténacité butée — monte, entretient et répare des Machines, tout en bas, là où l’on entend battre le générateur ; elle sera sauvée, littéralement, par un rouleau de bon ruban thermique (substitué au “Bad Guy”), par du scotch : bizarrement, le mot par lequel j’avouais en ouverture mon addiction à la série est, aux Machines, celui du salut. L’ingénieure n’interprète pas le monde : elle le répare. Il y a dans ce rapport artisanal aux choses — la confiance dans les joints, les matières, les gestes — une forme d’adresse, un tu tendu aux humbles objets, un rapport “physique” au réel que Jean Grenier n’aurait pas détestée. Dans le silo, on l’a vu, la parole interdite vise le référent : « je veux sortir ». Chez nous, rien n’est interdit, tout est commenté — c’est le vocatif qui s’est perdu, l’adresse à une présence. La question du silo : qu’y a-t-il derrière l’écran ? La nôtre, plus sourde : y a-t-il encore quelqu’un devant ? Contre le commentaire, la main.
J’allais oublier le plus beau, qui n’est pas dans la fiction mais dans sa genèse. Wool — le titre original — naquit sans éditeur : une longue nouvelle auto-publiée en 2011 sur la boutique en ligne d’Amazon, à quatre-vingt-dix-neuf cents, que les commentaires enthousiastes des lecteurs sommèrent de continuer — et Howey continua, chapitre après chapitre, sous cette dictée bienveillante, jusqu’à la trilogie. Le grand récit du monde commenté a été littéralement écrit par les commentaires ; et nous le regardons aujourd’hui en série, sur les écrans mêmes qu’il décrit. La boucle est d’une perfection presque écœurante. Quant à moi, j’y suis entré un soir d’été, faute de mieux — c’est-à-dire depuis le réfectoire-cafétéria. Avec cette différence, minime et décisive : aucune loi ne m’interdit de dire que je veux sortir. Encore faut-il le vouloir.
Silo de Hugh Howey, traduit de l’anglais (États-Unis) par Yoann Gentric et Laure Manceau, Actes Sud, 2013 ; repris en poche dans la collection Babel. Suivi de Silo Origines et Silo Générations (traduits par Laure Manceau). L’adaptation créée par Graham Yost est diffusée sur Apple TV+ (trois saisons à ce jour : 2023, 2025, 2026).
Illustrations : (dans le médaillon) Rebecca Ferguson dans Silo, photographie ©️Rekha Garton / Apple Studios – AMC Studios. Dans le billet : éditions Acte Sud.
Lire ce qui n’a jamais été écrit.


Cher Patrick,
Cela fait des lustres que ma télévision n’est plus guère qu’une seconde radio. Elle fut même, avant la mort de mon chien, la principale. Selon les heures, il appréciait aussi bien Radio Swiss Classic que les bavardages itinérants de France Culture ou le méli-mélo musical de FIP, y compris pendant mes absences, afin, je suppose, de mieux me les rapporter ensuite avec cette discrétion supérieure dont les animaux gratifient nos prétendues intelligences. Depuis qu’il n’est plus là, l’appareil a perdu l’un de ses auditeurs les plus fidèles, peut-être aussi le plus critique, et je ne lui accorde désormais audience qu’avec une parcimonie presque judiciaire.
Je pars donc de ce mince pli de phrase, presque jeté en passant dans votre billet, « parce que les programmes d’été sont nullissimes sur les chaînes publiques ». Le qualificatif « publiques » me paraît même excessivement charitable envers les autres. Publiques ou privées, gratuites ou payantes, estivales ou hivernales, les chaînes ressemblent désormais aux couloirs d’une même morgue. Elles ont les mêmes néons, les mêmes flaques de sang, les mêmes cadavres présentables et les mêmes policiers avantageusement tourmentés qu’elles se repassent d’une saison à l’autre avec la discrète élégance d’un marché aux viscères.
Ce qui m’exaspère n’est donc pas seulement la nullité saisonnière des grilles, leur paresse estivale et leur manière de prendre le téléspectateur pour un pensionnaire assoupi auquel on pourrait administrer indéfiniment les mêmes bouillies narratives. C’est la nature de ce que la télévision a choisi de répéter jusqu’à l’installer dans nos maisons, puis, insensiblement, dans nos raisons, comme un climat mental ordinaire. C’est ici que votre lecture de Silo rejoint ma propre inquiétude — avant même de gouverner notre interprétation du réel, l’écran en prépare le climat affectif.
La violence n’est plus un événement dans les programmes. Elle en est devenue le papier peint sanglant, lavable, industriel et garanti sans tache, puisque les taches elles-mêmes font maintenant partie du motif.
Elle occupe l’avant-soirée, la soirée, la nuit, les rediffusions de l’après-midi et ces heures blafardes durant lesquelles les programmateurs paraissent supposer que l’être humain, repu de fatigue et d’ennui, ne possède plus assez d’âme pour se défendre. Elle s’assied à table avec les familles et apporte ses fillettes disparues, ses épouses étranglées, ses enfants retrouvés au fond d’un bois, ses autopsies méthodiques, ses tueurs en série lettrés, ses policiers mélancoliques et ses médecins légistes spirituels.
La morgue entre à table avec le clafoutis ou le baba au rhum. On passe d’une femme éventrée dans une baignoire à une crème qui promet de restaurer l’éclat du visage, d’un enfant kidnappé à un opérateur téléphonique destiné à rapprocher ceux qui s’aiment, d’un crâne fracassé à une banque qui assure que l’avenir se construit ensemble.
Le mort est devenu l’ouvreur de la réclame. Il ne gît plus seulement, il introduit. Il ne scandalise plus, il fidélise. Il n’a plus une mère, une voix, une chambre, un parfum, des souvenirs ou une peur de l’orage. Il devient un segment d’audience couché sur une table d’acier, un petit tas de chair utile entre deux courbes de marketing.
La télévision industrielle ne se contente plus de tuer ses personnages. Elle fait travailler leurs cadavres jusque dans l’inconscient de sa clientèle.
J’accuse donc l’industrie audiovisuelle d’avoir transformé l’effroi en marchandise et la mort en produit de consommation familiale. Je ne condamne pas indistinctement toute œuvre dans laquelle paraît le crime. La tragédie, le roman et le cinéma peuvent regarder la violence en face et lui restituer sa gravité. Mais ce que nous sert l’industrie télévisuelle relève trop souvent d’une tout autre cuisine. C’est une boucherie climatisée où la mort est découpée, maquillée, éclairée, sonorisée et emballée avant d’être distribuée chaque soir en portions familiales.
Je demeure également pantois devant l’assourdissante discrétion de l’Arcom, si prompte à compter les mots, les minutes et les susceptibilités, si paisiblement aveugle devant les innombrables heures d’antenne offertes au meurtre. Elle surveille les virgules tandis que les morgues défilent. Il est vrai qu’un adverbe laissé sans surveillance finit toujours par mal tourner. Quelle étrange police des détails au milieu de cette débâcle de civilisation.
Des enfers de Nergal et d’Ereshkigal aux fureurs d’Homère, d’Eschyle et de Sophocle, des nuits sanglantes de Shakespeare aux bagnes intérieurs de Dostoïevski, la littérature n’a jamais été un catalogue de fleurs séchées destiné aux pensionnats suisses.
Mais, dans ces récits, le sang possède une température. Il brûle les mains de celui qui le verse, infecte les générations, renverse les royaumes et poursuit le coupable jusque dans le sommeil de ses descendants. La tragédie ne banalise pas la violence. Elle lui restitue son poids de planète noire. Elle ne nous invite pas à grignoter devant le cadavre d’Agamemnon, elle nous enferme avec lui.
Là réside l’immense différence. La grande œuvre ne transforme pas la mort en distraction, mais le spectateur en témoin. Ce que je dénonce est exactement l’inverse, une tragédie sans vertige, une horreur confortable, une cruauté hygiénique, un enfer climatisé où la souffrance ne sent rien et ne dérange personne.
Dès qu’un scénario manque d’imagination, on lui ajoute un cadavre. Lorsque le récit s’essouffle, l’industrie ne lui rend pas l’intelligence. Elle lui fournit d’autres morts.
La médiocrité reprend ainsi du pouls sur le corps des autres.
Hitchcock savait encore qu’un meurtre ne vaut que par l’intelligence qui l’environne. Ses descendants télévisuels ont transformé la mort en béquille pour scénaristes boiteux et en procédé de relance publicitaire. Ils vendraient le Golgotha en épisodes de cinquante-deux minutes, pourvu que le Christ demeure suffisamment photogénique jusqu’à la sixième saison.
L’effroi est devenu une industrie de précision. Il possède ses normes, ses budgets, ses cadences et ses contremaîtres.
L’industrie sangle alors des armes énormes autour de personnages qu’elle prétend avoir libérés, comme si l’émancipation consistait à endosser les attributs les plus encombrants de la brutalité. On les maquille pour les salir, on les fragilise pour les durcir, on les arme pour les vendre.
Le revolver, lui, ne joue jamais. Il règne.
Je passerai naturellement pour l’importun qui s’obstine à voir dans une arme autre chose qu’un accessoire de mode. Les importuns ont parfois ce tort supplémentaire — ils entendent l’alarme tandis que les autres admirent encore le spectacle.
Réfutons également l’excuse selon laquelle ces fictions ne feraient que « refléter notre société ». C’est l’alibi favori des fabricants de miroirs déformants. Ils posent la loupe sur la plaie, effacent le reste du corps, puis nous expliquent, avec la componction des faussaires honorables, qu’ils n’ont rien inventé.
Un miroir ne choisit pas ce qu’il montre. Une chaîne choisit. Une plateforme choisit. Un producteur choisit. Ceux qui les financent choisissent aussi. Tous sélectionnent, répètent, promeuvent et recommandent. Ils décident de ce qui recevra la pleine lumière et de ce qui pourrira sans témoin dans les caves numériques.
Ils affirment ainsi qu’une femme assassinée vaut davantage qu’une œuvre théâtrale, qu’une autopsie retient mieux qu’un véritable débat, qu’un tueur en série franchit plus facilement les frontières qu’un historien, un écrivain ou un biologiste marin.
Ils ne reflètent donc pas le monde. Ils lui imposent un régime de visibilité, puis baptisent « demande du public » la faim qu’ils ont eux-mêmes méthodiquement organisée. À force de réduire le réel à ce qui effraie, secoue ou retient, ces fictions incarcèrent les consciences dans l’étroit périmètre de ce qu’elles ont choisi de rendre visible. La télévision contemporaine charcute le réel, en conserve les morceaux les plus nerveux et abandonne la lenteur, la contemplation, la complexité, la conversation et le silence.
Il est plus simple de vendre un assassin que la patience, plus commode de programmer une décapitation qu’une pensée, plus rentable de faire hurler une victime que de laisser parler un écrivain pendant une heure sans qu’un animateur électrique ne lui tranche la phrase afin de lancer une bande-annonce.
Le marchand gouverne ainsi une seule chose, mais elle suffit à gouverner toutes les autres — l’attention.
Je ne prétends évidemment pas qu’un téléspectateur regarde un meurtre à vingt et une heures et devienne meurtrier à vingt-deux heures. L’être humain n’est pas un four à micro-ondes, quoi qu’en pensent les ingénieurs du comportement et quelques experts de plateau. J’affirme seulement que la répétition incessante de ces images crée une accoutumance affective. Elle fabrique une mousse de sang facile à digérer, une barbarie domestique à laquelle il ne manque plus qu’un parfum de vanille.
Le spectateur reçoit la mort sans le deuil, la peur sans le danger, la victime sans la responsabilité. Il goûte l’excitation du crime sans jamais rencontrer son poids, puis lance l’épisode suivant. La souffrance humaine devient une mécanique de suspense dont la résolution lui procure la satisfaction d’avoir consommé jusqu’au bout.
Regarder une chaîne de télévision n’est donc jamais un geste entièrement neutre. L’attention consentie est déjà une forme de suffrage.
Je ne réclame pas une télévision sans tragédie ni violence. Ce serait réclamer une humanité sans nuit, donc une humanité mensongère. Je demande seulement que la nuit retrouve ses étoiles et la violence sa gravité, que le meurtre cesse d’être l’hameçon sanguinolent destiné à retenir le spectateur jusqu’au prochain tunnel publicitaire, que le crime redevienne une question adressée à la conscience plutôt qu’un excitant administré au système nerveux.
Un cadavre ne devrait pas franchir les frontières audiovisuelles plus facilement qu’une conversation sur la nature, la création, l’amour, l’histoire, les civilisations disparues ou les avancées scientifiques. Pourtant, le crime est devenu l’esperanto du commerce télévisuel.
La subtilité voyage mal. Le coup de feu, lui, n’a besoin d’aucun sous-titre.
Vous écrivez que le pouvoir de Silo ne gouverne pas seulement les corps, mais l’interprétation du réel. Vous ajoutez avec raison que notre propre monde commenté est plus inquiétant encore, parce qu’il n’a ni maître visible ni Bernard installé derrière un rideau. Il est acéphale. Chacun y ajoute son commentaire, sa peur, son indignation, son petit seau de ciment.
J’ajouterais que le commentaire n’est pas le seul matériau de notre silo. La répétition de la violence en constitue aussi le béton affectif.
On ne nous dit pas seulement ce que le monde signifie. On nous apprend ce qu’il doit nous faire éprouver. Ce qui doit nous effrayer, nous captiver, nous indigner ou nous fasciner est sélectionné, monté, sonorisé et servi à heures fixes. Le visible fabriqué devient ainsi un sensible préfabriqué.
Dans Silo, un écran unique tient dix mille êtres captifs d’une même représentation du dehors. Chez nous, des milliers d’écrans organisent une captivité intérieure sans qu’aucune porte ait besoin d’être verrouillée.
Notre silo médiatique n’est donc pas seulement un régime d’interprétation. Il devient une administration des nerfs. Chaque série ajoute son étage, chaque algorithme épaissit la paroi, chaque rediffusion obscurcit un peu plus la fenêtre. Nous croyons regarder librement le dehors alors que nous recevons, comme les habitants du silo rassemblés devant leur unique lucarne, une image choisie, dramatisée, marchandisée et continuellement repeinte aux couleurs de l’effroi.
L’enfermement ne procède même plus de l’interdiction. Il procède de la saturation.
Le silo ne commence pas sous terre. Il commence dans le salon, lorsque l’écran aspire à devenir l’unique fenêtre et que la violence, servie à heures fixes, finit par tenir lieu de monde.
Si je vocifère, ce n’est pas afin d’ajouter ma colère au grand vacarme contemporain ni de devenir un autre rien dans la procession bavarde des riens. C’est parce que je refuse de traverser ce monde en simple consommateur de ses ténèbres.
Nos médias pourraient agrandir les êtres, ouvrir des fenêtres, éveiller les curiosités, rendre à chacun le désir du possible et la joie presque révolutionnaire de penser par soi-même. Ils pourraient nous rappeler que le monde ne se réduit ni aux crimes qu’on nous vend ni aux peurs qu’on nous administre.
Ils préfèrent trop souvent cultiver l’alarme, la stupeur, le ressentiment et cette docilité nerveuse dont l’industrie fait son miel noir. Ils pourraient nous aider à vivre ensemble. Ils nous entraînent à regarder mourir.
Vous avez raison, aucune loi ne nous interdit encore de vouloir sortir.
Mais il faut désormais sauver jusqu’au désir de la porte.
🙂
Cher Christopher,
Votre lettre, car c’est une lettre – m’arrive comme une pièce à charge, et je la reçois telle quelle — mais permettez que je commence par la seule chose que vous n’y plaidez pas.
Un chien écoutait FIP, France Culture et Radio Swiss Classic, y compris en votre absence, afin, supposez-vous, de mieux vous les rapporter ensuite. Il est mort, et vous logez cette mort dans une subordonnée de temps, pour dater un changement d’habitude télévisuelle. Vous reprochez ensuite à l’industrie de nous servir des morts qui n’ont plus « une mère, une voix, une chambre, un parfum ». Or le seul mort de votre lettre qui possède tout cela y entre par la porte de service. Ce n’est pas un reproche : c’est votre démonstration. Vous n’aviez pas besoin des dix mille cadavres de l’avant-soirée pour établir la différence entre une mort et un segment d’audience. Il vous suffisait d’un chien qui rapportait les programmes.
Je retiens votre formule : le visible fabriqué devient un sensible préfabriqué. Elle ajoute à ce que je cherchais et me corrige. J’avais dit un monde tenu à distance de troisième personne ; vous montrez que l’émotion s’y conjugue pareillement. On s’émeut à « il » — effroi sans danger, deuil sans mort, pitié qui ne coûte rien et qu’aucun visage ne réclame. Le commentaire ne gouverne pas seulement le sens : il règle la température. Béton affectif, dites-vous. Je vous prends le mot. Votre réquisitoire a un précédent, et de taille. Michel Serres a mené ce combat sa vie durant — « le problème de la violence a été au cœur de ce que j’ai produit », disait-il un an avant sa mort, en parlant de soixante-dix livres ; il datait cette obsession de sa jeunesse, la guerre et Hiroshima comme point d’orgue. Et il l’a porté là où il coûte. En 1989, siégeant au comité de création d’Antenne 2–FR3 que présidait Jacques Julliard, devant Pivot, Frédéric Mitterrand, Ève Ruggieri, il ouvrit sa note écrite par cette phrase : « Hier, j’ai regardé la télévision, et je n’ai vu que des cadavres. » On l’écouta, étonné. Retenez cet étonnement : ce n’étaient pas des spectateurs, c’étaient les fabricants — et ils découvraient ce qu’ils fabriquaient. Trente-sept ans ont passé, dans la maison même. Vous m’écrivez ce qu’il en est advenu.
Serres pourtant vous contredit sur un point, et j’y tiens parce qu’il déplace la question. Sa thèse tardive — « C’était mieux avant », titre ironique, en 2017 — est que le monde est devenu moins violent : nous vivons dans un îlot de paix et les homicides reculent. Ce que l’écran fabrique n’est donc pas notre brutalité : c’est notre mélancolie. On nous apprend les attentats, les catastrophes, les morts, disait-il, et cela entretient la mélancolie de ceux qui écoutent. Ce n’est pas un miroir déformant, c’est pire : un miroir exact braqué sur le millième du monde. Et Serres ne s’en est pas tenu à dénoncer — en 1994, il présidait le conseil scientifique de La Cinquième, la chaîne du savoir de Jean-Marie Cavada. Voilà quelqu’un qui a essayé de bâtir votre dernier paragraphe. Puis il a quitté l’écran pour l’onde : quatorze années de chroniques dominicales sur France Info, jusqu’en 2018, sept minutes chaque dimanche soir. Votre téléviseur devenu seconde radio n’est donc pas une capitulation. C’est un précédent.
Je vous chicane pourtant sur trois points, ce qui est ma façon de vous lire.
Le goût du sang n’a pas attendu les plateformes. « La Gazette des tribunaux » tirait déjà sur les assises, les canards sanglants se vendaient au coin des rues, Lacenaire fut une vedette, et l’on emmenait les enfants voir guillotiner en place publique jusqu’en 1939. Ce qui est neuf n’est donc pas l’appétit, mais la livraison à domicile et l’heure fixe — la cadence, non le contenu. J’ajoute ce qui me paraît plus grave encore et que vous frôlez : dans le silo, l’écran est au réfectoire. Un seul mensonge pour dix mille, mais partagé — on peut en parler le lendemain, et un monde faux commun demeure un monde commun. Nos écrans ont divisé le salon en autant de silos qu’il y a de fauteuils. Nous n’avons pas seulement perdu le dehors : nous avons perdu le chœur.
Vous opposez ensuite la tragédie à la série, le sang qui brûle les mains contre l’horreur climatisée. Juste — mais le partage ne passe pas où vous le placez. La tragédie grecque ne montre jamais le meurtre : il a lieu hors scène, Agamemnon crie derrière une porte fermée, et un messager vient dire ce qu’il a vu. Tout le reste est récit. C’est-à-dire du commentaire pur — et pourtant le sang y garde sa température. Pourquoi ? Parce que quelqu’un parle à quelqu’un, et parce que sa voix tremble. Ce n’est donc pas l’image qui condamne, ni le commentaire qui tue. C’est la parole sans destinataire. Le monde commenté n’est pas un monde qui parle trop ; c’est un monde qui ne parle plus à personne.
Enfin — et c’est ma chicane la plus amicale — vous rendez une tête au silo. Une chaîne choisit, un producteur choisit : c’est vrai, et il faut le dire. Mais devant quoi choisit le programmateur ? Devant une courbe. Il lit sur un écran des histogrammes qui lui rapportent ce qui a été regardé, et il en déduit ce qu’il faut montrer : il commente l’audience qui commente sa programmation (j’en sais quelque chose, ayant dans une autre vie, formé ceux qui fabriquent courbes et histogrammes). Il est le premier assis au réfectoire. Chez Howey déjà, celui qui tient le rideau vit sous terre, dans une cave supplémentaire. Quant à l’Arcom, je vous suis sur l’ironie et vous quitte sur le remède : un bureau chargé de réguler nos affects serait le commentaire promu magistrature. Je préfère l’interrupteur — pauvre pouvoir, mais tenu dans une main.
Vous demandez qu’on sauve jusqu’au désir de la porte. Je crois que vous venez de le faire, et pas dans vos conclusions. À l’âge où l’on poste des commentaires, vous avez écrit une lettre : un nom en tête, une adresse, quelqu’un au bout. C’est exactement le geste qui manque au silo, où l’on parle beaucoup et où personne ne s’adresse à personne. La porte ne se rouvre pas par démonstration. Elle se rouvre par vocatif — et votre chien, qui vous « rapportait » les programmes, n’en faisait pas moins.
🙂
Cher Patrick,
Mon petit réquisitoire voulait certes éprouver, mais tout autant taquiner et faire lever quelques chicanes méritantes — telle la Vénus de Quinipily appelant autour d’elle son spicilège d’interprétations, afin que l’on « s’émeuve à elle », selon votre admirable conjugaison de la dépossession affective.
Merci d’avoir convoqué Michel Serres, et avec lui cette phrase si actuelle que les années n’ont pu livrer à la moisissure du temps perdu. Votre miroir exact braqué sur le millième du monde me conduit cependant un pas plus loin — la télévision n’est peut-être même plus un miroir, mais un maquilleur qui prétend ensuite n’avoir fait que refléter le visage.
Paracelse savait les remèdes voisins des poisons — seule la dose les sépare. La télévision, elle, paraît avoir égaré l’ordonnance. Sa cadence ne se contente pas de livrer le contenu, elle finit par le transformer. Une mort quotidienne, standardisée et domestiquée n’est plus tout à fait le même objet qu’un fait divers lu dans un canard sanglant ou qu’une exécution publique exceptionnelle place de la Concorde. La quantité devient qualité mentale, la répétition modifie la réception. L’édacité du temps dévore les morts dans leur singularité, tandis que leur accumulation transforme l’événement en climat.
La tragédie savait encore que l’indicible avait besoin d’une voix. Dans la Corinthe de Médée, l’horreur demeure hors de vue, mais non hors de voix — il fallait encore un chœur pour en recueillir le tremblement. Votre chœur perdu est sans doute l’idée la plus neuve de votre réponse. À la disparition du dehors s’ajoute celle d’un monde commun — les écrans se multiplient, tandis que les paroles, privées de chœur, finissent par ne plus savoir à qui elles s’adressent.
La circularité que vous décrivez n’accorde pourtant l’absolution à personne. Le succès d’audience n’est pas un sacrement du jugement. La courbe constate un appétit, mais elle ne commande pas moralement de le nourrir. Le programmateur est peut-être le premier assis au réfectoire — il n’en demeure pas moins de ceux qui composent le menu.
Quant à mon chien, son souvenir dilate sans fin l’héritage des jours. Grâce à vous, le voici qui m’aura encore rapporté, sur le vélin de l’aube, une lettre nourricière — la vôtre.
🙂
Cher Christopher,
Je vous concède le maquilleur, et l’aveu me coûte peu : c’est Venise que vous décrivez. Une ville qui se repeint aux couleurs qu’on attendait d’elle, puis jure n’avoir fait que se montrer telle qu’elle était. Le reflet qui se sait regardé cesse d’être un reflet.
Sur Paracelse, vous emportez la chicane, et proprement. J’avais joué la cadence contre le contenu comme si l’une n’entamait pas l’autre ; vous rappelez qu’au-delà d’un certain seuil la quantité change de nature. Serres l’avait dit sans le dire — il n’avait pas vu « un » cadavre, il n’avait vu « que » des cadavres, et toute l’accusation tient dans ce petit mot restrictif. J’ajoute seulement ceci : le seuil ne s’atteint pas dans l’objet mais dans l’organe. Ce n’est pas la mort qui se banalise, c’est nous qui perdons le muscle qui s’en émouvait. Or on n’argumente pas contre une atrophie ; on la rééduque, et lentement.
Votre Médée me corrige mieux encore, et je ne m’en étais pas avisé. J’avais opposé la parole adressée à la parole sans destinataire, en oubliant le tiers : dans la tragédie, l’horreur n’est pas seulement racontée à quelqu’un, elle est recueillie par un corps qui tremble en notre nom. Le chœur ne commente pas — il encaisse. Organe de réception, non d’émission ; et c’est exactement la pièce qui manque à notre dispositif, où chacun émet et où personne ne recueille. Le mal serait donc moins l’excès de paroles qu’un chœur privé de tremblement. Vous me donnez là une formule que je vous emprunterai.
Sur le programmateur, vous avez raison et je retire ma clémence : elle était de méthode, non de morale. Comprendre un mécanisme n’a jamais absous d’y avoir servi. Je maintiens seulement que celui qui compose le menu mange à la même table — d’où l’étonnement des convives de 1989. Non pas cyniques : étonnés. Le cynique sait et pourrait s’arrêter ; l’étonné a besoin qu’on le lui dise, ce que Serres fit et que vous refaites. La faute n’en est pas diminuée, elle est d’une autre espèce : n’avoir pas regardé ce qu’on tenait dans ses mains. C’est le péché propre à notre âge, et il ne pèse pas moins.
Reste votre chien, que vous remettez à la fin pour refermer la porte par où vous étiez entré — ce qui est la définition d’une forme. Je note pourtant que dans toute cette affaire d’écrans, de courbes et de morgues climatisées, le seul être qui ait jamais écouté sans commenter, et rapporté sans déformer, avait quatre pattes. Il y a des chœurs modestes. Celui-là tremblait pour de bon.
🙂