Patrick Corneau

Le laveur de carreaux

Je n’ai pas la fibre SF mais ne suis pas indifférent quand elle fait réfléchir et éclaire notre présent. Un peu par hasard, et parce que les programmes d’été sont nullissimes sur les chaînes publiques, j’ai ouvert AppleTV et suis tombé sur Silo, l’adaptation du roman de Hugh Howey, publié en 2012 aux États-Unis. Véritablement “scotché” par les premiers épisodes, je n’ai pu m’empêcher de faire des rapprochements avec le monde commenté tel que je l’explore depuis quelque temps…

Le dispositif, d’abord, pour qui l’ignorerait. Un cylindre de béton enfoncé dans la terre : cent quarante-quatre étages, dix mille habitants, aucune fenêtre. Une seule exception — au réfectoire-cafétéria, un grand écran mural relaie l’image du dehors captée par des caméras : collines cendreuses, ciel de cendre, carcasses effondrées à l’horizon. On naît là, on y meurt ; nul ne sait depuis quand, ni pourquoi. Une loterie accorde le droit d’enfanter, un Pacte règle le reste, un shérif veille, un service informatique aussi — surtout lui. Et le crime capital n’est pas un acte : c’est une phrase. Dire « je veux sortir ». Non pas le penser — le prononcer. La seule parole interdite est celle qui vise le référent.

Le châtiment, lui, est d’une perfection retorse : on accorde au condamné cela même qu’il demandait. Revêtu d’un scaphandre, poussé dehors, il découvre dans sa visière un monde verdoyant — herbe drue, oiseaux, lumière — qui est faux ; pendant que, sur l’écran du réfectoire, les siens contemplent le désert — vrai, pour une fois. Et l’homme qui doutait meurt en essuyant les capteurs des caméras, persuadé de révéler aux siens la splendeur qu’on lui projette : il devient, à son insu, le laveur de carreaux de l’illusion. Mieux : le soupçon lui-même est scénarisé — c’est parmi ses incrédules que le dispositif recrute ses employés d’entretien. Et après chaque exécution, l’image commune gagne en netteté : la communauté voit d’autant mieux son désert qu’elle vient de consommer un dissident.

À première vue, Silo est un récit de survie, et il fonctionne admirablement comme tel — suspense, huis clos vertical, vertige des étages. Mais ce qui m’a retenu est ailleurs. Le pouvoir, dans le silo, ne gouverne pas seulement les corps : il gouverne l’interprétation du réel. Les habitants n’ont pas accès au monde ; ils n’ont accès qu’au discours sur le monde — réalité médiatisée, archives falsifiées, mémoire administrée, visible fabriqué. On pourrait dérouler presque terme à terme la grille des domaines où je traque, depuis Sergio Quinzio, la seconde défaite (celle d’un logos qui a perdu sa Parole) : la nature (le dehors, référent structurellement différé, intermédié — nul vivant ne l’a vu sans écran) ; la vérité (les serveurs informatiques, gardés comme un tabernacle, l’ingénieur érigé en clerc du commentaire, avec Bernard — Tim Robbins, onctueux, glaçant — en grand vicaire) ; la mémoire (des insurrections dont il ne reste rien, un « avant » réduit à quelques reliques interdites) ; l’amour même (la loterie des naissances : l’intime administré). Le monde commenté, ai-je écrit ici même, est le nom de cette seconde défaite. Le silo en est la maquette — enterrée, pressurisée, visitable en coupe.

Et pourtant — c’est ici que le rapprochement devient vraiment instructif et révèle une divergence de fond — Silo demeure une dystopie classique, c’est-à-dire une gnose consolante. Derrière l’écran, un réel ; derrière le mensonge, un auteur ; derrière le rideau, un magicien. Le voile peut donc se déchirer — et il se déchire : une héroïne franchira la colline. 
Le monde commenté que nous habitons est autrement inquiétant : il est acéphale. Nul Bernard aux manettes, nul comité du mensonge — un brouillard sécrété par tous, alimenté par chacun : commento, ergo sum. Howey rêve le monde commenté comme un complot ; il lui donne le centre qui, chez nous, manque. Force pédagogique de la science-fiction : elle littéralise (fictionne) en architecture ce qui n’est chez nous qu’atmosphère, brumisation — on visite en coupe ce que nous respirons en suspension. Limite aussi : elle maintient le vieux schéma vérité/dévoilement, et l’espérance qu’il suffirait de sortir. Le silo a encore un dieu caché ; nous, nous n’avons plus que des commentateurs qui se répliquent…

Günther Anders avait tout dit de cet écran de réfectoire dès 1956 — « le monde comme fantôme et comme matrice » : le dehors livré à domicile, consommé en effigie, la fenêtre qui tient lieu de porte. Le silo pousse le foyer andersien à sa perfection logique : une civilisation entière assise devant l’unique lucarne, et qui appelle cela voir.

Reste la figure qui sauve — et Howey a eu ici une intuition que je lui envie. Sa rédemptrice n’est pas un herméneute : ni lectrice d’archives ni exégète du Pacte, c’est une mécanicienne qui a les mains dans le cambouis. Juliette — Rebecca Ferguson, admirable de ténacité butée — monte, entretient et répare des Machines, tout en bas, là où l’on entend battre le générateur ; elle sera sauvée, littéralement, par un rouleau de bon ruban thermique (substitué au “Bad Guy”), par du scotch : bizarrement, le mot par lequel j’avouais en ouverture mon addiction à la série est, aux Machines, celui du salut. L’ingénieure n’interprète pas le monde : elle le répare. Il y a dans ce rapport artisanal aux choses — la confiance dans les joints, les matières, les gestes — une forme d’adresse, un tu tendu aux humbles objets, un rapport “physique” au réel que Jean Grenier n’aurait pas détestée. Dans le silo, on l’a vu, la parole interdite vise le référent : « je veux sortir ». Chez nous, rien n’est interdit, tout est commenté — c’est le vocatif qui s’est perdu, l’adresse à une présence. La question du silo : qu’y a-t-il derrière l’écran ? La nôtre, plus sourde : y a-t-il encore quelqu’un devant ? Contre le commentaire, la main.

J’allais oublier le plus beau, qui n’est pas dans la fiction mais dans sa genèse. Wool — le titre original — naquit sans éditeur : une longue nouvelle auto-publiée en 2011 sur la boutique en ligne d’Amazon, à quatre-vingt-dix-neuf cents, que les commentaires enthousiastes des lecteurs sommèrent de continuer — et Howey continua, chapitre après chapitre, sous cette dictée bienveillante, jusqu’à la trilogie. Le grand récit du monde commenté a été littéralement écrit par les commentaires ; et nous le regardons aujourd’hui en série, sur les écrans mêmes qu’il décrit. La boucle est d’une perfection presque écœurante. Quant à moi, j’y suis entré un soir d’été, faute de mieux — c’est-à-dire depuis le réfectoire-cafétéria. Avec cette différence, minime et décisive : aucune loi ne m’interdit de dire que je veux sortir. Encore faut-il le vouloir.

Silo de Hugh Howey, traduit de l’anglais (États-Unis) par Yoann Gentric et Laure Manceau, Actes Sud, 2013 ; repris en poche dans la collection Babel. Suivi de Silo Origines et Silo Générations (traduits par Laure Manceau). L’adaptation créée par Graham Yost est diffusée sur Apple TV+ (trois saisons à ce jour : 2023, 2025, 2026).

Illustrations : (dans le médaillon) Rebecca Ferguson dans Silo, photographie ©️Rekha Garton / Apple Studios – AMC Studios. Dans le billet : éditions Acte Sud.

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