Patrick Corneau

Patrick aime beaucoup !Il y a des livres qui naissent d’une passion dévorante, d’autres d’une curiosité intellectuelle. Celui de Catherine Cusset appartient à cette catégorie plutôt rare des ouvrages qui surgissent d’une intimité profonde, construite au fil des décennies dans le compagnonnage d’une œuvre majeure. Ma vie avec Marcel Proust n’est ni une biographie de plus ni une énième exégèse critique d’À la recherche du temps perdu, mais le récit attachant d’une rencontre littéraire qui a façonné une existence.
L’originalité de la démarche tient à sa simplicité apparente : Catherine Cusset a lu trois fois intégralement les trois mille pages proustiennes, à quinze ans, vingt ans, puis cinquante ans. Chaque lecture a révélé un Proust différent – tour à tour le grand romancier de l’amour, de la société, puis de l’écriture. Cette triple approche structure l’essai et lui confère un attrait évident, celui d’un dialogue qui s’enrichit avec l’âge et l’expérience.
Ce qui frappe d’emblée, c’est la capacité de l’autrice à restituer la modernité saisissante de Proust. Loin de l’image poussiéreuse du mandarin des lettres, elle nous présente un écrivain “dans la veine de Molière et de Woody Allen”, un “grand comique” dont la lecture constitue “un remontant, une joie, un antidépresseur”. Cette abord pragmatique qui rappelle le lointain Comment Proust peut changer votre vie d’Alain de Botton (2001), permet de redécouvrir un Proust clinicien de la passion, analysant l’amour “comme d’une chose de l’ordre d’une maladie, d’un parasite ou d’une bactérie”.

L’une des réussites du livre réside dans la façon dont Catherine Cusset entrelace sa propre vie avec celle de son maître à penser, même si certains aveux (travers, vices véniels) donnant d’elle une image “peu reluisante” me paraissent contrefaits et, somme toute, narcissiques. Normalienne, agrégée, ayant longtemps enseigné la littérature française à New York, elle sait de quoi elle parle quand elle évoque la transmission et la création littéraire. Ses confessions sur sa “peur de l’insensibilité”, ses gaffes qui “peuvent faire mal à l’autre”, résonnent avec la cruauté lucide de l’auteur de la Recherche.
L’ouvrage trouve une dimension particulièrement émouvante quand Catherine Cusset évoque L’autre qu’on adorait, son livre de 2016 (que j’avais un peu griffé) consacré à un ami proche, “brillant et drôle, fou de Proust”, qui s’est suicidé “à peu près à l’âge où l’auteur d’À la recherche du temps perdu s’est mis à écrire”. Ces pages révèlent combien la littérature peut être affaire de vie ou de mort, et comment certaines œuvres accompagnent nos deuils les plus intimes.
Catherine Cusset excelle également dans l’art du portrait social. Son analyse de la façon dont le “petit Marcel” a su user de “sa courtoisie comme d’un lubrifiant” pour pénétrer un monde qui aurait dû lui rester fermé est d’une justesse remarquable. Elle montre comment l’écrivain peut devenir “passe-muraille des ordres” sociaux, les observer de l’intérieur avant de les restituer “tout en les réinventant”. On notera une belle analyse des “dispositions pensives ou sensibles” qui ouvrent cette “profondeur” qui donne l’attrait des figures auxquelles Proust s’intéresse (et va dans le sens des réflexions d’Anne Simon que nous présentons ci-dessous). Et cerise sur le gâteau, il se pourrait que les personnalités vulgaires et prétentieuses dont Proust ne cesse de se moquer soient le sel de la terre et de la littérature…
L’essai trouve son point d’orgue dans la réflexion sur l’écriture elle-même. La formule proustienne “On n’aime plus personne dès qu’on aime” devient le prisme à travers lequel l’autrice explore “le cortège de souffrances et de tortures qu’implique l’attachement intempérant”. Cette analyse de la passion créatrice, de la façon dont Proust s’est consacré “en l’absence initiale de toute consécration, à son œuvre et à sa future réception”, constitue une “démonstration aussi magistrale que magnétique”.

Le style de Catherine Cusset, à la fois primesautier mais minutieux, ingénu et pourtant pénétrant, épouse parfaitement son propos. Elle parvient à créer cette complicité chaleureuse qui caractérise les meilleurs “proustiens”, à l’image de ces lecteurs passionnés qui cherchent à percer les mystères des modèles littéraires dans des “clubs” à travers le monde. Son livre s’inscrit dans cette tradition admirative et érudite inaugurée jadis par Pierre Dumayet et Robert Bober. Il est à placer à côté de l’excellent Proust, roman familial de Laure Murat – même si les deux ouvrages ont des partis-pris très différents. Chez Laure Murat la lecture de Proust devient un instrument d’émancipation vis-à-vis de son milieu d’origine (la noblesse d’Empire par son père, la noblesse d’Ancien Régime par sa mère), particulièrement l’acceptation de son homosexualité. Ils convergent néanmoins sur un point essentiel : À la recherche du temps perdu demeure une œuvre vivante, capable de parler à chaque époque et à chaque lecteur de façon personnelle.
Ma vie avec Marcel Proust est finalement un double portrait : celui d’un écrivain de génie et celui d’une lectrice devenue romancière. En nous racontant comment Proust l’a “construite”, a influé sur sa trajectoire d’écrivaine, Catherine Cusset nous offre une leçon de littérature vivante, généreuse – honorée par le Prix Céleste Albaret 2025. Un livre précieux pour tous ceux qui croient encore au pouvoir transformateur de la littérature.
Extrait : comment lire Proust ?

Patrick aime assezDans la pléthorique liste des ouvrages universitaires consacrés à la Recherche, il y a ceux qu’on lit par intérêt ou par devoir et ceux qui transforment durablement notre lecture de l’œuvre. Proust ou le réel retrouvé d’Anne Simon appartient incontestablement à cette dernière catégorie.
Issu d’une thèse de doctorat soutenue en 1999, ce livre propose une relecture révolutionnaire d’À la recherche du temps perdu qui réconcilie enfin deux aspects apparemment contradictoires de l’œuvre proustienne : d’un côté, les désillusions répétées du narrateur face à “la platitude d’une réalité opposée aux désirs et aux mythes intimes”, de l’autre, cette “joie du réel retrouvé” qui illumine les dernières pages du Temps retrouvé.
L’originalité de l’approche d’Anne Simon réside dans sa décision de lire Proust à la lumière de la phénoménologie de Maurice Merleau-Ponty, et plus particulièrement du Visible et l’invisible. Cette nouvelle approche du réel permet de sortir de l’impasse d’une lecture purement essentialiste de l’œuvre proustienne. Là où Gilles Deleuze voyait dans Proust et les signes le primat d’une essence pure cachée derrière l’apparaître, Anne Simon démontre avec une remarquable finesse analytique que l’écrivain substitue aux notions de matière, de fait brut, d’objet, celles de “sillon”, de “réseau” ou de relation entre le moi et le monde. Cette lecture phénoménologique permet d’unifier l’architecture générale de l’œuvre proustienne en montrant comment Proust opère une “redéfinition radicale des notions de réalité et de sensible”.

L’ouvrage se structure en trois parties d’une rigoureuse progression : “De l’essence à la réalité”, “Existence + imagination = réalité”, et “Surimpressions sensibles et stylistiques”. Cette architecture permet de suivre pas à pas la démonstration et de voir comment s’articulent ontologie proustienne et phénoménologie merleau-pontienne.
L’un des apports les plus éclairants de cette étude concerne le rôle central que joue la profondeur qui caractérise l’ensemble de la réalité, du temps à la psyché, des spectacles sensibles à la vie sourde du corps. Anne Simon montre comment cette notion de profondeur structure non seulement la perception proustienne du monde, mais définit également le style même de l’écrivain.
Au cœur de l’activité de l’artiste, comparé à un “plongeur”, elle définit aussi un style fondé sur le procédé de la surimpression. Cette “esthétique de la surimpression” permet de comprendre comment Proust parvient à mettre à jour l’essence du sensible défini comme entre-deux dynamique, manifestation fluctuante d’une profondeur sous-jacente, entre être et non-être, visible et invisible, présent et passé.
Pour Anne Simon l’écriture de Proust accomplit ce que Merleau-Ponty appelait “une ontogenèse”. En pratiquant l’art de l’anacolouthe, en brouillant les contours par “le trafic occulte de la métaphore”, en surimprimant l’existence objective des choses et leur déformation subjective, Proust instille dans le réel cette “pulpe spatiale et temporelle” qui fait vibrer la réalité. Cette thèse trouve une illustration saisissante dans l’épisode fameux de la robe rouge d’Oriane à la soirée de la princesse de Guermantes : le rouge de la robe prend sens, moins comme une couleur découpée dans le champ du réel, que comme point dans l’espace invisible des possibles. Selon Anne Simon “la robe rouge d’Oriane n’est pas seulement rouge, elle est, en un sens, d’un rouge dont ‘la signification n’est jamais qu’en tendance’”. Cette formule de Merleau-Ponty indique que la couleur ne se limite pas à une qualité objective déterminée, mais qu’elle ouvre sur un horizon de sens qui ne cesse de se déployer. Ainsi sur le plan symbolique, la robe rouge d’Oriane appelle un “incarnat érotique” dont l’être “n’est pas chose, mais possibilité, latence et chair”. Cette lecture démontre la richesse herméneutique de l’approche phénoménologique d’Anne Simon et sa capacité à révéler des dimensions insoupçonnées de l’œuvre proustienne, transformant un détail apparemment anecdotique en révélation ontologique.

La force de cette étude tient donc à sa capacité à réconcilier ce qui semblait inconciliable : la profusion du sensible dans l’œuvre proustienne et la dimension théorique du Temps retrouvé. Ces deux aspects ne s’opposent pas mais participent d’une même quête de “la réalité telle que nous l’avons sentie”. Anne Simon révèle ainsi comment Proust renouvelle la problématique de la référence littéraire en découvrant l’entrelacement du langage, du fantasme et de la sensation. Elle montre aussi comment Proust anticipe certaines intuitions fondamentales de la phénoménologie contemporaine, capable de nous apprendre à voir le monde autrement.
Depuis sa première parution en 2000, puis ses rééditions successives chez Champion en 2011 et 2018, Proust ou le réel retrouvé s’est imposé comme une référence incontournable des études proustiennes et mérite sa place parmi les grands livres de la critique proustienne, aux côtés des travaux de Jean-Pierre Richard, de Gérard Genette, d’Anne Henry, de Pierre Bayard, de Jean-Yves Tadié ou Alberto Beretta Anguissola.

Catherine Cusset et Anne Simon ont été les invitées d’un épisode exceptionnel de l’émission Répliques d’Alain Finkielkraut à propos de Proust : Vivre avec Proust, le samedi 31 mai sur France Culture. Moment rare de proustophilie enthousiaste, intelligente et sensible à écouter mais qui n’atteint pas la profondeur d’analyse de l’entretien d’Étienne Klein et Raphaël Enthoven dans Science en questions sur le temps chez Proust : Où le passé est-il passé ?

Ma vie avec Marcel Proust de Catherine Cusset, coll. Ma vie avec, Éditions Gallimard, 2025 (18€).
Proust ou le réel retrouvé : Le sensible et son expression dans À la recherche du temps perdu d’Anne Simon, Presses Universitaires de France, collection “Écriture”, 2000 (11,66€).  [Réédité chez Honoré Champion, collection “Recherches proustiennes” en 2011 et 2018].

Illustrations : (en médaillon) photographie ©Vogue. Dans le billet : Éditions GallimardPresses Universitaires de France.

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