Pour Brigitte C.
Pour Michael C. S.
Il m’est souvent arrivé, dans ces dîners où l’on hésite à savoir si l’on se nourrit plus d’anecdotes sur la Biennale de Venise que de risotto, de reconnaître, entre deux éclats de conversation feutrée, la présence non annoncée mais rigoureusement manifeste du néo-wagnérien. Il ne s’avance jamais franchement — ce serait trop trivial —, mais tout, dans sa manière de s’asseoir en biais, d’écouter avec l’air de celui qui entend au-delà de ce qui est dit, laisse entendre que la musique véritable ne commence qu’à partir du moment où les autres se taisent.
Il a souvent une barbe bien taillée (s’il est homme), des cheveux volontairement gris (s’il est femme), et toujours une manière de regarder le monde comme un continuum d’ignorance dont il est miraculeusement détaché. Il ne parle pas de Wagner — il le respire. Il ne dit pas qu’il aime Tristan, il explique que cet opéra a “reconstruit son rapport au désir, mais sur une fréquence spirituelle inaudible pour qui n’a jamais connu le deuil amoureux à Berlin-Est”.
Car le wagnérien contemporain ne vit pas tant dans les œuvres que dans la métaphore des œuvres. Il assiste à des concerts comme d’autres vont aux offices, mais avec la subtilité de ne jamais montrer qu’il écoute — ce serait déjà trop commun. Il préfère dire qu’il “habite les résonances”, qu’il se “laisse traverser par la dramaturgie harmonique”. Il vous regarde de côté si vous dites aimer Rachmaninov, hausse un sourcil si vous mentionnez Puccini, et vous excommunie mentalement si vous confondez le motif de rédemption par l’amour avec un simple thème musical.
J’ai connu une femme — appelons-la Véronique Darjeeling, car elle s’était donné ce nom sur les réseaux où elle officiait comme prêtresse discrète d’un culte esthético-mystique — qui régnait sur un petit cénacle composé d’universitaires en burn-out distingué, de vidéastes lyriques et d’anciens critiques reconvertis dans l’ironie appointée. Elle avait fait de Wagner son horizon moral et de Bayreuth son passeport social (affiliation fétiche), qu’elle présentait (distillait) en disant : “Vous comprenez, à Bayreuth, même l’inconfort est sublime”. Elle organisait chez elle des “écoutes partagées”, où personne n’écoutait vraiment — chacun prenait des notes sur un carnet Moleskine pour faire croire qu’il entendait ce que les autres n’entendaient pas.
Un soir, alors que l’on s’apprêtait à disséquer la spatialisation du silence dans Parsifal, entra un homme que l’on ne connaissait pas. Il s’appelait Louis D. — ou prétendait s’appeler ainsi — et n’avait, visiblement, pas lu le programme annoncé. Il avait un rire clair, une chemise froissée, et cette liberté dans l’attitude que seuls les gens sans marotte ni projet social savent encore s’offrir.
Lorsque Véronique évoqua, la voix tremblante, “la nudité sonore de l’acte III”, Louis demanda si Parsifal n’était pas cette œuvre où “il ne se passe rien, mais très longtemps”. On crut d’abord à une plaisanterie de connaisseur, mais il persista, ajoutant : “C’est admirable, bien sûr, mais pourquoi faut-il toujours que le génie s’accompagne d’un si grand ennui ?”
On crut défaillir. Une musicologue avala de travers sa gorgée de vin naturel, un contre-ténor fit la moue, Véronique se raidit comme une Walkyrie avant la foudre.
— Vous ne percevez donc pas la transcendance sonore ? dit-elle.
— Si, bien sûr, répondit Louis. Mais parfois, j’aimerais qu’elle arrive un peu plus vite. Ou en trois actes de moins.
Il souriait, ce qui acheva de le rendre insupportable. Le reste de la soirée se passa à l’ignorer poliment, comme une faute de goût trop flagrante pour être expulsée. Lui, indifférent, ausculta les disques vinyles, observa les visages tendus, les phrases longues comme des fugues, et s’en alla tôt, avec la tranquille assurance de ceux qui n’ont jamais eu besoin de Wagner pour donner du sens à leur silence.
On aurait tort de croire que Véronique Darjeeling — de son vrai nom, d’ailleurs, Véronique Decourt, mais elle trouvait ce patronyme “inutilement hexagonal” — s’était vouée dès l’origine à Wagner, elle n’était pas une primo-entrante en wagnérisme. Comme tant de grandes converties, elle avait connu d’autres extases, d’autres cultes, avant d’ériger le Maître de Bayreuth en sommet de son panthéon personnel.
Il y avait eu, dans ses jeunes années, un long compagnonnage avec Malher. Un Mahler de chambre, de vinyles suédois, de livrets aux marges annotées. Elle parlait alors beaucoup de la Symphonie n°9 comme d’un testament cosmique qu’il fallait vivre “à genoux, mais de l’intérieur”. Elle en parlait comme d’un chagrin récurrent, mais choisi. Puis, Mahler étant devenu à la mode — ce qu’elle appelait “le syndrome du chef invité” — elle s’en détourna, comme on quitte une religion devenue trop fréquentée. Elle ne supportait pas que d’autres aient des émotions semblables aux siennes. Son snobisme n’était pas tant méprisant qu’allergique à la démocratisation du goût.
C’est à ce moment que Wagner entra dans sa vie comme un renfort hors norme, un adjuvant salutairement intempestif. Elle aimait, chez lui, le caractère irrécupérable. Il ne se prêtait pas à l’écoute passive, il exigeait une concentration qui excluait les esprits primesautiers, le papillonnage musical. Elle fit de son ralliement à Wagner une affaire de conscience, de verticalité intérieure, presque de devoir moral. Le reste — même le reste sublime — lui semblait dorénavant décoratif.
Elle s’inscrivit à l’Association Internationale des Cercles Wagner, non pour y rencontrer d’autres wagnériens — elle les trouvait le plus souvent décevants — mais pour appartenir à quelque chose de plus vaste qu’un goût : une mémoire, une lignée, une confrérie d’élévation. Elle disait souvent, en réajustant ses lunettes à monture carrée, qu’elle n’avait pas “choisi Wagner”, mais qu’elle avait “été choisie par lui”. Cette phrase lui plaisait énormément — elle la laissait traîner dans les conversations, comme un parfum rare qu’on espère faire remarquer sans en parler.
Dans son appartement de l’avenue Mozart (cela ne s’invente pas), elle avait accroché une reproduction du Gisant de Cosima, et une citation en gothique discret tirée de Parsifal : “Durch Mitleid wissend, der reine Tor.” Quand un jeune chef de pupitre lui fit remarquer qu’il s’agissait d’un contresens grammatical — ce qui était contestable mais plausible — elle le remercia d’un sourire si glacial qu’il ne remit plus jamais les pieds dans ses “écoutes partagées”.
Son snobisme, à vrai dire, ne cherchait pas tant à humilier qu’à élaguer. Elle voulait créer autour d’elle une communauté d’initiés, mais où elle resterait, quoi qu’il arrive, la plus initiée des initiés. Elle régnait ainsi, dans le doux clair-obscur de ses convictions musicales, comme une abbesse du chromatisme, une nonne supérieurement lettrée, confessant les âmes par la dissonance et le leitmotiv.
Vint alors l’acmé de la liturgie wagnérienne : Bayreuth. C’était son cinquième séjour. Elle n’y allait pas chaque année — ce serait trop attendu — mais revenait tous les trois étés, selon un rythme qu’elle qualifiait de “purgatif”, comme si la proximité répétée du génie exigeait une hygiène intérieure préalable. En toxicologie wagnérienne, on ne saurait être trop prudent… Elle louait toujours la même chambre, dans une pension légèrement décatie, tenue par une ancienne soprano qui avait chanté Fricka dans les années soixante-dix et dont la voix avait désormais le grain du velours ancien.
Ce soir-là, après un Parsifal somptueusement compassé, elle s’était rendue au dîner post-représentation organisé par l’Association des Cercles Wagner. La salle était bruissante de conversations lentes, d’allemand aux “r” infiniment roulés, de français cultivé, d’anglais élégamment dentalisé. Véronique, robe noire au style japonisant, s’installa à une table à laquelle il ne restait qu’une place libre, juste en face d’un homme qu’elle n’avait jamais vu — ce qui déjà constituait, en ce lieu, une anomalie.
Il portait une chemise blanche impeccable, sans cravate, et des lunettes rectangulaires qui ne masquaient ni l’intelligence vive de son regard, ni sa légère ironie. On le lui présenta : Nathan Goldfarb, critique musical, professeur à Columbia, spécialiste de Mahler et de l’antisémitisme dans l’opéra du XIXe siècle. L’homme souriait, paisible, comme s’il savait que sa seule présence avait déjà troublé l’équilibre harmonique de la table.
— Magnifique Parsifal, n’est-ce pas ? dit Véronique, en guise d’ouverture polie.
— Oui, si l’on aime l’agonie mystique mise en musique comme un protocole d’hypnose. Mais je dois avouer que je préfère le silence religieux d’un café viennois à celui du Festspielhaus.
Elle crut à une provocation légère, puis comprit qu’il était sérieux.
— Et pourtant vous êtes ici ? dit-elle, l’œil calme mais avec l’accent assourdi d’un rappel à l’ordre.
— Oh oui. Je viens voir comment on acclimate l’extase dans des fauteuils inconfortables et des silences complices. C’est un phénomène passionnant : comment un génie musical peut survivre à la moralité de celui qui l’a conçu.
Elle se raidit à peine. Elle connaissait cette pente. Elle la redoutait comme une digression vulgaire, une intrusion du monde sublunaire dans la pureté wagnérienne.
— Vous parlez de l’homme ou de l’œuvre ? demanda-t-elle.
— Je parle du lien entre les deux, ce fil embarrassant que certains veulent trancher pour pouvoir continuer à s’allonger dessus. Wagner n’a pas seulement été antisémite, il a théorisé une musique “rédemptrice” débarrassée de l’altérité. C’est dans les livrets, dans les lettres, dans les silences de ses harmonies même. Mais rassurez-vous, ajouta-t-il en souriant, je viens ici avec tendresse. Je suis juif, mais je n’ai aucun mal à reconnaître que la mort d’Isolde est un des sommets de l’humanité. C’est juste que je me souviens de qui l’a écrite.
Véronique ne répondit pas tout de suite. Elle regardait son verre, puis la salle, puis de nouveau cet homme qui avait l’audace de lui rappeler ce qu’elle savait déjà — mais qu’elle avait appris à tenir à distance, comme un courant d’air froid sur la nuque d’un auditeur concentré. Elle murmura enfin :
— Je sais tout cela. Mais j’ai choisi de ne pas laisser l’homme obscur éteindre la lumière de l’œuvre.
— Et moi, dit Goldfarb, je viens voir combien de lumière il reste quand on éclaire aussi l’ombre.
Il leva son verre. Elle fit de même, presque malgré elle. Ils trinquèrent poliment. Deux musiciens du Gewandhaus passèrent près d’eux, discutant d’un contretemps dans le prélude.
Le génie de Wagner, ce soir-là, était intact. Mais quelque chose, dans l’air autour de Véronique, s’était fissuré. Une ligne de fracture — discrète, élégante, mais irréversible.
Elle avait regagné sa chambre tard, sans dire au revoir, comme on quitte un opéra dont le dernier accord résonne encore dans le sternum. La pension était silencieuse, l’air légèrement moite, chargé d’herbe coupée et de vanité digérée. Elle posa ses gants sur la commode, détacha lentement ses boucles d’oreille, puis s’assit sur le lit, sans allumer la lumière. Seule brillait la lueur crayeuse d’un lampadaire extérieur, découpant sur le mur le fantôme oblique d’un rideau qui dansait à peine.
Elle n’était pas en colère. Pas même froissée. Mais quelque chose, en elle, avait fléchi. Le sourire de Goldfarb, sa voix douce et inflexible, cette façon qu’il avait eue de ne rien affirmer qui ne soit aussi une question… Cela la dérangeait. Non parce que c’était faux, mais parce que c’était exact.
Elle connaissait bien sûr la biographie de Wagner. Elle avait lu Mein Leben comme un roman de formation truqué. Elle avait haussé les épaules devant Le Judaïsme dans la musique, comme on hausse les épaules devant un parent indigne qu’on ne peut pourtant renier. Mais ce soir, c’était différent. Ce n’était pas la critique, c’était le regard de l’Autre — celui qui sait, qui comprend, mais qui ne pardonne pas tout.
Elle pensa alors à Nietzsche. À ce jeune homme raide et myope, aux phrases tranchantes comme des pointes de silex, qui s’était d’abord agenouillé devant Wagner avec l’innocence d’un fils prodigue revenu d’un monde trop sec. Le Cas Wagner, Nietzsche contre Wagner… Ces titres avaient longtemps été pour elle de simples stigmates de la trahison. Mais ce soir, ils vibraient autrement. Elle revoyait l’image célèbre : le vieil homme tonitruant et le philosophe ascétique, dans les allées de Tribschen, deux conceptions de l’art marchant côte à côte vers une rupture annoncée.
Ce que Nietzsche avait aimé chez Wagner, c’était son pouvoir de métamorphose, son dédain des petits plaisirs, cette grandeur nue qui faisait vaciller la chair. Ce qu’il avait fini par haïr, c’était le pathos systématique, le nationalisme poisseux, le catholicisme de théâtre, le besoin qu’avait Wagner d’un public — non pour être compris, mais pour être adulé. Nietzsche, qui voulait des Übermenschen, avait vu en Wagner un prêtre.
Elle-même, Véronique, s’était toujours identifiée à cette tension : le désir d’élévation, mais sans l’aveuglement du fanatisme. Ou du moins, elle le croyait.
Mais Goldfarb, avec son sourire sans effort, lui avait révélé que cette ligne était peut-être plus floue qu’elle ne le pensait. Son besoin d’admirer l’avait fait passer sans sourciller de Mahler, un sémite austro-hongrois originaire de Bohème, “trois fois étranger sur la terre !”, à un Allemand antisémite, nationaliste et cabotin, offrant avec son Art total un curieux mélange de sublime et de grotesque. Peut-être, elle n’avait jamais cessé de faire silence sur ce qu’elle savait — non par naïveté, mais par élégance, par dandysme.
Ce mot-là, soudain, lui parut d’une frivolité obscène.
Elle se leva, ouvrit la fenêtre. Dehors, Bayreuth dormait sous les branches épaisses. Seule la silhouette du Festspielhaus, plus haut sur la colline, se devinait encore, masse noire contre un ciel plus noir encore. Un temple, oui. Mais construit sur quel sol ?
Elle ferma les yeux, et entendit, un instant, la voix de Nietzsche : « J’admire Wagner comme on admire un crime bien exécuté. »
De retour à Paris, Véronique retrouva son appartement avec ce mélange de soulagement et de réticence propre aux pèlerins désillusionnés. Le grand miroir du vestibule renvoya son image sans indulgence : la fatigue d’une femme élégante qui avait trop songé, et peut-être trop longtemps cru qu’elle pouvait éviter de penser.
Les rideaux tirés, les livres parfaitement rangés, la reproduction de Cosima toujours là, impassible dans son cadre noir — tout semblait à sa place, et pourtant, elle-même n’y était plus tout à fait.
Depuis son retour, elle n’écoutait plus Wagner. Non par rejet, mais par suspension. Comme si le lien sacré s’était tendu jusqu’au point de rupture, et qu’elle craignait désormais qu’un accord de trop n’éclate en vérité.
Elle s’assit à son bureau, ouvrit un carnet, puis le referma. Ce qu’elle cherchait à nommer ne supportait pas encore les mots. C’était plus vaste qu’un malaise : c’était une mise à nu.
Pourquoi ai-je besoin d’admirer à ce point ? se demanda-t-elle.
Pas seulement aimer — admirer. Ériger, sacraliser, refermer autour d’un nom un écrin d’absolu. Et toujours des hommes. Des figures gigantesques, impérieuses, troubles : Mahler, Wagner, un temps même Bruno Maderna, pour ses silences. Des artistes, oui, mais aussi des statues. Et soudain cette question : À quoi, en moi, répond ce désir de vénération ?
Elle pensa à son père, homme effacé, attentif, mort trop tôt. À ses premières années d’études en musicologie où, dans la salle obscure des classes d’analyse du conservatoire, elle sentait déjà en elle ce besoin de lever la tête vers quelque chose — ou quelqu’un — de plus haut. L’admiration, c’était peut-être une façon de se donner un père qui parle fort.
Mais aussi une stratégie. Car admirer, c’est ne pas risquer. Se fondre dans la lumière d’un autre, c’est éviter de faire la sienne. Elle qui avait toujours tenu à son intelligence, à sa supériorité discrète, réalisait qu’elle s’était bâtie une forteresse faite de noms : protégée derrière Mahler, sanctifiée derrière Wagner, et désormais exposée. Elle n’était plus sous les jupes de quelque divinité totémique…
Ce soir-là, elle relut quelques pages de Tolstoï, qu’elle n’aimait pas — trop russe, trop moral — mais où elle trouva soudain cette phrase : “Nous n’aimons pas les grands hommes pour ce qu’ils sont, mais pour ce qu’ils nous permettent de ne pas devenir.”
Elle referma le livre avec lenteur. Peut-être, songea-t-elle, fallait-il choisir d’autres figures. Moins démiurgiques. Plus… fréquentables. Elle pensa à Britten, à Messiaen, même à Ligeti. Des artistes dont le génie n’écrase pas, mais ouvre. Elle ressentit presque de la honte d’avoir attendu si longtemps pour y penser.
Le lendemain, elle nota dans son agenda :
« Réécouter Peter Grimes. Peut-être, cette fois, sans chercher un dieu. »
Il faut, un jour, apprendre à se passer des statues.
Non pas les briser — ce serait encore leur accorder trop d’importance — mais simplement les contourner, les laisser là, dans leur marbre glorieux, pendant qu’on marche ailleurs. Longtemps, la culture, pour certains esprits, pour les plus fervents, les plus vulnérables aussi, s’est vécue comme un cérémonial silencieux autour de figures sacrées. On n’aimait pas une œuvre : on s’y prosternait. On ne lisait pas un auteur : on l’embrassait sur le front. On ne débattait pas d’un compositeur : on défendait un dieu. Et parfois, ce dieu dont l’amour est si envahissant ne laisse rien de ce sentiment pour les hommes…
C’était noble, en apparence. C’était grave, exaltant, plein de cette intensité que seule l’adolescence culturelle peut produire. Mais ce n’était pas libre.
L’authenticité, peut-être, commence là où cesse l’enrôlement. Elle ne consiste pas à désacraliser avec cynisme, ni à tout relativiser, mais à respirer hors des oracles, hors des cénacles. Elle suppose qu’on ose aimer sans se soumettre, admirer sans s’effacer, écouter sans idolâtrer. Non pas renier ce que l’on a cru, mais cesser d’en dépendre.
Véronique Darjeeling, en sortant de Bayreuth comme on sort d’un rêve trop pesant, avait senti cette bascule. Elle n’en parlait pas encore — le silence est souvent le premier signe du désenvoûtement — mais quelque chose en elle avait changé. Elle savait désormais qu’aimer Wagner n’obligeait plus à se voiler les yeux. Qu’écouter Parsifal ne l’empêchait pas de penser. Et qu’il était peut-être temps de ne plus chercher à s’adosser à des hauteurs pour légitimer son propre regard.
La maturité culturelle ne se mesure pas à la somme des œuvres vénérées, mais à la capacité de les voir debout, fragiles, belles, et néanmoins humaines. La grandeur ne réside pas dans les auréoles qu’on plaque sur les génies, mais dans l’espace qu’on s’autorise à garder entre eux et soi.
Alors seulement, peut naître une forme nouvelle d’admiration : dépouillée, libre, intransitive.
Non plus croire en l’artiste.
Mais croire encore en l’art.
Si “l’adhésion à Wagner se paye cher” comme l’a écrit Nietzsche, et qu’avec lui “on est toujours à deux doigts de l’hôpital”, on peut se prémunir de sa toxicité en lisant l’impertinent et spirituel petit livre de Philippe Berthier : Toxicologie wagnérienne – études de cas (Éditions Bartillat, 2016).
Illustrations : (en médaillon) Image générée par IA.
Lire ce qui n’a jamais été écrit.



Excellent ! 👏🏻👏🏻👏🏻 🥰
Muito obrigado Sheila !
🙂