Patrick Corneau

Patrick aime beaucoup !

« Le ridicule de s’exprimer à la première personne étant, avec les épingles dont les auteurs négligés transpercent des poupées de cire à notre effigie, l’un des dangers du métier, affrontons-le. » Angelo Rinaldi, 22 juillet 1983.

On ne dira jamais assez combien une certaine méchanceté en littérature et en critique (si elle est intelligente, c’est-à-dire non bête…) est vitale (preuve de vitalité) et enrichissante. Je viens de lire les chroniques littéraires du regretté Angelo Rinaldi : Les roses et les épines (éditions des instants). Ce recueil propose un choix de 58 chroniques (parmi les 600 provenant de L’Express entre 1972 et 1998) classées en “un peu”, “beaucoup”, “passionnément”, “à la folie”, “pas du tout”.
On disait que l’académicien avait la dent dure mais on constate que sa détestation ne concerne finalement que 14 écrivains – certes pas des moindres : Aragon – Robbe-Grillet – Claude Simon – Tournier – Duras – Volkov – Sollers – Fitzgerald – Albert Cohen – Kundera – Le Clézio – Mishima – Julien Green – Goncourt. Donc, Rinaldi n’était pas un “writter-killer”. Mais simplement exerçait une extrême prudence, réticence à ne pas se laisser affecter, conditionner par les réputations acquises à coups de marteau consensuel pour statufier quelques grandes-têtes-molles. Pas du genre à se laisser contaminer par le virus du respect ni à se résigner à adopter les stéréotypes, attitudes et moules dans lesquels nous amoindrissons pensées et sentiments. D’ailleurs, pour s’assurer de la justesse de son flair, il suffit de lire la liste des élus de la catégorie “passionnément” : Céline – Saint-Simon – Borges – Gombrowicz – Vialatte – Satta – Jean Reverzy – Jean Rhys – Léautaud – Flannery O’Connor – Junger. Il y a là, sans doute, un peu de défi et de provocation. Je l’approuve complètement, et même aveuglément car c’est le sel de la vie donc de la littérature… sachant aussi que “des goûts et couleurs, on ne discute pas” (même si nous ne faisons que cela…).
Chaque partie du livre (“un peu”, “beaucoup”, etc.) est introduite par un extrait d’un entretien entre Angelo Rinaldi et Pierre Boncenne publié dans Lire en octobre 1980.
Dans la première, on peut lire ceci :
« PIERRE BONCENNE : D’aucuns disent que vous avez une conception très élitiste de la littérature.
ANGELO RINALDI : Là, attention ! on risque de tomber dans les pièges de la démagogie officielle, qui consiste à confondre l’élitisme et l’exigence. Ce n’est pas ma faute si la littérature, au sens où nous sommes quelques-uns à l’entendre, suppose un minimum de qualités littéraires. »
Tout est dit !
P. S. : Je lui suis infiniment reconnaissant d’avoir aimé “passionnément” et célébré avec fougue un de mes écrivains préférés (“notoirement méconnu”) : Alberto Savinio.

Patrick aime assezOuvrage d’une grande sensibilité Entrez sans frapper de Carlo Ossola invite le lecteur à une exploration intellectuelle et intime de ce qui a nourri pendant 20 années la réflexion du professeur Ossola au Collège de France. Enrichi de photographies d’Edouard de Pazzis Nicola, Giuseppe Smerilli et Panthéa Tchoupani, sous titré Á l’abris des livres, l’ouvrage se présente comme un hommage à l’amitié – celle des livres qui façonnent nos mondes intérieurs et celle des écrivains dont la présence constitue un refuge spirituel.
Carlo Ossola nous ouvre les portes de son bureau 16 au Collège de France avant de le quitter à l’été 2023, moment de son départ à la retraite ; espace de travail et aussi lieu symbolique où se sont rencontrés textes et penseurs pour célébrer “le privilège d’être hommes”. À travers quatre grandes parties thématiques – “L’inachevable”, “Quêtes et plénitudes”, “Regards, à l’infini” et “Singulariser l’universel” – Ossola tisse un dialogue avec des figures intellectuelles majeures comme Roger Caillois, Vladimir Jankélévitch, Yves Bonnefoy, Michel Butor, Jean Starobinski ou Marc Fumaroli.
Ce livre est à la fois une méditation sur la lecture comme expérience transformative, “metanoïa” et une réflexion sur notre rapport à l’universel. Carlo Ossola, philologue et historien érudit, nous invite à emprunter avec lui des “chemins d’avenir” où les livres deviennent des compagnons de route essentiels pour retrouver notre dignité et notre humanité profonde en un temps où celles-ci vacillent.
Ainsi, avant son départ vers l’Italie, nous est transmis en sa partie la plus élective et de la plus élégante façon – l’édition des Belles Lettres est particulièrement soignée – l’immense patrimoine humaniste du titulaire de la chaire “Littératures modernes de l’Europe néolatine” au Collège de France. Le lire est peut-être une manière de reconnaissance de ce qu’il nous a donné avec générosité et passion.

Patrick aime assezHistorienne des idées, essayiste engagée et professeure de littérature à UCLA, Laure Murat s’est imposée par une œuvre exigeante mêlant enquête historique, critique culturelle et engagement féministe. Lauréate de plusieurs prix prestigieux (Femina de l’essai, Médicis), elle est notamment l’autrice de La Maison du docteur Blanche, L’homme qui se prenait pour Napoléon, ou encore l’excellent et primé Proust, roman familial. Son travail interroge les liens entre littérature, psychiatrie, mémoire collective et identités. Dans Toutes les époques sont dégueulasses, Laure Murat poursuit une réflexion entamée dans Qui annule quoi ? autour de la cancel culture, en se concentrant ici sur la réécriture des œuvres classiques jugées problématiques au regard des normes morales contemporaines. Racisme, sexisme, colonialisme : peut-on, doit-on “corriger” le passé ? L’autrice distingue avec rigueur les processus littéraires de réécriture (adaptations, traductions, recréations) des opérations moralisatrices (récriture) visant à nettoyer les textes de toute aspérité. Pour Laure Murat, cette entreprise de purification est non seulement une forme de censure, mais aussi une négation de la violence historique, privant les opprimés de la mémoire de leur oppression. Refusant les simplismes dont les dérives et délires wokistes, elle plaide pour une lecture contextualisée (notamment grâce à une préface situant l’œuvre), informée, sensible aux tensions de l’époque sans pour autant céder à une logique d’effacement. En toile de fond : un questionnement plus large sur le rôle critique de la littérature, la circulation des idées progressistes, et la manière dont les sociétés affrontent – ou refoulent – leur passé. Un essai lucide et nécessaire, qui éclaire les débats actuels sans les caricaturer.

Patrick aime assezÁ travers ce court texte d’une intensité rare, Pierre Cendors s’attache à interroger les confins de la poésie face à la tragédie contemporaine. Le point de départ est concret, brutal : la fusillade du 21 décembre 2023 à la Faculté des Lettres de Prague, où un étudiant, David Kozák, fait feu sur ses semblables avant de se donner la mort. Mais loin du fait divers, l’auteur, poète et romancier franco-irlandais, fait de ce drame un seuil — un précipice — d’où repenser la condition humaine, la solitude essentielle, et surtout, la possibilité même de la poésie dans un monde ravagé. Sacre du seul est un chemin de deuil et d’écoute. Cendors arpente les lieux du drame — la Villa Bílek, les rives de la Vltava — et y perçoit non pas un chaos vide, mais un silence saturé de réminiscences, de présages, d’un “vent de Prague” porteur d’archaïsme et de mystère. La poésie, dit-il, n’est pas dans les poèmes. Elle est ailleurs, souvent absente, toujours en marge, peut-être déjà perdue. Pourtant, c’est elle qui revient hanter les lieux : non comme une réponse, mais comme une blessure sacrée, une désignation de l’irreprésentable. À la fois méditation sur la présence et plongée dans l’abîme, ce texte de 48 pages est une tentative de réconcilier le langage avec l’indicible. Entre journal de deuil et essai métaphysique, Sacre du seul est un livre de résistance intérieure : il défend une poésie désarmée mais essentielle, surgie du vertige, de la sidération, de la “noirceur de notre visage de jour”.
Né en 1968, Pierre Cendors a habité plusieurs années dans le Connemara en Irlande, puis après cette parenthèse, en Écosse, à Prague, en Suisse et actuellement dans la Drôme. Il est l’auteur de romans, de récits et de poèmes où il explore un langage poétique et archaïque, tendu vers l’écoute d’une mémoire terrestre et d’un chant primordial. Ses œuvres — parmi lesquelles Tractatus solitarius (2019, L’Atelier contemporain), Seuil du seul poème (2022, L’Atelier contemporain), L’Horizon d’un instant (2023, L’Atelier contemporain), L’Homme-nuit (Quidam, 2023), Silens Moon (Le Tripode, 2019) ou Les Hauts Bois (Isolato, 2013) — dessinent une trajectoire littéraire singulière, exigeante et profondément habitée.
Chez le même éditeur paraît en même temps Les Harmoniques originels, un autre recueil poétique illustré de nombreuses photographies du pays celte, où Pierre Cendors retranscrit ce dialogue silencieux de l’homme face la démesure archaïque et intemporelle de paysages abrupts, déposant un verbe qui se dépouille de l’inessentiel pour laisser vibrer l’âpreté du monde océanique.

Patrick aime assezAvec Le Message réisophique, Laurent Albarracin poursuit et approfondit une méditation poétique et philosophique entamée dans Res Rerum (2018) et Manuel de Réisophie pratique (2022). Troisième volet de ce triptyque consacré à une étrange discipline à la fois sérieuse et facétieuse – la “Réisophie” – cet ouvrage propose une série de 303 proses brèves, éclatées, parfois aphoristiques, qui défient les catégories usuelles du discours poétique ou philosophique.
S’inscrivant dans une filiation où résonnent les noms de Ponge, Rosset, Munier ou encore les Oulipiens (Queneau, Perec), Laurent Albarracin interroge ici le réel à travers les choses elles-mêmes. Mais loin d’une approche savante ou systématique, sa “messageologie” poétique déploie une pensée intuitive, éclairante, parfois espiègle, où l’attention aiguë aux objets devient une manière de présence au monde : « Tout Réisophe guette dans la chose cette acrobatie lente par laquelle la chose s’enlève peu à peu du fond de son monde et se dénude à elle-même… ». À la fois pastiche de traité, manuel initiatique parodique et recueil de pensées vagabondes, Le Message réisophique renoue avec une poésie du réel, traversée de fulgurances sensibles et d’un humour discret. C’est une célébration de l’écoute, une sagesse désarmante dans sa clarté comme dans sa modestie.
Poursuivant sa quête de l’infime, Laurent Albarracin s’est associé à Christian Viguié pour la poursuite de la fuyante notion du Presque rien, dialoguant avec les peintures de Marie Alloy dans un joli volume édité par Le Silence qui roule.
Né en 1970 à Angers, Laurent Albarracin vit et enseigne en Corrèze. Poète et éditeur, il a fondé en 2009 la maison Le Cadran ligné. Son œuvre personnelle se déploie entre poésie métaphysique et méditation sur les choses, dans la lignée de Francis Ponge ou Roger Munier. Il est l’auteur d’une quinzaine de livres, parmi lesquels Les Jardins nucléaires (1998), De l’image (2007), Fabulaux (2014), Broussaille (2017), et Le Secret secret (2012). Collaborateur de plusieurs revues exigeantes, il poursuit une exploration poétique singulière où l’humour le dispute à la rigueur spéculative.

Les roses et les épines de Angelo Rinaldi, éditions des instants, 2025 (21€).
Entrez sans frapper de Carlo Ossola, photographies Edouard de Pazzis Nicola, Giuseppe Smerilli et Panthéa Tchoupani, éditions Les Belles Lettres, 2025 (19€).
Toutes les époques sont dégueulasses, Ré(é)crire, sensibiliser, contextualiser de Laure Murat, éditions Verdier, 2025 (7,50 €).
Sacre du seul de Pierre Cendors, Collection “Littératures”, éditions de L’Atelier contemporain, 2025 (5€).
Les Harmoniques originels de Pierre Cendors, avec des photographies de l’auteur, éditions de L’Atelier contemporain, 2025 (20€).

Le Message réisophique de Laurent Albarracin, collection “Les Cahiers d’Arfuyen” n°262, éditions Arfuyen, 2025 (14€)
Presque rien suivi de Là de Laurent Albarracin et Christian Viguié, éditions Le Silrnce qui roule, 2025 (17€). LRSP (livres reçus en service de presse).

Illustrations : (en médaillon) photographie ©LeLorgnonmélancolique. Dans le billet : éditions des instantséditions Les Belles Lettreséditions Verdieréditions de L’Atelier contemporainéditions Arfuyen.

Lire ce qui n’a jamais été écrit.

  1. Serge says:

    “Rinaldi… une tête de troisième couteau mafieux reconverti en pizzaïolo pour l’Académie française.”
    J’ai pêché ça dans le journal de Richard Millet. C’est drôle et méchant.
    Comme quoi, personne n’est à l’abri. Et chacun son tour.

    1. Patrick Corneau says:

      C’est drôle comme les “méchants” sont encore plus méchants entre eux… Dans ce petit milieu de la critique, la férocité est plus implacable qu’ailleurs. Philippe Muray dans son journal “Ultima Necat VI” assassine Rinaldi… Je remarque aussi que lorsqu’on est allé aussi loin dans le dénigrement de soi comme Richard Millet, cela autorise qu’on ne fasse pas de quartier concernant les autres.
      🙂

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