Une jeune fille dans le métro ligne 5 Bobigny-Place d’Italie, téléphone à l’oreille, parlant assez fort.
— Allô ? Ouais, c’est moi… Nan mais genre j’suis dans le métro là, y’a trop de monde, c’est de ouf !
— …
— Wesh, tu devineras jamais ! J’ai croisé Léa hier, elle était en mode full déprime à cause de son mec. Il l’a ghostée, comme ça, sans raison ! Ouate ze feuck, sérieux !
— …
— Du coup, on est allées boire un verre, et grave, elle a chialé toute la soirée. J’étais trop pas préparée à ça, moi ! J’ai essayé de la consoler mais c’était chaud, quoi.
— …
— Après, on a rencontré des potes à elle, ils étaient trop stylés. Y’en a un qui fait du skate, il a fait des tricks de malade devant nous. J’te jure, c’était un truc de ouf !
— …
— Nan mais tu vois, j’suis en mode HS aujourd’hui parce qu’on est rentrées ultra tard. Genre 3 heures du mat’ ! Et du coup ma mère elle était furibard.
— …
— J’ai trop envie de sécher les cours cet aprèm, j’suis grave crevée… Mais j’ai contrôle de maths, c’est abusé !
— …
— Ah ouais ? Non mais attends… (elle baisse la voix) Wesh, y’a un mec trop bizarre qui me chouffe là… C’est flippant.
— …
— Azy, j’te rappelle, j’arrive à ma station. On se retrouve où du coup ? Au café près du lycée ? Trop bien ! À tout’, bisous !
Elle raccroche en soupirant et lève les yeux au ciel…
ACTE II
Cette jeune fille, nous l’appèlerons Cindy. Après avoir changé à République, elle s’installe dans une rame de métro de la ligne 3 direction Gallieni. Son téléphone vibre. Elle soupire à nouveau en voyant le nom « Maman 🙄 » s’afficher et commence à pianoter sur son écran.
— Maman (13h42) :
Tu as regardé ton bulletin ? Ton prof principal m’a appelée. Tu as ENCORE séché le cours de physique hier ???
— Cindy (13h43) :
ouais mais genre c’était trop nul ce cours, on faisait que des exos
— Maman (13h43) :
Je ne veux pas le savoir. Et pourquoi tu es rentrée à 3h du matin hier soir ??
— Cindy (13h44) :
omg t’es en mode flic là… j’étais avec Léa, elle allait pas bien du coup je pouvais pas la laisser seule 🙄
— Maman (13h45) :
Je ne suis pas « en mode flic ». Je suis ta MÈRE. Tu as 16 ans, pas 25 ! Et je t’ai appelée DIX FOIS hier soir.
— Cindy (13h46) :
wesh j’avais plus de batterie… c’est pas si grave
— Maman (13h47) :
« Wesh » ?? C’est quoi ce langage ? Tu me parles correctement, Cindy. Et OUI, c’est grave quand ta mère s’inquiète toute la nuit !
— Cindy (13h48) :
ouate ze feuck… t’es trop pas cool… mes potes leurs parents y disent rien eux
— Maman (13h49) :
Je me fiche complètement de « tes potes » et de leurs parents. Tu es privée de sortie pendant deux semaines. Et tu rentres DIRECTEMENT après les cours aujourd’hui.
— Cindy (13h51) :
nan mais c’est abusé ça !!! j’avais prévu de grave répéter avec le groupe pour le concert du lycée !! c’est trop important !!
— Maman (13h52) :
Tu y as pensé AVANT de rentrer à 3h ? Tu y as pensé AVANT de sécher les cours ? Assume les conséquences maintenant.
— Cindy (13h54) :
t’es trop relou… tout ça pour une fois… c’est de ouf d’être punie pour avoir aidé une pote, en mode punition du siècle là.
— Maman (13h55) :
« Pour une fois » ? Je te signale que c’est la TROISIÈME fois ce mois-ci. Je passe te chercher au lycée à 17h. Et donne-moi le code de ton téléphone, je veux voir avec qui tu traînes.
— Cindy (13h56) :
quoi ??? mais t’es ouf !! JAMAIS je te donne mon code c’est trop ma vie privée !! c’est hyper toxique ce que tu fais !!
— Maman (13h57) :
Ce qui est « toxique » c’est ton comportement ! Qui paie ce téléphone ? Qui paie tes vêtements « trop stylés » ? On en reparlera ce soir.
— Cindy (13h58) :
azy laisse tomber… de toute façon tu comprends rien à ma vie… personne me comprend…
— Maman (13h59) :
Rdv à 17h devant le lycée. Ne me fais pas attendre.
La jeune fille range rageusement son téléphone, met ses écouteurs et monte le volume au maximum, le regard fixé sur la fenêtre du métro. Son air revêche exprime tout le mal être d’une adolescente “profondément incomprise”, nouveau soupir…
ACTE III
Yvette Blanchard, 56 ans cheveux courts poivre et sel, est assise dans la salle des professeurs déserte, elle consulte son classeur de notes. Elle soupire profondément avant de composer un numéro sur son portable.
— Mme Blanchard : Bonjour, Madame Rousseau ? Yvette Blanchard à l’appareil, professeur principale de Cindy.
— Isabelle Rousseau : (voix fatiguée) Ah oui, bonjour Madame. Je me doutais que vous alliez appeler…
— Mme Blanchard : Je ne voulais pas attendre la réunion parents-professeurs du mois prochain. La situation avec Cindy devient… préoccupante.
— Isabelle Rousseau : (soupir) Je sais. Croyez-moi, je sais. J’ai encore eu une discussion houleuse avec elle aujourd’hui. Enfin, si on peut appeler ça une discussion. Des SMS incompréhensibles plutôt.
— Mme Blanchard : C’est justement ce qui m’inquiète, Madame Rousseau. Cindy a manqué mon cours hier, et ce n’est pas la première fois. Ses absences se multiplient.
— Isabelle Rousseau : Je vous assure que j’essaie de la cadrer, mais c’est… c’est comme si je parlais à un mur. Son père et moi, on ne sait plus quoi faire. On lui a supprimé des sorties, confisqué son téléphone…
— Mme Blanchard : (ton dubitatif) Son téléphone ? Elle l’avait pourtant en cours avant-hier. Je l’ai surprise en train d’envoyer des messages sous la table.
— Isabelle Rousseau : (amère) Bien sûr qu’elle l’avait… Elle a dû le récupérer dans mon sac. Elle est très douée pour ça.
— Mme Blanchard : Je comprends votre difficulté, mais vous devez comprendre la mienne aussi. Cindy était une élève brillante l’année dernière. Ses notes en physique étaient excellentes. Et maintenant…
— Isabelle Rousseau : (défensive) Vous croyez que je ne le vois pas ? Ma fille ne me parle plus, elle sort avec des jeunes que je ne connais pas. Elle rentre à pas d’heure…
— Mme Blanchard : (essayant de rester professionnelle) Je ne remets pas en cause votre autorité parentale, Madame Rousseau. Je souhaite simplement trouver une solution ensemble pour aider Cindy.
— Isabelle Rousseau : (rire sans joie) Une solution… Vous pensez qu’il existe un manuel pour gérer les adolescentes en crise ? Si vous en avez un, je suis preneuse.
— Mme Blanchard : (hésitante) Le lycée propose des heures de soutien psychologique avec Monsieur Lambert. Peut-être que Cindy pourrait…
— Isabelle Rousseau : (l’interrompt) On a déjà essayé. Elle a séché le rendez-vous. Deux fois.
— Mme Blanchard : (silence embarrassé) Je vois…
— Isabelle Rousseau : Non, vous ne voyez pas, Madame Blanchard. Avec tout le respect que je vous dois, vous la voyez six heures par semaine, en groupe. Moi, je vis avec cette… cette étrangère qui a remplacé ma fille.
— Mme Blanchard : (sur la défensive) Je comprends que la situation soit difficile, mais mon rôle est avant tout pédagogique. Si Cindy continue à ce rythme, elle risque le conseil de discipline.
— Isabelle Rousseau : (exaspérée) Et vous croyez que ça va l’aider, un conseil de discipline ? Qu’est-ce que vous proposez concrètement ?
— Mme Blanchard : (ton las) Je propose qu’on se voie, toutes les trois. Peut-être qu’ensemble…
— Isabelle Rousseau : (amère) Elle ne viendra pas. Ou alors elle viendra et restera muette, avec ce regard… ce regard qui vous fait sentir comme la pire mère au monde.
— Mme Blanchard : (soupir) Écoutez, je peux lui proposer des cours de rattrapage personnalisés pour la physique. C’est ma matière après tout, et elle avait un réel potentiel…
— Isabelle Rousseau : (abattue) Faites comme vous voulez, Madame Blanchard. J’ai essayé les punitions, j’ai essayé la compréhension, j’ai essayé l’indifférence… Rien ne fonctionne.
— Mme Blanchard : (ton professionnel mais impuissant) Nous traversons une période difficile, mais c’est passager. L’adolescence est une phase…
— Isabelle Rousseau : (ironique) Une phase ? Ça fait deux ans que ça dure, cette « phase ». François, son père a abandonné. Il dit que c’est normal, que c’était pareil pour sa sœur. Qu’il faut attendre que ça passe.
— Mme Blanchard : Parfois, c’est effectivement le cas…
— Isabelle Rousseau : (voix qui se brise légèrement) Et si ça ne passe pas ? Et si elle rate son avenir à cause de cette… cette « phase » ?
— Mme Blanchard : (gênée) Je… je ne sais pas quoi vous dire, Madame Rousseau. Je ne suis pas psychologue.
— Isabelle Rousseau : (résignée) Personne ne sait, apparemment. Ni les parents, ni les professeurs, ni les psys…
— Mme Blanchard : (essayant de conclure) Je vais quand même lui proposer ces cours de rattrapage. Et je resterai vigilante en classe.
— Isabelle Rousseau : (fatiguée) Merci pour votre appel, Madame Blanchard. Je vais… je vais essayer de lui parler à nouveau ce soir.
— Mme Blanchard : (professionnelle jusqu’au bout) N’hésitez pas à me recontacter si besoin. Bonne journée, Madame Rousseau.
— Isabelle Rousseau : (dans un souffle) Bonne journée…
Les deux femmes raccrochent simultanément, chacune restant un moment immobile, le téléphone à la main, le regard vide avec le sentiment partagé d’avoir échoué, encore une fois. Yvette Blanchard quitte précipitamment la salle des professeurs : la directrice de l’Ehpad où Eugénie, sa mère, vient d’être admise veut la voir de toute urgence.
ACTE IV
Le bureau de la directrice de l’Ehpad est impeccablement rangé, à l’exception d’un dossier ouvert sur lequel est inscrit en gros caractères BLANCHARD Eugénie. Une tasse de café refroidit, intacte. Adèle Ferrand-Gonthier, quinquagénaire au chignon serré et au tailleur anthracite, se tient droite derrière son bureau. Ses doigts tapotent nerveusement le bois ciré lorsque trois coups secs résonnèrent à la porte.
— Adèle : Entrez.
Yvette Blanchard pénètre dans la pièce, elle porte un manteau beige qu’elle n’a pas pris le temps d’enlever. Son visage trahit l’inquiétude et la fatigue.
— Adèle : Madame Blanchard, merci d’être venue si rapidement. Je vous en prie, asseyez-vous.
Yvette s’installe sur le bord de la chaise, tendue.
— Yvette : Votre message m’a alarmée, Madame Ferrand-Gonthier. Que se passe-t-il avec ma mère ?
— Adèle (soupirant légèrement) : Je ne vais pas tourner autour du pot. Nous rencontrons de sérieuses difficultés avec Eugénie depuis son admission, il y a trois semaines maintenant.
— Yvette : Des difficultés ? De quel ordre ?
— Adèle (prenant une feuille dans le dossier) : Voyez par vous-même. Votre mère a refusé de prendre ses repas en salle commune six fois sur sept jours, exigeant qu’on les lui serve dans sa chambre. Elle a insulté deux aides-soignantes qui l’encourageaient à participer aux activités. Elle refuse catégoriquement de respecter les horaires de douche et…
— Yvette (l’interrompant) : Ma mère a toujours été indépendante. C’est normal qu’elle ait besoin de temps pour s’adapter !
— Adèle (le ton plus ferme) : Madame Blanchard, permettez-moi d’être directe. Nous accueillons régulièrement de nouveaux résidents et comprenons parfaitement le temps d’adaptation nécessaire. Mais le cas de votre mère dépasse largement ce cadre.
Elle sort une autre feuille du dossier.
— Adèle : Hier, elle a exigé qu’une aide-soignante repasse tous ses vêtements, y compris ses sous-vêtements, en prétendant qu’ils sentaient « l’hôpital et la mort ». Elle a ensuite demandé à ce qu’on lui serve du champagne au dîner, et quand on lui a expliqué que ce n’était pas possible, elle a renversé son plateau-repas.
— Yvette (rougissant) : Je… je suis désolée. Mais vous comprenez, elle vivait seule dans son appartement depuis la mort de mon père, il y a quinze ans. Ce changement est brutal pour elle.
— Adèle : Je comprends parfaitement, mais notre personnel n’est pas là pour subir des caprices ou des humiliations. Ce matin, elle a refusé de prendre ses médicaments, les a jetés par terre, puis a accusé l’infirmière de vouloir l’empoisonner.
Un silence lourd s’installe.
— Yvette (la voix tremblante) : Que voulez-vous que je fasse, au juste ?
— Adèle : J’aimerais que vous parliez sérieusement avec votre mère. Nous avons essayé toutes les approches possibles : la douceur, la fermeté, la négociation… Elle ne nous écoute pas. Peut-être vous écoutera-t-elle.
— Yvette (avec un rire nerveux) : Ma mère ne m’a jamais écoutée de ma vie, Madame Ferrand-Gonthier.
— Adèle (le regard dur) : Dans ce cas, nous devrons envisager d’autres solutions.
— Yvette (soudain inquiète) : Quelles autres solutions ?
— Adèle : Je ne vous cache pas que si son comportement ne s’améliore pas, nous devrons reconsidérer sa place dans notre établissement. Il existe des structures plus… adaptées aux personnes présentant des troubles du comportement.
— Yvette (se levant brusquement) : Des troubles du comportement ? Ma mère n’a pas de troubles du comportement ! Elle est simplement… (sa voix se brise) Elle est simplement malheureuse d’avoir dû quitter son chez-soi.
— Adèle (avec une douceur calculée) : Je comprends votre émotion, mais nous devons penser à l’ensemble de nos résidents et à notre personnel. Votre mère crée une atmosphère tendue pour tout le monde.
— Yvette : Avez-vous essayé de comprendre ce qu’elle vit ? Elle a tout perdu : son indépendance, son appartement, ses habitudes…
— Adèle (froidement) : Madame Blanchard, tous nos résidents ont vécu cette même rupture. La différence est que la plupart finissent par l’accepter et s’adapter.
— Yvette (la voix montant) : Ma mère n’est pas « la plupart des résidents » ! Elle a toujours été… difficile, je vous l’accorde. Mais c’est aussi une femme qui a traversé la guerre, qui a élevé trois enfants presque seule pendant que mon père travaillait à l’étranger. Elle mérite un peu de patience !
— Adèle : Nous avons été patients, Madame Blanchard. Trois semaines de patience. Notre personnel est à bout.
Un silence pesant s’installe à nouveau.
— Yvette (plus calmement) : Je vais lui parler. Aujourd’hui même. Mais j’aimerais aussi que vous fassiez un effort. Ma mère adore la lecture, pourquoi ne pas lui proposer de s’occuper d’un coin de la bibliothèque ? Elle se sentirait utile.
— Adèle (hésitante) : Ce n’est pas prévu dans notre organisation…
— Yvette (insistant) : Justement ! Elle a besoin de sentir qu’elle existe encore en tant que personne, pas juste en tant que… résidente numéro 42.
— Adèle (après réflexion) : Je peux en parler à l’animatrice. Mais en échange, j’attends de vous que vous soyez ferme avec votre mère. Elle doit comprendre qu’il y a des règles ici.
— Yvette (soupirant) : Je ferai de mon mieux. Puis-je la voir maintenant ?
— Adèle (consultant sa montre) : Elle doit être dans sa chambre. Elle a refusé de participer à l’atelier cuisine de ce matin.
Yvette se dirige vers la porte, puis se retourne.
— Yvette : Une dernière chose, Madame Ferrand-Gonthier. Ma mère n’est pas un problème à résoudre. C’est une personne qui souffre.
Sans attendre de réponse, Yvette quitte le bureau, laissant Adèle seule avec le dossier ouvert d’Eugénie Blanchard. Elle reste figée, ne sachant pas ce qu’elle doit faire… Une grande fatigue, comme si un poids lui tombait sur la nuque. Elle pousse un profond soupir. Son regard erre sur le bureau, fixe un instant un cadre renfermant la photo de sa petite fille Cindy, au sourire contraint mais plein, entourée de ses parents, Isabelle et François Rousseau.
Illustrations : (en médaillon et dans le billet) Images origine internet.
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