Patrick Corneau

Dans un article assez bien tourné sur Nathalie Sarraute (1900-1999) dans La Nouvelle Quinzaine Littéraire (avril 2020) Jean Daive souligne une certaine malveillance prégnante dans l’art d’écrire de cette figure du Nouveau Roman et participant à la réussite de ce dernier : « Nathalie Sarraute était habitée par un esprit guerrier et belliqueux, par une méchanceté rare qu’elle dissimulait avec talent et sans doute que certains journalistes arrivaient à piéger. » Il ajoute : « Cette qualité de méchanceté créatrice, je l’ai retrouvée chez le peintre Balthus. Celui-ci me répétait : « La méchanceté sauvegarde la création. Regardez-moi. Regardez mon âge. » Puis Jean Daive revient à Nathalie Sarraute faisant remarquer au passage qu’elle est morte à 99 ans : « J’insiste. Elle travaillait dans les cafés, le matin. L’après-midi, elle suscitait des rencontres chez elle ou chez des amis et elle cherchait à entendre, voire à provoquer des paradoxes, des ambiguïtés, des conflits, des rumeurs, des embrouilles. Et toutes les trames romanesques font état de cette disjonction. »

Ces réflexions sur le rôle de la méchanceté comme énergie créatrice, comme moteur littéraire (et facteur de longévité donc) ne manquent pas d’interpeller. On savait depuis Nietzsche que le ressentiment est une formidable énergie ayant pouvoir de revisiter et reclasser toutes les valeurs établies de la culture et s’imposer aussi comme puissant agent de critique sociale (la colère tout autant que le ressentiment ne doivent-ils pas être comptés au nombre des énergies renouvelables ?)

On n’a pas assez réfléchi sur cette veine littéraire dans laquelle circule le sang vivifiant de la méchanceté – une malveillance qui peut être fruste ou raffinée comme la pratique de la pointe venimeuse dans la vie de cour sous Louis XVI si magistralement illustrée par le film Ridicule* de Patrice Leconte. Il y a un art et une tradition française de la satire vengeresse et de la diatribe saignante occultés aujourd’hui par les flots de proses sucrées que le « politiquement correct » nous sert à satiété pour de bien-pensants et lénifiants motifs (droits de l’homme, éthique du care, de la résilience, etc.). Déjà Gide nous avait alerté avec sa formule, souvent citée approximativement, et qui disait précisément que « c’est avec les beaux sentiments que l’on fait la mauvaise littérature. » Ce qui ne veut pas dire non plus que beaucoup de méchanceté fasse de la grande littérature. Mais de fait, la littérature méchante existe et l’on n’a pas attendu Fabrice Luchini et sa découverte de Jean Cau pour le savoir.

Si Jean Cau est un maître en l’espèce, Philippe Muray ne démérite pas, ce dernier étant peut-être encore plus vif dans le sarcasme (mais il faut admettre que le contemporain l’y porte). Reconnaissons qu’il y a des précédents prestigieux et pas moins illustres chez nos granz’écrivains comme j’ai pu le constater en rouvrant l’admirable Anthologie de la prose française établie sur cinq siècles par Suzanne Julliard chez de Fallois**. La matière est riche puisque que l’auteur a jugé utile de faire suivre la prose oratoire qui ouvre le volume d’un chapitre consacré à la prose satirique « car, pour une part, elle apostrophe et invective ». De Rabelais à Muray, en passant par Pascal, La Bruyère, Saint-Simon, Voltaire, Musset, Flaubert, France, Daudet, de Gourmont, Péguy, Bernanos, Mauriac, la satire se révèle – je cite – « en plusieurs occasions une arme redoutable, car ses moyens sont multiples : elle va de la simple caricature, qui amuse aux dépens de sa victime, au réquisitoire dont la verve vise à blesser et terrasser. Elle pratique l’humour, la dérision, la colère contenue, le déchaînement violent, le trait d’esprit acéré et qui fait mouche, décoché par le lettré, la fausse naïveté pratiquée par le même, la grossièreté voulue, la truculence d’origine populaire, mais aussi la parodie savante. »

Tout cela est bien évidemment délicieux à lire mais le nec plus ultra de la « vacherie littéraire », Suzanne Julliard nous le réserve très malicieusement en une sorte de supplément qu’elle a intitulé « Final ! » qu’elle justifie ainsi : « les textes qui précèdent l’ont assez montré : la diatribe antique, la truculence latine, n’ont rien perdu de leur force, même si notre littérature a mis également en œuvre toute une gamme de procédés satiriques plus subtils et plus acérés. Cependant on ne peut lire sans surprise ce qui va suivre : c’est un choix de jugements à l’emporte-pièce sur la littérature française du XVIe siècle à nos jours pris dans le Journal de Paul Claudel. »
Tiens, tiens, Paul, vraiment ?
Je ne résiste pas à l’envie de vous donner en deux livraisons l’intégralité de ce montage de citations extraites du Journal qui relèvent à la fois du registre de la critique et surtout de la satire. La force comique des jugements de Claudel est indéniable, surtout par ses excès – si puérils parfois qu’on ne puisse véritablement y souscrire – mais le génie si magnifiquement atroce de la méchanceté qui s’y déploie procure un plaisir de lecture absolument jubilatoire !

Voici pour Montaigne :
« Fascination exercée sur Pascal par un esprit médiocre et superficiel comme Montaigne » (I, 165).
Il ne ménage pas Corneille ! Après avoir cité les vers de Cinna qui justifient le crime politique, il s’écrie :
« Et voilà la moralité de nos grands classiques ! voilà ce qu’on fait apprendre par cœur à nos enfants ! Cf. le Cid que je trouve en ce qui me concerne un chef-d’œuvre du genre grotesque dans le genre de La Tour de Nesle. La forme est digne du fond ! et il paraît que Corneille est un poète […]. De même Horace. Tout cela est faux, forcé, déclamatoire, théâtral, artificiel. C’est de la littérature de Régent de collège. Polyeucte ne vaut pas mieux. Heureusement que l’ennui est venu rendre toutes ces inepties inoffensives. »
Un peu plus loin, à l’occasion d’une lecture :
« Plaisir à Corneille ! C’est le titre d’un livre de Jean Schlumberger. Cela rappelle l’ascète dont parle Baudelaire « Dans les clous et le crin cherchant la volupté » ! Corneille c’est la morale païenne, encore exagérée par l’emphase espagnole. Tout cela est faux, théâtral, forcé, exagéré jusqu’au ridicule, compliqué artificiel» … (II, 178 et 283).
Ce n’est pas pour épargner Racine :
« Assisté à Bérénice donné par le Th[éâtre] F[rançais]… avec un ennui écrasant. Ce marivaudage sentimental, cette casuistique inépuisable sur l’amour, est ce que je déteste le plus dans la littérature française. Le tout dans un ronron élégant et gris aussi éloigné de notre français vulgaire et gaillard que du turc et de l’abyssin ; c’est distingué et assommant. On parle toujours de la fameuse mesure classique et racinienne, mais tirer 5 actes de cette anecdote, c’est tout de même trop. Le rouet inépuisable des phrases des alexandrins et des dissertations…
« Tout notre théâtre classique est à jeter au scrap heaps*** et le romantique est encore pire ! » (II, 81).
*
« Prêter le flanc au ridicule est la norme idéale. Le ridicule peut tuer dans les sociétés cultivées ou aristocratiques. Dans les sociétés arrivistes et démocratiques, il est la condition nécessaire au développement de la Renommée », Ennio Flaiano.
** Une mine à compléter avec avec l’Anthologie de la Poésie française (dix siècles, plus de cinq cents poèmes), soit en deux volumes une somme idéale pour temps de confinement !
*** au rebut.

A suivre…

Illustrations : L’Intrigue de James Ensor / Éditions de Fallois.

Prochain billet le 4 mai.

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Patrick Corneau