Patrick Corneau

« Les œuvres des grands écrivains du passé sont très belles, même de l’extérieur. Et pourtant, leur beauté visible est d’une laideur consommée comparée à la beauté de leurs trésors cachés qui ne se dévoilent qu’après un travail très long, jamais facile, mais toujours agréable. » Leo Strauss, La persécution et l’art d’écrire.

« Parfois, les bons jours, cela arrive : en parlant, on découvre des choses que l’on ignorait avoir à dire. » Cette remarque de Nicole Krauss peut paraître banale, mais ne l’est pas surtout si l’on remplace « en parlant » par « en écrivant ».

Dans un édifiant documentaire sur les grands singes, le primatologue Frans de Waal commentant la structure des populations de chimpanzés et de bonobos précise qu’elles sont fortement hiérarchisées avec à leur tête un mâle dominant (lui-même « contrôlé » par une femelle âgée dévouée à régler l’ensemble des conflits), que la paix sociale repose très étroitement sur cet ordre et, très discrètement, en baissant la voix, ajoute que la hiérarchisation « protège l’individu ». Ce dernier constat fait sur le ton presque gêné d’une confidence honteuse m’interpelle… … 

« Jamais encore on n’avait dénombré, un an après le déclenchement d’une pandémie, une demi-douzaine de vaccins d’une haute efficacité – mais l’esprit du temps préfère être offensé par le progrès. » Acerbe commentaire de Peter Sloterdijk dans Le Figaro (je crois).

« La malédiction de l’humanité est dans la réalité d’une pomme pourrie dans une corbeille de belles pommes : elle contamine toutes les autres sans que celles-ci, seraient-elles en nombre mille fois supérieur, puissent jamais rendre sa santé au fruit corrompu. » Jean-Pierre Otte 

The one I know the least (Celui que je connais le moins) – dédicace d’un écrivain américain à… son père.

Très imbu non de sa personne mais de sa position de professeur et des titres afférents (hors classe, émérite, palmes académiques, etc.), il est presque ému aux larmes de voir une toute petite mouche parcourir sa main en tous sens, confiante comme si elle était son égale

La journaliste était venue présenter son livre sur la tendance de la mode « moche ». Ce qui était surprenant ce n’était pas la complaisance veule de l’animatrice et des journalistes sur le plateau de l’émission mais le fait que cette « consœur » était non pas laide, mais tout simplement moche. Elle avait la tête non de l’emploi mais du sujet. CQFD en quelque sorte.

Exemple de bêtise contemporaine boboïde : Alain Finkielkraut ayant les yeux humides et la voix chevrotante lorsque son interlocuteur lui confie (très périphériquement) que ses deux fils sont d’ardents supporters du PSG.

Gargarismes d’abstractions (ce que la peinture suscite pavloviennement chez beaucoup d’intellectuels).

Tous ces talk-shows et autres émissions pleines d’experts (pléthore de directeurs de recherche au CNRS et de professeurs à Sciences Po) ne sont là que pour diluer le « tragique de la vie » dans un agréable bavardage qui le rend sinon imperceptible, du moins supportable homéopathiquement.

Délicieuse expression autrefois repérée chez Proust : « Ça m’est tout à fait équilatéral ! ».

Baudelaire. Bicentenaire de sa naissance certes, mais actualité la plus haute : « Ce monde a acquis une épaisseur de vulgarité qui donne au mépris la violence d’une passion. »

Ceux qui jugent « potable » une chose, simplement parce qu’on l’a beaucoup encensée – peut-être trop sans doute – sont blasés. Ceux qui ne peuvent plus apprécier une chose parce qu’elle ne permet plus de se démarquer dans l’opinion sont d’éternels snobs. Il est étrange qu’il faille du courage pour redécouvrir sans aucune gêne la fraîcheur d’un classique et affirmer la persistance de son propre émoi même quand il n’a rien de très original.

Qu’est-ce qu’un “post-catholique” ? Sur le plan du contenu, les doctrines et le discours lui sont devenus quelque peu étrangers. Sur le plan de la forme, le langage lui reste familier au point de ne pouvoir se détacher de la beauté, de la beauté usée de la chrétienté et de ses rituels.

Beckett : « I have never been on a road to somewhere. I have just been on a road. »

Gandhi : il faut conserver toute sa vie des activités humbles. Il tissait. Savoir qu’il a raison.

« Vous devez constamment vous tranquilliser pour que cela reste un peu vivable. Sinon pourquoi partagez-vous toutes ces photos de vacances de votre famille radieuse dans des lieux inondés de soleil ? Qui faut-il tranquilliser en l’occurrence, l’entourage ou vos regrets, et qui sait, votre honte ? » Beau commentaire à notre rage de divertissement (au sens pascalien) dont je n’ai malheureusement pas noté l’auteur.

Il n’est nullement écrit (sauf pour de stupides émissions de télé-réalité) que vivre sous les sunlights en pleine lumière cathodique rende plus heureux ou plus intelligent. Comme l’a dit justement Serge Rachmaninov : « Le talent est un facteur de moindre importance dans l’échafaudage d’une carrière. »

« Je vous dis que je parlerai de la grande découverte que j’ai faite ces jours-ci – la découverte que toutes nos sources de vie spirituelle sont empoisonnées, et que toute notre société repose sur le terrain pestiféré du mensonge. » Henrik Ibsen, Un Ennemi du peuple. 

« Tout jouet a le droit de se briser. » Antonio Porchia 
Tout rêve a-t-il le devoir de se faire briser ?

« Je voulais faire un ‟mauvais livre” tout comme j’avais fait de ‟mauvais films” et du ‟ mauvais art”, parce que lorsqu’on fait quelque chose de travers comme il faut, il en sort toujours quelque chose ». Andy Warhol 

Selon Alexander Kluge, Proust traduit en allemand par Walter Benjamin devient meilleur qu’en français. On dit qu’Heidegger est bien meilleur quand il est traduit. Je connais quelques auteurs brésiliens qui ont gagné en qualité en passant dans notre langue. 

Il était capable d’écrire de belles et nobles phrases sur de grands auteurs classiques sauf qu’à la moindre critique il perdait ses nerfs comme la première midinette venue.

Bévues d’écrivains dont on doute qu’elles soient le résultat de stupides coquilles : C. G. auteur éminemment cultivé écrit que Balzac, sur son lit de mort, réclamait la présence du « docteur Berrichon » !

À force de lire des livres trop intelligents, il avait fini par produire des livres pleins de bêtises intelligentes. Comme si une sorte d’intelligence de l’intelligence plus perspicace et plus simple à la fois prenait un plaisir sadique à rabrouer l’intelligence qui fait la maline en la faisant trébucher : un petit croche-pied bien bête pour la remettre à sa place…  

Dégoûts et des douleurs.

Les mots sont des chevaux sans selle. 

Jean Grenier fait partie de cette catégorie (rare) d’écrivains qui ont appliqué avec art et constance ce conseil de Faulkner: « N’essayez pas de dire au lecteur ce que vous voulez dire, mais faites-le se le dire pour vous. » D’où le peu d’audience de cette sorte d’écrivain.

« Een bloet niet. » (Le Rien pur et nu) Hadewijch d’Anvers.

« Il faut qu’il n’y ait rien pour qu’on y croie ; il faut que « rien ne subsiste » de la chose pour qu’on « marche » ou qu’on écrive. » Cette remarque de Michel de Certeau mérite un temps de réflexion supérieur à celui de sa seule lecture.

Je ne crois pas en Dieu ni l’inverse (!) Mais je crois au ciel, je crois dans le ciel au-dessus de ma tête. Non cette chape qui nous enfermerait dans une prison terrestre mais ce merveilleux écrin perpétuellement changeant qui soulève et soulage mon regard. 
Le ciel nous renvoie à notre être ontologique. C’est pourquoi l’expérience du ciel est si proche de la poésie. Et c’est la raison pour laquelle il est si difficile pour l’homme pressé de lever la tête. C’est pourquoi, la poésie, dans ses plus hautes instances, a toujours l’air d’être à la lisière de la civilisation occidentale, loin de son centre actif qui, de sa force centrifuge, la relègue aux marges.

(Á suivre)

[Ces notes prélevées dans le Grand Chosier de l’auteur n’ont a priori pas de lien(s) entre elles mais le lecteur peut penser le contraire et je ne le démentirai pas…]

Illustrations : En médaillon, Le cri de Munch (Inflatable The Scream Doll Zest For Life) / Photographie ©LeLorgnonmélancolique.

Prochain billet le 14 juin.

  1. J G says:

    Merveilleux florilège ! je ne résiste pas au plaisir d’y ajouter cette formule de Joseph Joubert : « Quand je casse des vitres, je veux qu’on soit tenté de me les payer. »

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Patrick Corneau