Patrick Corneau

« La révélation d’un seul soir m’a rendu inutile le labeur de tous les matins. » Jean Grenier, Ombre et lumière, 1986.

Aperçue dans l’atmosphère poussiéreuse mêlée d’haleines d’une salle de classe, une feuille solitaire qui tremblotait au faîte d’un arbre a éclairé mon destin.

Enfant ardemment silencieux, il écoutait, observait. Sa présence troublait : un glaçon jeté dans un verre de Porto.

Adolescent, mon père me traitait de « grand inutile » ; c’était, je crois, un compliment.

Mes parents accumulaient les albums-photo de famille, ils en avaient toute une collection car notre famille était dite « nombreuse ». Un jour – il n’y a pas si longtemps – je me suis rendu compte que j’y étais très peu présent. Ce fut comme une révélation.

Mon père qui n’était pas particulièrement sociable – il était d’une compagnie très agréable avec ceux qui lui ressemblaient… – avait quelques qualificatifs bien sentis à l’égard des médiocres : peigne-cul, belou, branquignol, pèquenot, minus-habens… Certaines de ces injures (assez datées il est vrai) me viennent spontanément à la bouche quand je suis au volant. C’est dire combien l’habitacle d’une automobile appelle le monde des cavernes et les régressions « bas du front » du cerveau reptilien.

Après son léger AVC ma mère était heureuse comme un animal qui ne regrette rien, ni ne prévoit rien. La maladie l’assignait à résidence dans une immobilité grabataire et un éternel présent. Donnant l’impression de vivre dans un corps et un monde qui n’étaient plus tout à fait les siens, elle acceptait. Je doute que ce bonheur « animal » soit humainement soutenable. Jusqu’à la fin, « présente ailleurs », elle supporta ce désastre avec constance et dignité.

Incuriosité, peur d’être indiscret ou indélicat, manque de courage pour aborder certains sujets intimes ou fâcheux : des questions à mes parents, sur eux-mêmes, sur leurs vies me taraudent depuis peu. Maintenant c’est trop tard, je ne saurai jamais, même penché sur leur tombe toute une nuit… Ces silences définitifs creusent encore plus douloureusement l’Absence.

Une de mes tantes avait pour habitude de nous répéter « Tu t’organises ! » quel que soit le sujet de la conversation ; l’encouragement à faire face au « métier de vivre » avec cette injonction platement petite-bourgeoise m’agaçait et inconsciemment m’incitait à succomber aux attraits les plus « désorganisés » de la vie.

Mon neveu vient d’entrer dans une grande école de commerce. La dernière fois que je l’ai vu, il était en classes préparatoires et lisait Harry Potter – aujourd’hui il lit les mémoires de Barak Obama et rêve de gagner des Bitcoins.

Lorsqu’à la fin d’un repas je l’ai vue finir son pot de crème-dessert en raclant les parois millimètre par millimètre de bas en haut avec sa cuillère pour en extraire le moindre reste, son entière complexion m’apparut lumineusement et tout ce que je savais de cette parente me fut rétrospectivement confirmé. Il y a des paroles qui trahissent, il y des gestes qui tuent.

Les seules questions qu’on lui posait portaient sur le jour, l’heure de son arrivée et puis le jour, l’heure de son départ. Entre ces bornes, il était transparent.

Les familles sont de vastes caisses de résonances d’où tout peut surgir. Plus elles sont grandes plus elles sont régressives. Ce sont des prétoires, des bureaux de doléances où les narcisses fleurissent – chaque bouche est pleine de aimez-moi ! Elles supportent mal le regard clinique qu’un de leur membre leur renvoie car il vient perturber un état homéostatique durement acquis dont le principe est « surtout pas de vagues ! ».

À mesure que l’on avance en âge notre rapport au monde devient asymétrique, forcément asymétrique et tout ce vient de lui, quel qu’il soit, du fait de ce décalage grandissant, nous désarçonne. Jusqu’à la chute, la vraie, la définitive.

Le « coup de vieux » absolu, définitif, ce fut lorsqu’en discutant avec mes étudiants, ils me signalèrent d’un air très dégagé que c’étaient leurs grands-parents qui avaient connu Mai 68

Quand on a compris (admis) que le métabolisme est plus fort que la volonté, on accepte la mélancolie. Avec mélancolie.

Tel Sisyphe il aura roulé et remonté son surmoi toute sa vie.

Il n’entend pas la musique, ne voit pas la peinture : parce qu’il veut COMPRENDRE. Autant traire un bœuf ! La musique, la peinture ignorent ceux qui s’acharnent à vouloir les comprendre.

La « concupiscence des yeux » dont parle Pascal est sans conteste ce qui infusait le lourd contentieux de son amour-haine de l’image. Sous l’iconophilie affichée, revendiquée, on devinait le continent immergé d’une foncière, inaliénable, terrible iconophobie.

« Finalement, nous maintenons le Sens » déclara-t-il sobrement à la fin de la conversation. Soudainement, j’eus honte de ce j’avais pu dire. 

Quel type de bêtise préférez-vous ? La bêtise savante et raffinée de Bouvard et Pécuchet – qui ne sont pas tant des idiots que des esprits faux – ou la « bêtise probe des simples » (Musil), celle des gens qui, comme Félicité, n’ont pas inventé l’eau tiède mais ont le cœur sur la main ? 
Lourd silence de Monsieur Teste…

« Herméneutique de la réticence », ainsi a-t-on nommé l’œuvre de Nicolás Gómez Dávila. Aurai-je la présomption de dire que cette formule définit parfaitement la sorte d’entregent que, par nature, j’entretiens un peu avec les choses, beaucoup avec les bêtes, passionnément avec les hommes ?

La fameuse « inadéquation entre soi et soi » (Derrida) : ce conflit tellement essentiel pour l’art en général et la musique en particulier. J’ai envie d’ajouter entre l’œil et le lorgnon, entre la lucidité et la mélancolie… 

Soudain, après une éternité de marasme faut-il supposer, les notes in-ouïes du saxophone de John Coltrane fouettées par les cymbales d’Elvin Jones provoquèrent en lui un trou noir mental. Son espace-temps fut fracturé. Les stades esthétiques, éthiques et religieux de Kierkegaard s’alignèrent comme des planètes pour l’attirer dans ce vortex monstrueusement doux. A Love Supreme. Quelques cinquante ans plus tard, de cette déflagration hyper-sensorielle, il perçoit toujours les ondes puissantes. Elles le portent et l’accompagnent vers une destination où sont abolies ces plaies béantes que les livres nomment faute de mieux le néant, la passion et l’oubli.

Mettre les voiles. Quand j’écris, je prends congé. Du temps, de moi-même. J’écris pour ne pas faire partie du reste, pour moins en faire partie.

« On n’a pas eu besoin de me parler de la vanité du monde : j’en ai senti mieux que cela, la vacuité. » Jean Grenier 

[Ces notes prélevées dans le Grand Chosier de l’auteur n’ont a priori pas de lien(s) entre elles mais le lecteur peut penser le contraire et je ne le démentirai pas…]

Illustrations : En médaillon, Le cri de Munch (Inflatable The Scream Doll Zest For Life) / Photographie ©LeLorgnonmélancolique.

Prochain billet le 18 juin.

  1. Breuning Liliane says:

    C’est magnifique, Monsieur Corneau! Je ne saurais dire à quel point je suis touchée par certaines choses que vous écrivez. Quand un homme se révèle – comme vous le faites – c’est bouleversant.

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Patrick Corneau