Patrick Corneau

Patrick aime beaucoup !Aimant fureter parmi les livres qui déconcertent parce qu’ils déplacent la frontière même de ce que nous appelons “penser”, j’avoue n’avoir pas été déçu par L’Œil du jaguar. Voyage philosophique au cœur de la conscience, de Sophie Swaton. Ce livre inclassable appartient à la catégorie exogène et donc rare d’ouvrages où la rigueur intellectuelle accepte de se risquer dans l’inconfort du mystère. 
Philosophe et économiste reconnue pour ses travaux sur la transition écologique, Sophie Swaton nous livre ici un récit d’expérience à la première personne, mêlant rencontres chamaniques, visions et phénomènes extrasensoriels à une réflexion exigeante sur la nature de la conscience.
Tout commence par une scène de bascule : en Amazonie, face à un chaman du peuple Huni Kuin, l’autrice voit surgir dans son regard l’œil d’un jaguar. Cette vision inaugurale, qui pourrait n’être qu’une hallucination, agit comme un déclic. Rassurée par le corps médical sur sa santé mentale, elle choisit d’enquêter philosophiquement sur ce qui lui arrive. Ce qu’elle croyait être une perturbation devient un point de départ : et si ces “réalités non ordinaires” – télépathie, perception des plantes, communications subtiles – n’étaient pas simples illusions, mais l’indice d’une conscience élargie ?
Sophie Swaton ne se réfugie pas dans l’ésotérisme. Sa démarche, tout en restant audacieuse, demeure celle d’une chercheuse formée à la rigueur de l’Université : elle interroge, confronte, doute. Ce qu’elle met en procès, c’est moins la science que la forme de rationalité qui la gouverne. Elle dénonce ce qu’elle nomme la « fiction de la raison découpante », cette manière propre à l’Occident de segmenter le réel, de le disséquer jusqu’à en perdre la continuité. S’inspirant de Spinoza et de Bergson, elle plaide pour une redécouverte du “flux vital commun”, ce continuum du vivant dont notre raison utilitaire nous aurait séparés. Sa démarche philosophique rejoint celle d’Arnaud Villani traversant la philosophie occidentale à la recherche d’une pensée du corps et du mouvement, d’une sagesse incarnée où la raison se fait chair. J’ai aussi pensé à une proximité d’attitude avec le travail de l’anthropologue François Laplantine.
À travers son propre désarroi, Sophie Swaton pose une question essentielle : que reste-t-il de la pensée lorsque la raison rencontre ses limites ? Son livre est une invitation à rouvrir l’espace de l’intuition, de l’imagination, de cette faculté d’écoute qui permettrait d’entendre ce que le vivant nous dit encore – ou tente de nous dire. L’enjeu n’est pas secondaire : dans un monde où la crise écologique manifeste l’échec de notre relation au réel, peut-être faut-il apprendre à “penser avec” plutôt qu’à “penser sur” qui risque de déboucher sur un “penser contre”.
L’ensemble de la critique a salué la sincérité et la justesse de cette entreprise. Tous les commentateurs soulignent l’élégance d’une écriture fluide, à la fois limpide et habitée, où alternent phrases brèves et méditations longues. Je le confirme, Swaton ne cherche pas à convaincre, mais à partager un vertige. Sa langue respire, on prend un réel plaisir à la lire : elle sait ménager la distance entre la narration de l’expérience et la réflexion qu’elle appelle. D’évidence, on voit l’émergence d’une “philosophie incarnée”, plus attentive aux vibrations du monde qu’aux abstractions scolastiques.
Mais cette ouverture n’est pas sans risques. À vouloir conjuguer témoignage personnel, analyse philosophique et cosmologies autochtones, le livre frôle parfois le syncrétisme. Les rationalistes regretteront l’absence de démonstration classique : point d’hypothèse, point de réfutation, point de protocole expérimental. L’argument repose sur la conviction, non sur la preuve. D’autres pointeront la fragilité de la démarche face au soupçon d’appropriation culturelle : peut-on, en simple visiteuse, effleurer les traditions chamaniques et prétendre en saisir la profondeur ?
Il reste que L’Œil du jaguar ne prétend pas livrer une doctrine, mais une traversée. C’est un livre de seuils : entre raison et intuition, Occident et Amazonie, science et poésie. Car le mérite de Sophie Swaton est d’accepter le tremblement : celui d’une pensée qui reconnaît enfin qu’elle ne maîtrise pas tout. La philosophe se fait ici témoin d’un basculement intérieur dont elle tire une leçon universelle : l’humain n’est peut-être qu’un mode parmi d’autres d’une conscience plus vaste, à laquelle nous avons oublié de prêter l’oreille.
Reste à savoir si cette oreille saura écouter. Sophie Swaton, en tout cas, ouvre un champ. Qu’on y voie une aventure spirituelle ou une hypothèse écologique, son geste a le mérite d’exister – et d’obliger chacun à se situer. On peut refermer le livre en sceptique, ou bien consentir à cette suspension du jugement qu’il appelle : celle qui permet, ne serait-ce qu’un instant, de sentir à nouveau battre le cœur du monde.
Aimant le pas de côté culturel et la confrontation des regards, le brésilianiste en moi a trouvé son compte dans ce livre écrit dans les marges des genres établis, aux confins de l’anthropologie et de la littérature. L’Œil du jaguar est un essai inattendu, déroutant, parfois déséquilibré, mais essentiel : car il rappelle que la philosophie, pour peu qu’elle ose se défaire de ses certitudes, interroger ses limites en s’ouvrant à la littérature et à la poésie, peut encore être une expérience du vertige – et, peut-être, une forme d’amour du réel.

Patrick aime assezPublier aujourd’hui L’Éclatante Beauté de Sally, dans la collection “Le Rouge & le Noir”, la bannière fictionnelle d’Arfuyen et dans la traduction vive de Paul Decottignies, c’est redonner voix à l’un des romans les plus impertinents d’Elizabeth von Arnim, ici au sommet de sa verve satirique et de sa façon très anglaise d’accorder la drôlerie à l’acuité morale. Sally – Salvatia Pinner, fille d’un modeste épicier – possède une beauté telle qu’elle détraque les boussoles  : pères affolés, maris protecteurs, “pédagogues” pygmalionesques, tous veulent la polir, l’élever, la corriger, comme si la grâce devait passer par les fourches caudines du bon ton. Le roman raconte précisément ce dressage social et la résistance instinctive d’une jeune femme qu’on voudrait faire parler et se tenir “comme il faut”, alors que sa seule présence – lumineuse, indocile – met à nu la comédie des convenances. L’éditeur le résume d’une formule juste  : “une telle beauté alliée à la lucidité est une malédiction”  ; et la “folle cavalcade” qui s’ensuit tourne peu à peu les manipulateurs en marionnettes d’eux-mêmes, Feydeau n’étant jamais loin.  Ce qui frappe, à la lecture, est l’intelligence du dispositif  : Elizabeth Von Arnim feint la bluette, adopte le pas léger de la fable – nombre de lecteurs anglais ont parlé d’un “fairy tale for adults” – mais c’est pour mieux faire saillir, par contraste, l’âpreté du monde social, le fétichisme du paraître et le mépris de classe. Sous le charme des situations, on rit, souvent aux éclats, tant l’autrice a l’art de pousser chaque travers jusqu’au point d’absurde  ; puis, soudain, l’on éprouve une pointe de douleur devant la naïveté qu’on exploite, la voix qu’on étouffe, la mémoire qu’on efface pour “faire bien”. Cette double tonalité – farce limpide et mélancolie morale – a été notée par les lecteurs contemporains de l’autrice  : roman “glorieusement drôle” et “purement farcesque”, oui, mais aussi “crève-cœur” dans ce qu’il dit de la beauté vénérée et instrumentalisée.  À l’arrière-plan, Pygmalion sert de modèle inversé  : au lieu de métamorphoser la “créature” en dame accomplie, le roman montre comment ceux qui prétendent la façonner finissent, eux, façonnés par ce qu’ils admiraient sans le comprendre  ; l’éducation devient une entreprise d’effacement, et l’ascension sociale un théâtre où la langue elle-même – prononciations, tournures, citations apprises – fonctionne comme instrument de domination. Tout commence par l’ébahissement masculin (“Oh, comme vous êtes belle !”) et finit en colère, parce que la beauté qui ne se soumet pas devient scandale.  D’où la modernité du livre  : derrière la grâce des scènes, Elizabeth Von Arnim construit une machine à démystifier les manières de classe et les paniques sexistes  ; elle le fait sans prêche ni mot d’ordre, par la seule précision d’un comique d’observation qui rappelle l’ironie claire des moralistes, avec ici une pincée d’Austen et, une mécanique de vaudeville finement crantée. On comprend ainsi pourquoi les lectrices et lecteurs anglophones qui l’ont redécouvert ces dernières années y voient l’un de ses textes les plus drôles et les plus inattendus  : l’intrigue file, les types se démasquent, et l’on sort éclairé sur la façon dont une société fabrique des idoles pour mieux discipliner, conditionner celles et ceux qu’elle prétend célébrer. 
Cette première publication française, qui prolonge la belle entreprise d’Arfuyen de rouvrir un pan méconnu de l’œuvre (commencée en 2024 avec Un été en montagne), tombe à point  : elle restitue un roman où l’esprit, la musique de la phrase, le pas de côté constant de l’autrice, offrent ce mélange rare de plaisir de lecture et de lucidité morale – un charme qui ne se dément pas, et qui, sous l’éclat de l’insolente beauté de Sally, nous touche encore. 

Patrick aime assezIl arrive que la littérature, lasse d’elle-même, se souvienne soudain de ses origines : non plus le récit comme démonstration, mais la parole comme source, la phrase comme espace d’éveil. Tel est le pari de Michel Lamart dans Le terrain vague, sous-titré “en mémoire d’Île” et présenté comme “roman-poème”, roman singulier donc que Daniel Leuwers, dans une préface lumineuse, définit comme une forme qui ne cherche ni à séduire ni à convaincre, mais à respirer, à frôler la limite où le sens se défait pour devenir musique.
Le terrain vague du titre n’est pas seulement un lieu géographique, c’est une métaphore de la condition poétique elle-même : un espace indéterminé, ouvert, encore vierge de toute clôture narrative. Michel Lamart y installe son héroïne, Claire, jeune fille d’une banlieue grise, dont la candeur inquiète résiste aux formes convenues du réel et du langage. Autour d’elle gravitent une mère fragilisée par l’alcoolisme, une amie trop encline à se perdre, et un inconnu silencieux – “Île” – qui incarne la part énigmatique, quasi initiatique, de l’existence. Peut-être une projection de l’auteur-narrateur – on ne saura pas et c’est tant mieux. Entre eux se tisse une partition de murmures, d’attentes, de fuites et d’approches : tout un théâtre du seuil, où le roman s’écrit à mesure qu’il se désécrit.
Michel Lamart refuse la posture du romancier tout-puissant. À la manière d’un Diderot sans dogmatisme, il se glisse dans les interstices de sa fiction, en laisse voir les coutures, les hésitations, les bifurcations. Il se défie des engrenages de l’intrigue comme des illusions de l’amour, ces pièges où tant de romans se referment bêtement. Le sien, au contraire, se déploie en fugue – il s’éloigne du récit pour rejoindre le chant, et du chant pour rejoindre le silence.
Ce terrain vague devient ainsi le lieu d’une expérience intérieure, d’une traversée de la parole. Claire apprend que les mots peuvent mentir, mais aussi qu’ils peuvent sauver – à condition de les réinventer. Dans cette quête, elle rejoint la lignée des figures féminines qui cherchent, non à parler, mais à se trouver une voix : non pas l’éloquence, mais l’écoute. Et l’inconnu qu’elle nomme “Île” n’est autre que cette part d’elle-même où se loge la mémoire, la perte, l’oubli et où se cherche une ipséité – ce qu’on pourrait appeler, avec Valéry, la douceur d’être au plus près de soi sans savoir qui l’on est.
L’écriture de Michel Lamart, souple, allusive, toujours sur le fil, semble en équilibre entre prose et poème. Elle emprunte à la première, la matière du monde – à la seconde, son souffle et sa lumière. Loin de toute complaisance réaliste, elle transforme le quotidien en résonance symbolique. Ainsi, la HLM devient chambre d’échos, le terrain vague un miroir d’âme, et les mots – souvent répétés, déplacés, ressassés – des vagues qui viennent et reviennent mourir sur la grève du silence.
Daniel Leuwers, lecteur éminent de poésie contemporaine, souligne à juste titre que Le terrain vague n’est pas tant un roman “sur” la poésie qu’un roman “de” poésie : il ne parle pas du poème, il le pratique, il le vocalo-prosaïse. Dans la mouvance d’un Cendrars ou d’un Supervielle, Lamart fait du départ, de la dérive, de l’oubli même, les conditions de la beauté. Le livre s’achève sur cette réconciliation entre mémoire et effacement – l’acceptation du flou comme forme supérieure de la clarté. On est de ce fait, fort loin d’un “roman expérimental” dans la mouvance de feu le Nouveau roman de la fin des années cinquante…
On pourrait dire, en paraphrasant Leuwers, que Michel Lamart ne cherche pas à “faire roman”, mais à “laisser advenir” un texte. Le terrain vague nous rappelle qu’un roman n’est pas toujours un territoire à conquérir ; il peut être, plus subtilement, un lieu à habiter, à écouter, à traverser. Et que la poésie, loin d’être un ornement, en est peut-être la respiration essentielle – ce point d’équilibre où le langage s’efface pour mieux dire la vie. J’ai aimé les nombreuses et rugueuses digressions où les formes mineures (lieux, objets) sont réhabilitées face à l’oubli ou l’indifférence d’une société noyée dans l’abondance – laquelle lui a fait perdre toute signification (Le nombre est l’ennemi du sens. La saturation est la censure la plus efficace.”)
Un livre discret, exigeant, au seuil du poème donc, mais d’une rare justesse : il donne à la littérature sa chance d’être encore une aventure de l’esprit, non un banal produit de la narration et encore moins un consommable “produit éditorial”.

Patrick aime beaucoup !Il y a des anniversaires qui ne relèvent pas du folklore mais de la fidélité. À l’occasion des 120 ans de la loi de 1905, la revue Humanisme (éditée par le Grand Orient de France) consacre un hors-série d’une ampleur rare à ce texte fondateur de notre pacte républicain. Séparer pour unir : le titre dit tout – la tension féconde entre distance et fraternité, entre liberté et lien commun.
Coordonné par Jean-Pierre Sakoun, ce volume réunit plus de quarante contributeurs, historiens, philosophes, juristes, écrivains, tous soucieux de restituer à la laïcité sa profondeur spirituelle, sa complexité historique et sa portée universelle. Des figures telles que Catherine Kintzler, Philippe Raynaud, Francis Wolff, Nathalie Heinich, Richard Malka, Boualem Sansal ou Kamel Daoud composent un ensemble d’une rare cohérence intellectuelle.
On y revisite la naissance de la laïcité française, son enracinement dans les luttes de la IIIᵉ République, ses défis contemporains – du “wokisme” aux crispations identitaires (Nathalie Heinich), de l’école à l’égalité femmes-hommes, de la liberté de blasphémer (Richard Malka et Gérard Biard) aux perspectives internationales. Loin des anathèmes et des slogans, la revue déploie une pédagogie de la nuance : une défense éclairée de la liberté de conscience, de l’universalité des droits, de l’équilibre entre raison et foi.
Ce numéro n’est pas un manifeste de plus : c’est un travail d’intelligence collective, une œuvre de clarification à contre-courant du vacarme idéologique et des caricatures qui brouillent le débat (on sait d’où elles viennent). “Séparer pour unir” rappelle que la laïcité n’est ni une arme de combat ni une nostalgie, mais une éthique de coexistence – la seule peut-être qui permette encore de penser l’universel dans un monde fragmenté.
Un hors-série dense, lumineux à lire comme on relit un texte fondateur, non pour le célébrer mais pour le comprendre – et le faire vivre. Il sera suivi dans les mois à venir par deux autres livraisons : sur le racisme et sur l’identitarisme.
En contrepoint, le numéro 349 du mois de novembre, intitulé “Antisémitisme !”, vient frapper à la porte du présent. Coordonné par Aline Girard, il s’attaque sans détour à la résurgence d’une haine que l’on croyait reléguée. Dans un sommaire rassemblant des plumes prestigieuses, Pascal Ory, Dominique Schnapper, Pierre-André Taguieff, Vincent Duclert, François Rachline ou encore Frédéric Dabi analysent ses métamorphoses, ses avatars numériques, son emprise sur l’imaginaire collectif. Entre histoire, sociologie et politique, ce numéro dresse un diagnostic lucide : celui d’un mal qui, chaque fois qu’on le croit disparu, se reconfigure dans l’ombre des crises et des réseaux.
Ces deux livraisons d’Humanisme forment ainsi un diptyque essentiel : la première rappelle ce qui fonde la “res publica”, la communauté politique, la seconde dénonce ce qui la corrompt. Ensemble, elles réaffirment la vocation même de la revue : faire de la pensée un rempart, et de la fraternité une conquête. Des numéros à lire, à partager, à méditer – pour ne pas laisser se refermer les portes de la conscience.

L’Œil du jaguar. Voyage philosophique au cœur de la conscience de Sophie Swaton, prélude de Marc Alexandre Oho Bambe, Coll. “Voix de la Terre”, éditions Actes Sud, 2025 (23 €, numérique 17 €).
L’éclatante beauté de Sally de Elizabeth von Arnim, traduction de Paul Decottignies, Coll. “Le Rouge & le Noir”, éditions Arfuyen, 2025 (21€)
Le Terrain vague – (en mémoire d’Île) de Michel Lamart, préface de Daniel Leuwers, éditions Unicité, 2025 (14€).
Séparer pour unir – La force de la loi de 1905, Hors-série de la revue Humanisme, éditions Conform, 2025 (19€). Humanisme N°349 – “Antisémitisme !” (17€ – à commander sur le site de l’éditeur). LRSP (livres reçus en service de presse).

Illustrations : (en médaillon) photographie ©️Lelorgnonmélancolique. Dans le billet : éditions Actes Sudéditions Arfuyenéditions Unicitééditions Conform.

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