Patrick Corneau

Pour Richard Prasquier

Dans l’exposition “John Singer Sargent – Éblouir Paris” au musée d’Orsay, un majestueux tableau de 1882 (“Les Filles d’Edward Darley Boit”) fait vaciller la belle assurance mondaine du peintre : cette vaste salle où quatre enfants – simples figures picturales, plutôt que des personnes réelles – se tiennent comme dispersées dans un espace trop grand pour elles. Pas de narration, pas de scène : un assemblage de présences, chacune enfermée dans sa propre chambre d’écho.

La pièce domine les silhouettes. Les deux immenses vases bleu et blanc montent la garde comme des totems. Le fond sombre avale les deux fillettes du centre, la lumière isole celle de gauche, et la plus jeune, assise au sol, nous regarde avec une gravité presque intempestive. Sargent peint moins l’enfance que la solitude essentielle, telle qu’elle se révèle avant même le langage.

Difficile de ne pas voir, derrière cette composition éclatée, une réminiscence des Ménines : profondeur énigmatique, figures latérales, clair-obscur théâtral. Mais ici, le centre velazquézien a disparu : plus de pouvoir, seulement du vide. Sargent transforme la mécanique royale en méditation intime. Il déplace le drame du pouvoir vers le drame silencieux de l’être.
L’enfance n’a plus rien de rose : elle devient un territoire métaphysique, un espace intérieur où l’on flotte plus qu’on ne joue. Et la famille, loin d’une unité fusionnelle, apparaît comme ce qu’elle est souvent : quatre solitudes qui se frôlent.

En quittant l’exposition, on comprend que Sargent n’“éblouit” pas : il éclaire – doucement, gravement – la part d’ombre qui donne poids à la lumière et fait que l’enfance loin d’être un Eden selon le cliché habituel, apparaît subrepticement comme un archipel de solitudes. Cette mélancolique vérité, seule la peinture d’un maître peut nous la chuchoter… 
Avant d’être aimanté par ce grand tableau des quatre enfants – moderne écho des Ménines – c’est une vague qui m’a arrêté net. Et quelle vague !
On entre dans l’exposition en croyant respirer l’air poudré des salons ; et voilà que la mer, sans prévenir, vous gifle d’un réalisme brutal. On s’attendait au velours des robes à froufrous, on reçoit l’embrun.
La vague monstrueuse d’“Atlantic Storm” (1876) ne se contente pas d’exister : elle avale tout le reste. Le bateau, minuscule. Les silhouettes, charbonnées. Le ciel, fendu comme une cicatrice de lumière, le sillage du navire dans la déferlante qui lui répond. On comprend soudain que Sargent, lorsqu’il cesse de flatter les salons, sait affronter un adversaire autrement plus sérieux : la mer, cet être sans manières.

Face à cette toile, les élégantes deviennent de frivoles bibelots de vitrine. La tempête, elle, ne pose pas : elle menace, elle gronde, elle déborde du cadre. Voilà un Sargent sans corset, sans ruban, sans révérences : un Sargent qui respire enfin.

Et c’est précisément en tournant le dos à la mer qu’apparaissent, dans d’autres salles, deux scènes d’intérieur saturées de rouge : lampes roses, murs écarlates, nappes blanches irradiées. À première vue, des instants mondains en mineur. Mais en vérité, Sargent y peint la chaleur sans l’intimité.
Le rouge n’y est pas une couleur : c’est une pression atmosphérique. Un air dense, presque suffocant, où chaque objet semble palpiter.
Difficile, à ce stade, de ne pas laisser affleurer un souvenir du célèbre portrait du Dr. Pozzi chez lui, cette “symphonie en rouge” où le chirurgien-dandy, drapé dans sa robe écarlate, semble régner sur un intérieur saturé de velours carmin. Mais là où Pozzi affiche une superbe presque liturgique, Sargent, lui, fait du rouge non pas un vêtement de prestige, mais une chambre close où se révèlent la fatigue, l’éloignement, la solitude polie.
Plus les lampes scintillent, plus les présences humaines semblent lointaines.
“Le verre de Porto” : la femme assise, éclatante mais épuisée ; l’homme fumant, profil à demi coupé, déjà ailleurs.
“La fête d’anniversaire” : la mère en robe carmin, radieuse mais grave ; le père en retrait, le visage presque flouté ; l’enfant éclairé par les bougies comme par une petite braise intérieure…
Ces scènes ne célèbrent pas le luxe ni la chaleur du foyer : elles montrent la solitude polie des rituels de la vie bourgeoise.
La lampe éclaire le décor, mais n’éclaire jamais les âmes.
Chaque figure paraît enfermée dans sa bulle de lumière, comme les fillettes de Darley Boit dans leur cage d’ombre.
Et c’est justement lorsqu’on revient mentalement vers “Les Filles d’Edward Darley Boit” que tout s’éclaire. La vague et les fillettes, les intérieurs rouges et la tempête se répondent : même sentiment d’être trop petit dans un monde trop grand, même vertige de l’espace, même solitude face à ce qui nous dépasse. Sargent est à l’étroit chez les duchesses, il lui faut le vaste monde ; lui, qu’on croyait peintre des mondanités, révèle son double talent : la mer dehors, le mystère dedans.

Je suis sorti de l’exposition avec une certitude : si l’on veut voir le vrai Sargent, il ne faut pas regarder les visages poudrés de la haute société, mais ce qui les efface : la tempête qui emporte tout, le rouge qui surchauffe les salons bourgeois, l’ombre qui avale les enfants.
Et c’est peut-être cela, l’éblouissement ultime promis par le titre de l’exposition : découvrir qu’un portraitiste donné comme “mondain”, “superficiel”, peut être, au fond, un peintre de l’abîme.

Illustrations : (en médaillon) Détail de “Une étude en plein air” (1889) de J. S. Sargent – dans le billet : œuvres de J. S. Sargent, “Les Filles d’Edward Darley Boit” (1882), “Atlantic Storm” (1876), “Le verre de Porto” (1884) et “La fête d’anniversaire” (1887).

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Patrick Corneau