Patrick Corneau

Il arrive que certaines émissions de radio vous laissent davantage de questions que de réponses – non par pauvreté du débat, mais au contraire par excès de conscience et pléthore d’arguments ou de raisons explicatives. Samedi dernier, en écoutant Paul Gasnier et Chantal Delsol explorer le drame intime qui fonde La collision (Gallimard, 2025) au micro d’Alain Finkielkraut sur France Culture, j’ai senti revenir ce trouble ancien, cette secousse légère devant l’opacité du mal, comme si, au terme d’une heure d’échanges d’une rare tenue, quelque chose refusait obstinément de se laisser éclairer.

Le point de départ.
En 2012, en plein centre-ville de Lyon, une femme décède brutalement, percutée par un jeune garçon en moto cross qui fait du rodéo urbain à 80 km/h.
Dix ans plus tard, son fils, Paul, qui n’a cessé d’être hanté par le drame, est devenu journaliste. Il observe la façon dont ce genre de catastrophe est utilisé quotidiennement pour fracturer la société et dresser une partie de l’opinion contre l’autre. Il décide de se replonger dans la complexité de cet accident, et de se lancer sur les traces du motard, Saïd, pour comprendre d’où il vient, quel a été son parcours et comment un tel événement a été rendu possible.

Décortiquant ce drame familial, les intervenants nous donnent tout pour comprendre : les déterminismes sociaux, l’échec scolaire, la fragilité des familles, la désertion des services publics, la violence masculine, le rodéo urbain comme symptôme de la déshérence des “territoires perdus de la République”. Et pourtant – rien ne se referme. Le cas Saïd laisse un vide au centre, une énigme nue.
Le percuteur involontaire “ne s’empêche jamais”, écrit Paul Gasnier. Terrible formule, que relève Chantal Delsol. Là où l’on voudrait un mobile, on ne trouve qu’un défaut : la liberté mal éveillée, mal tenue, mal reçue. Le mal – si c’est bien encore ainsi qu’il faut l’appeler – paraît tenir à un laisser-faire intérieur, une sorte de veille défaillante du sujet sur lui-même.

C’est ici qu’une autre voix aurait pu traverser l’émission : celle de Simone Weil, pour qui le mal n’est pas seulement ce que fait l’homme, mais ce qui arrive lorsque l’attention – vertu cardinale – se relâche. Pour elle, le mal naît d’une “décréation” de soi : on cesse d’habiter sa propre conscience, on se laisse aller au sommeil moral. Le jeune Saïd ne voulait pas tuer ; il s’est seulement abandonné au flux, comme si rien ne dépendait de lui. Simone Weil aurait dit : c’est précisément là que tout dépend de lui.
L’émission fut aussi hantée par Camus, celui de L’Homme révolté, lucide devant la part irréductible d’absurde dans nos gestes et nos fautes. Camus rappelait que le mal surgit souvent sans intention malveillante : l’homme s’égare “par distraction”. Mais cet égarement, disait-il, n’abolit pas l’exigence de justice : il la redouble. La révolte naît de l’injustice, mais elle demeure sœur de la mesure.
Ici encore, la mesure fait défaut : quatre ans de prison pour un acte sans volonté homicide, mais aux conséquences irréversibles. Trop ? Insuffisant ? On tourne dans le cercle. Rien ne satisfait, parce qu’aucune peine ne peut combler ce vide ontologique qu’est la mort infligée par négligence.
Et pourtant, dans l’arrière-plan, j’entends la voix sombre de Bernanos : pour lui, le mal n’est jamais un événement spectaculaire, mais un glissement, une accoutumance. “L’enfer, c’est de ne plus aimer”, écrivait-il — mais c’est aussi de ne plus se sentir lié au destin des autres. La négligence n’est pas l’absence d’intention : c’est l’émoussement du lien moral, ce fil ténu qui fait que l’on s’arrête, que l’on renonce, que l’on s’empêche. Le mal moderne serait alors ce désarmement silencieux de l’âme.
Et puis Lévinas, enfin, qui plane sur toute réflexion véritable sur le mal. Lévinas, pour qui la responsabilité naît du visage d’autrui, de cette irruption qui m’ordonne : “Tu ne tueras point”. Mais que se passe-t-il lorsque l’autre n’est plus une apparition, mais un décor ? Lorsque la vitesse, le bruit, l’excitation effacent la présence de l’autre ? Le rodéo urbain comme pure auto-affection, pure ivresse de soi : personne d’autre n’existe, donc rien ne peut être atteint.
Jusqu’à ce qu’une vie bascule.
La tragédie est là : le visage d’autrui n’apparaît parfois qu’après coup, dans le choc, dans la cellule, dans le regret – trop tard. La responsabilité lévinassienne arrive à rebours, quand tout est déjà terminé. Ce décalage est peut-être le cœur même de notre vertige.
Alors, Rousseau ou Joseph de Maistre selon qui les Lumières ont oublié le péché originel “qui explique tout et sans lequel on n’explique rien” (Les Soirées de Saint-Pétersbourg) ?
L’homme bon perverti par la société, ou l’homme porteur d’une zones d’ombre indéracinable ?
À l’écoute de cette émission, j’ai cessé de croire que le débat se formule encore dans ces termes. Nous vivons dans un monde où :
– le mal peut surgir d’une liberté défaillante (Weil),
– d’un sommeil de la conscience (Camus),
– d’une dissipation du lien moral (Bernanos),
– d’une absence du visage d’autrui dans l’instant décisif (Lévinas).
Il y a quelque chose de tragiquement humain dans cette constellation : le mal n’est jamais pur, ni simple, ni clairement localisable, encore moins assignable à un déterminisme univoque. Il est cet entre-deux, ce défaut d’attention, cette vitesse intérieure où la responsabilité flotte mais n’est pas abolie.
Pour tout dire : le mal est peut-être moins une intention qu’une absence d’intention là où l’attention aurait dû être souveraine.
C’est cela, je crois, qui laisse ce goût âpre à la fin de l’émission : la sensation d’avoir tourné autour d’un gouffre. On voudrait un coupable, une doctrine, un geste politique, un indicateur social – mais il ne reste qu’une énigme, que Bernanos nommait “la nuit de l’âme”, et que Camus, plus sec, appelait simplement “le réel”.

On sort de là sans réponse.
Mais avec une clarté plus grave : le mal, pour être sans visage, n’en a pas moins d’effets bien réels, et nos catégories ne suffisent plus à en rendre compte. Sa profondeur excède nos concepts, exactement comme l’horizon excède notre marche : il se laisse approcher, jamais atteindre. Hannah Arendt a bien tenté avec la notion de “banalité” de nous le rendre préhensible sinon compréhensible.
Et pourtant – c’est là le scandale du réel -, les effets, eux, ne reculent pas. Ils s’imposent avec une netteté glacée : une femme meurt, une famille s’effondre, un jeune homme va en prison. Le mal peut être sans visage, mais non sans conséquences.
Ce décalage – l’obscurité de la cause et la clarté brutale de l’effet – est peut-être ce qui produit ce malaise diffus que laisse l’émission. L’extraordinaire magnanimité, grandeur d’âme de Paul Gasnier tout au long de l’émission m’a subjugué tout en me laissant perplexe.
Alors, que nous reste-t-il ?
Peut-être ceci : une mélancolie qui tient lieu de lucidité, lorsque la lucidité conceptuelle avoue son impuissance.
Non pas une tristesse complaisante, mais une clarté assombrie, une vigilance sans illusion – cette lumière oblique qui permet d’habiter le réel sans le trahir.
La mélancolie, parfois, n’est pas l’opposé de la lucidité : c’est son dernier visage.

Á qui la faute ? Émission “Répliques” du 15 novembre 2025 – France Culture.

Illustrations : (en médaillon) photographie origine internet. Dans le billet : éditions Gallimard.

Lire ce qui n’a jamais été écrit.

  1. Serge says:

    Un autre aspect de l’émission était l’histoire d’un jeune homme, journaliste « de gauche » spécialisé dans la couverture de l’extrême-droite (lire, lutte contre l’extrême-droite et sa politique raciste et xénophobe anti-immigration) dont la mère est tuée par homme immigré arabe. Et il doit continuer dans son milieu professionnel et culturel à chanter les joies du multiculturalisme, de la richesse et de la nécessité de l’immigration, répondre à Chantal Delsol qu’elle n’a pas le droit de dire que la majorité des détenus sont « racisés », répondre à Finkielkraut que l’on ne peut dire que l’éducation des jeunes hommes dans le milieu musulman a une spécificité et des conséquences.
    J’ai trouvé Paul Gasnier attendrissant dans ce rôle. Surtout qu’il avait mis les pieds chez Finkielkraut qui n’est pas en odeur de sainteté dans son milieu culturel et journalistique.
    Il a fait le boulot et ne s’est pas trop compromis.
    Certes dans ce drame on peut convoquer Weil, Camus, Lévinas, Arendt, Bernanos mais je verrais plus simplement l’histoire d’un voyou, d’un petit con, irresponsable, qui se croit tout permis, et pas malin (dixit Gasnier).

    1. Patrick Corneau says:

      Merci pour ce commentaire – évidemment votre conclusion est imparable. On butte sur l’éternel problème de l’intégration, assimilation et surtout l’impasse (faillite) de l’éducation tant familiale que publique…
      🙂

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