Patrick Corneau

Patrick aime assezVoici un livre salubre, lucide, nécessaire. Dans L’Ère des impostures – Contre la tyrannie des identités, Astrid von Busekist s’attaque à l’un des grands maux de notre temps : la sacralisation de l’identité. À partir d’exemples saisissants – “faux Noirs”, “faux Autochtones”, “faux témoins” -, la politiste de Sciences Po démonte les dérives d’un monde où le prestige de la blessure et la compétition victimaire ont remplacé l’idée du commun. Loin de tout pamphlet, son essai allie rigueur et sensibilité : il croise philosophie politique, droit, littérature et histoire pour examiner ce qu’il advient lorsque la vérité cède le pas à la sincérité émotionnelle, à l’exaltation des affects.
Astrid Von Busekist rappelle avec justesse que cette obsession identitaire n’est pas née d’hier. Elle en situe l’un des tournants sous la présidence de Nicolas Sarkozy, qui introduisit dans le débat public la notion d’“identité nationale” et lança en 2009 un “grand débat” sur le sujet. Sous couvert de restaurer un lien civique, cette initiative a transformé une question politique en anxiété culturelle : la nation devenait une essence à défendre, un fétiche menacé. Cette inflexion, que von Busekist analyse sans acrimonie mais avec une acuité de chirurgienne, a eu des effets durables : elle a légitimé les passions identitaires et, par ricochet, nourri les discours de ressentiment qui dominent aujourd’hui. En faisant de la communication politique un théâtre des émotions blessées, Sarkozy a ouvert la voie à cette ère où chacun revendique d’être reconnu d’abord par ce qu’il est censé être – au détriment de ce qu’il fait ou pense.
L’écriture, claire et ferme, refuse la morale facile : l’autrice ne condamne pas, elle éclaire. Elle distingue les illusions inoffensives des manipulations conscientes, rappelle que se “raconter” n’est pas s’inventer une filiation, et que toute société qui abdique le critère du vrai se condamne à la confusion.
Paru chez Albin Michel un peu avant la rentrée 2025, ce livre prolonge la réflexion d’une intellectuelle qui n’a jamais renoncé à l’idéal républicain : penser librement sans s’enfermer dans les cases. À l’heure où l’identité sert de drapeau, L’Ère des impostures nous rappelle qu’elle n’est pas un refuge mais une responsabilité et qu’il n’y a de liberté qu’à visage découvert. Derrière le masque des identités, c’est souvent la peur de n’être personne qui se dissimule.
La vérité, décidément, n’a plus bonne presse : elle ne fait pas “communauté”. Mais sans elle, il ne reste qu’un bal masqué où chacun s’épuise à défendre son costume.

Patrick aime beaucoup !Dans un monde où tout s’efface dans le flux, Emmanuel Godo nous rend la lenteur des mots essentiels. Lire devient chez lui un acte de résistance : résister à l’oubli, à la distraction, à la désagrégation du sens. Dans Avec les grands livres – Actualité des classiques, il nous rappelle que la lecture des classiques n’est pas un luxe d’esthète, mais une manière de se tenir debout, d’habiter le monde sans s’y perdre. Il y a, dans ce livre ardent et paisible, la conviction qu’à travers les grandes œuvres, c’est notre propre humanité qui se réveille – discrète, exigeante, mais invincible. Ce nouvel essai, n’est pas un manifeste académique ni un sermon sur la culture. C’est une méditation ardente, presque un acte de foi dans la puissance des textes fondateurs.
« Ouvrir un de ces ouvrages qu’on appelle un classique ou un grand texte, écrit-il, c’est avoir le sentiment de sortir d’un exil et de retrouver une sorte de patrie qu’on cherche en vain du côté de l’actuel. » Ce geste de lecture devient un retour vers soi, un refuge lucide dans une époque qui « prospère en nous arrimant à son bruit, à son néant, à sa grégarité ». Mais ce refuge n’a rien d’une fuite : lire, pour Emmanuel Godo, c’est résister. Résister à la confusion, à l’amnésie, à la vulgarité ambiante. Les grands livres ne sont pas des reliques qu’on révère ; ils sont des compagnons de vigilance qui, en nous parlant encore, nous rappellent ce que parler veut dire. J’ai eu plaisir en le lisant à retrouver ces vieilles connaissances, ces camarades de contre-feu et de combat à la castration morale généralisée que sont Henri Michaux, Cristina Campo, Ingeborg Bachmann, Vincent La Soudière. Bref, tout un paysage affinitaire revigorant.
Emmanuel Godo déplace habilement la question du classicisme : il ne s’agit pas de défendre un patrimoine, mais de retrouver, dans la fréquentation de ces textes, une expérience d’attention et de présence au monde. Lire n’est pas un passe-temps, c’est un exercice spirituel, un dévoilement qui n’aura de fin qu’en nous, une reconquête vers une possible métanoïa. « Lire, écrit-il, c’est reprendre un état de vigilance, d’attention, d’écoute dont nous sommes constamment arrachés. »
Cette vision n’est pas nouvelle chez Emmanuel Godo. Déjà, dans Les passeurs de l’absolu (Artège, 2020) et dans le merveilleux commentaire dialogué qu’est Ton âme est un chemin : La vie spirituelle avec Dante (Artège, 2024), il montrait comment les grands écrivains – de Pascal à Dostoïevski, de Bernanos à Claudel – furent des médiateurs entre l’homme et le mystère, entre la parole et le divin. Avec les grands livres poursuit cette même lignée spirituelle : lire devient une manière d’entrer en résonance avec une parole qui dépasse le temps, une façon de retrouver, dans la beauté du verbe, la trace d’un absolu que notre époque semble vouloir effacer. « Il y a, écrit Emmanuel Godo, dans les grands textes, une provision de sens qui n’a rien à voir avec les préceptes de la morale ordinaire qui nous parviennent dans une intentionnalité qui les prive de toute efficacité. Les grands livres sont écrits avec le tissu même de la vie, avec ses contra-dictions, ses conflits de loyauté, ses déchirements inconsolables. Leurs pages, leurs personnages, leurs paroles sont une grande marée qui remet nos existences désaccordées dans un rythme primordial. »
Ce qui émeut dans ce nouveau livre, c’est sa chaleur. Emmanuel Godo écrit avec gratitude : gratitude envers les auteurs qui l’ont formé, mais aussi envers le lecteur d’aujourd’hui, à qui, fraternellement, il tend la main. Il rappelle que lire les classiques, c’est apprendre à mieux habiter le monde ; que la littérature, loin d’être une tour d’ivoire, est une force d’hospitalité, un lieu de ralliement pour les consciences dispersées.
Alors que les écrans morcellent nos vies et nos pensées, nous dépossèdent de nous-mêmes, nous détournent de la vie intérieure ou la détruisent par ignorance ou indifférence, Avec les grands livres sonne comme un rappel à l’ordre du cœur. Non pas un repli, mais une exigence : celle de demeurer humain, attentif, libre. À travers la lenteur, la patience et la beauté d’un texte en quelque sorte accordé à ceux des plus grands, Emmanuel Godo nous invite à nous extraire de l’écume des jours, à reprendre contact avec notre profondeur – avec ce qui, en nous, échappe encore au vacarme du monde. Un livre qui vient du coeur (on le sent immédiatement), d’une expérience intérieure à la limite du communicable et donc à la hauteur de son sujet. Un livre qui rappelle les fondamentaux et le fait avec un tact, un sens de la modération, un allant et autorité (une “hauteurité”) intellectuelle rares – bref, un petit vade-mecum à tenir près de soi pour nous faire grandir, pour nous aider à prendre conscience de cette grandeur en nous que nous ignorons, ce grand désir d’humanité qu’on (la doxa, les idéologies) cherche à occulter .

Patrick aime assezAvec Contresens, paru dans la collection “Derrière les pages du Semainier” aux éditions du Petit Pavé, Jean-Jacques Nuel poursuit une œuvre singulière et discrète qui s’inscrit dans la grande tradition française du texte court, de la prose fragmentaire et de l’ironie à froid. Ce nouveau recueil rassemble près de cent quatre-vingts textes, dont certains inédits, illustrés par Dominique Laronde. C’est un ensemble d’une rare cohérence où se mêlent l’humour noir, la mélancolie légère et une lucidité sans pathos. Nuel a ce talent rare de faire tenir une vision du monde dans une page, parfois dans quelques lignes, sans jamais forcer l’effet. Sa langue est d’une précision élégante – jamais un mot de trop, toujours la juste économie – et son regard, tout en distance, enregistre les incongruités, les faux-semblants et les minuscules tragédies du quotidien avec un calme détachement. Derrière le sourire ou la chute ironique affleure une philosophie du désabusement heureux, une sagesse teintée d’amertume mais jamais désespérée. C’est une écriture d’après le vacarme, d’après les illusions, où l’ironie devient une forme de résistance douce, presque une politesse envers le monde tel qu’il est.
De poète à nouvelliste, Jean-Jacques Nuel n’a cessé d’explorer la forme brève comme un espace de liberté absolue. Ses textes, souvent publiés dans Europe, L’Atelier du roman ou Triages, ont la densité du haïku et la netteté du trait : ils frappent, puis se retirent, laissant dans l’esprit du lecteur une vibration indéfinissable. Il y a chez lui quelque chose de l’artisan minutieux, du maître horloger de la phrase brève, qui polit, coupe, ajuste jusqu’à ce que le texte tienne debout par la seule tension de son équilibre interne. Dans Contresens, chaque fragment fonctionne comme une petite chambre d’écho : un fait divers, un souvenir, une hypothèse absurde ou un paradoxe s’y déplient avec une grâce discrète.
L’auteur du Journal d’un mégalomane et de Chassez le mégalomane, il revient à vélo (éd. Cactus inébranlable, 2018 et 2020) n’écrit pas pour épater, mais pour donner à penser, doucement, sans insister. Ce qui séduit ici, c’est la retenue, la pudeur du ton, cette façon de tenir l’émotion à distance sans jamais l’éteindre. Contresens se lit comme un herbier d’instantanés, un cabinet de curiosités morales où l’humain se révèle dans son mélange d’absurde, de comique et de fatalité. On y retrouve le charme d’une littérature d’entre-deux, à la frontière du récit et de l’aphorisme, de la fable et du constat. Peu d’auteurs aujourd’hui cultivent avec autant de justesse cette écriture du peu, du presque rien, qui parvient pourtant à dire tant. Encore faut-il des lecteurs affinitairement complices…
Jean-Jacques Nuel, sans illusions mais sans amertume, reste un maître tranquille du désenchantement élégant. Dans la clarté bourguignonne où il vit et écrit, il poursuit l’œuvre d’un moraliste contemporain, à la fois drôle et grave, qui observe la comédie humaine à hauteur d’homme, avec un regard lucide, amical, légèrement désabusé. Contresens est un livre à feuilleter lentement, à laisser infuser : un recueil d’instants, de clins d’œil et de vérités minuscules, de ces “petits chefs-d’œuvre” qui réconcilient le lecteur avec la grâce du bref et l’art de penser sans lourdeur.

Patrick aime beaucoup !Certains livres semblent écrits au petit matin, dans une lumière douce et rare. Semences de l’aube, le nouveau recueil de Gérard Bocholier, appartient à cette catégorie. Il ne s’agit pas d’une lumière éclatante, mais d’une lumière qui veille. On y perçoit le murmure d’une parole lente et discrète, en harmonie avec le souffle du monde.
Jean-Pierre Lemaire, dans une belle préface intitulée “Crépuscule du matin”, voit dans ce livre « l’heure ultime où tout s’engrange », mais où la vie, paradoxalement, recommence. Gérard Bocholier, au soir d’un long parcours poétique, ne se retourne pas sur son œuvre ; il continue d’avancer, guettant les signes du jour nouveau, les  “graines invisibles” offertes à qui sait regarder :
De la fumée rasant les tertres /
Des ombelles de givre aux fenêtres /
Des pas de mésange sur la neige.

Tout est dit : une attention extrême au détail, un art de la légèreté et du silence. Gérard Bocholier demeure un poète de la marche et de la patience. Son regard se pose sur les choses ordinaires – un feu qui s’éteint, un rideau tiré, une colline à la tombée du soir – et les élève à la transparence. À travers elles, c’est la promesse d’une aurore qui s’annonce, fragile mais tenace.
Jean-Pierre Lemaire souligne cette double clarté : celle du soir et celle de l’aube. Le poète, arrivé “en haut de la montée”, sent le souffle lui manquer ; mais il ne s’enferme pas dans la nostalgie. Il garde le pas du veilleur : “la Merveille” n’est pas derrière lui, elle est au bout du jour, dans ce qu’il reste à vivre. Le poème devient dès lors un espace de passage, un chenal vers l’estuaire, lieu de mélange et d’apaisement.
Cette poésie, d’une pureté rare, ne proclame rien. Elle laisse parler le vent – ce souffle dont l’Évangile de Jean dit qu’on ignore d’où il vient ni où il va. Gérard Bocholier l’écoute ; il ne cherche pas à le retenir, seulement à en marquer le passage. Entre les strophes, le blanc de la page devient silence habité ; la discontinuité, loin d’être fracture, rend sensible la présence de l’invisible.
L’aube dont il est question n’est pas celle d’un nouveau jour, mais celle d’une rencontre. Dans les derniers poèmes, le monde s’y condense comme en un raccourci d’Apocalypse – rocs, rois, poussière – avant de s’ouvrir sur une figure inattendue : « le visiteur sur le chemin des âmes ». C’est là, sans éclat ni grand mot, que s’annonce la lumière du Visage espéré.
Tout Bocholier est là : un art de la retenue, une ferveur sans emphase. Sa poésie ne s’affirme d’aucune appartenance, mais parle à tous par la justesse de sa voix. Elle témoigne d’une foi sans nom, d’une confiance nue :
Une musique, un chant / Pour rester en attente. 
Dans un paysage poétique bruyant où la prolifération d’auteurs-poètes génère une course effrénée à la publication, Gérard Bocholier poursuit paisiblement sa route à l’écart. Son écriture, épurée, fidèle à l’essentiel, s’inscrit dans la lignée de ceux qui ont su unir beauté et intériorité – Pierre Emmanuel, Jean-Claude Renard, Jean Grosjean – tout en demeurant un poète d’aujourd’hui, sensible à la précarité du monde et à la persistance du mystère.
Ces Semences de l’aube ne sont pas un adieu, mais un recommencement. Le poète referme ses cahiers, non pour se taire, mais pour laisser parler ce vent qui passe à travers lui. Dans le brouillard, un phare éclaire encore « l’étroit chenal où l’on espère ».
Livre de confiance et d’attente, Semences de l’aube nous rappelle qu’il existe encore des voix capables de réconcilier la beauté et la vérité, la matière du monde et la lumière de l’esprit. En refermant ce recueil, on éprouve ce sentiment rare que la poésie, lorsqu’elle consent au silence, recommence (enfin) à dire juste.

L’Ère des impostures – Contre la tyrannie des identités d’Astrid von Busekist, éditions Albin Michel, 2025 (21,90€).
Avec les grands livres – Actualité des classiques d’Emmanuel Godo, éditions de L’Observatoire, 2025 (20€).
Contresens de Jean-Jacques Nuel, avec des illustrations de Dominique Laronde, coll. “Derrière les pages du Semainier”, éditions du Petit Pavé, 2025 (15€).
Semences de l’aube de Gérard Bocholier, préface de Jean-Pierre Lemaire, dessins de Nathalie Fréour, collection “Les Cahiers d’Illador”, éditions Illador, 2025 (16€). LRSP (livres reçus en service de presse).

Illustrations : (en médaillon) photographie ©️Lelorgnonmélancolique. Dans le billet : éditions Albin Micheléditions de L’Observatoireéditions du Petit Pavééditions Illador.

Lire ce qui n’a jamais été écrit.

  1. serge says:

    “Alors que les écrans morcellent nos vies et nos pensées, nous dépossèdent de nous-mêmes, nous détournent de la vie intérieure ou la détruisent par ignorance ou indifférence…”.
    Oui mais c’est grâce aux écrans et à internet que je peux vous lire.
    Comme avec les livres les écrans sont la technique pour accéder au contenu.
    Et dans les deux cas le contenu peut être précieux ou médiocre.
    D’ailleurs après la lecture de “Crimes et Châtiments” je suis adepte d’une lecture légère et divertissante. En ce moment c’est “Remouille-moi la compresse” de San Antonio.

    1. Patrick Corneau says:

      Cher Serge, oui bien sûr, vous avez mille fois raison, nous lapons la soupe tout en crachant dedans… Nous pataugeons dans la contradiction. C’est tout le pathétique et même tragique de notre post-modernité. Il faut penser ensemble ces deux états contradictoires sinon on rate la condition humaine – et s’en accommoder en conscience, avec lucidité, légèreté, discernement et un rien de mélancolie ! On retombe éternellement sur la fable de la langue d’Esope qui désigne ce qui est à la fois la meilleure et la pire des choses.
      🙂

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Patrick Corneau