Patrick Corneau

Rue des Gâtines, novembre 2015.

Le rideau de fer est baissé, mais la lumière demeure.

Devant la boutique de Romain, ce jeune luthier de la rue des Gâtines dans le 20ème arrondissement, les fleurs, les dessins d’enfants, les messages trempés de pluie forment une sorte de palimpseste de tendresse et de chagrin. On dirait que le trottoir lui-même retient son souffle, comme s’il savait qu’ici, entre ces murs noircis de deuil, la vie avait su vibrer juste.

J’étais passé le voir quelques jours avant l’attentat au Bataclan. Romain m’avait accueilli avec son sourire d’enfant patient, le sourire de ceux qui savent écouter la matière avant de la façonner. Nous avions parlé “matos” et musiques de l’enfance, de ces guitares trop grandes pour les petits doigts qui rêvent déjà de blues. J’avais évoqué ma première “vraie” guitare : une Ovation électro-acoustique Pro Legend avec table en épicéa, la guitare sur laquelle jouait mon dieu des six cordes de l’époque, John McLaughlin… et puis mon rêve de jouer du jazz sur une Gibson ES 175 de 1950…

Dans sa boutique minuscule baptisé “Eponyme guitare” qui fleurait bon le copeau, la colle et l’huile de coude, tout respirait la précision, la paix, l’accord. Il maniait le bois comme on manie la mémoire : avec douceur, avec respect. Sur Internet les compliments étaient nombreux pour saluer le “sérieux” et la “qualité du travail”. Romain ne réparait, ne ressuscitait pas seulement des instruments ; il offrait des voix à des morceaux de silence.

Aujourd’hui, sur le disque dur de mon ordinateur, je retrouve la photo de sa devanture prise quelques jours après la tragédie. Elle me bouleverse encore : recouverte de fleurs, elle ressemble à une partition éparse, où les notes seraient des mots d’amour, des pétales, des bougies.
Maintenant qu’elle est remplacée par une onglerie chinoise, les passants s’y arrêtent-ils encore ? Peut-être les voisins, les habitués du quartier, pour entendre, à travers le vacarme du monde, ce murmure obstiné : celui d’un artisan disparu qui, à sa manière, faisait tenir ensemble la beauté et la vie.

Romain avait trente et un ans. Ses parents étaient originaires du Perche, ils avaient quitté l’Orne pour la capitale afin d’exercer leur métier de boucher. Romain venait régulièrement voir sa grand-mère dans la demeure familiale à Réveillon ainsi que ses tantes à Mortagne. Il n’était pas célèbre, il n’en avait pas besoin. Sa renommée se mesurait à la justesse d’un son retrouvé, à la gratitude d’un musicien, à la confiance des voisins. Quand il accordait une guitare, on sentait qu’il cherchait à rétablir quelque chose de plus profond : une forme d’harmonie, un peu d’ordre dans le chaos.

Il devait passer une soirée sympa entre copains au Bataclan mais, vendredi 13 novembre, des djihadistes en ont décidé autrement. Romain Naufle est tombé sous leurs balles.
Ce jour-là, au Bataclan, le monde s’est désaccordé brutalement.
Depuis, il manque à notre quartier la vibration discrète de son atelier, la lueur de sa lampe au-dessus de l’établi, la musique ténue qu’il laissait s’échapper par la porte entrouverte. Mais dans chaque corde tendue, dans chaque bois poli, il y a un peu de son geste, un peu de son âme – cette part de lumière que la barbarie n’a pas su éteindre.

Romain, ton silence résonne encore.

Et dans ce Paris meurtri, ta note continue de tenir – pure, obstinée, fraternelle.

Illustrations : (en médaillon) : photographie de Romain Naufle dans son atelier. Dans le billet : photographie ©️ LeLorgnonmélancolique.

Lire ce qui n’a jamais été écrit.

  1. Christopher McAndrew says:

    En vous lisant, on se dit que Paris n’est parfois plus une ville mais un palimpseste de blessures. Les pierres portent ce que les voix taisent, les rues se souviennent à la place des hommes.

    Votre billet n’est pas un hommage ; il est une révérence fidèle. Une façon de dire que l’on continue de marcher dans cette mémoire collective qui ne cesse de nous accompagner, parfois de loin, parfois tout près. Et cette marche, vous la décrivez avec une dignité qui touche au rare.

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Patrick Corneau