À la croisée du mythe et de la pensée, quatre livres paraissent (ou reparaissent) cet automne pour rappeler que la philosophie n’est pas un domaine réservé mais un exercice d’humanité. Autour de Platon, quatre voix – celle du maître, celle du disciple, celle de l’héritière blessée et celle du critique deleuzien – se répondent à travers les siècles : Emmanuel Pasquier, Pierre Hadot, Sarah Kofman et Arnaud Villani. Réunis par-delà leurs différences d’époque et de ton, quatre gestes d’écriture, quatre façons d’interroger ce que penser veut dire quand le monde chancelle. Quatre ouvrages traçant une même ligne de feu : celle d’une philosophie qui respire encore, qui ne console pas mais questionne, et qui, de Socrate à Kofman et Villani, enseigne à vivre sans renoncer à penser.
Cinquante ans après leur création, les éditions Arfuyen poursuivent, avec une belle constance, leur entreprise de transmission spirituelle. La collection Ainsi parlait – inaugurée en 2007 avec Ainsi parlait Nietzsche – en est aujourd’hui à son quarante-neuvième volume. Elle propose, à travers les siècles et les civilisations, des voix qui questionnent la vie, non sous le régime du traité, mais sous celui de la parole vivante : celle du Bouddha, de Simone Weil, Thérèse d’Avila, Montaigne, Pascal, Ruysbroeck, ou encore Colette. En y accueillant Platon, Arfuyen revient à la source même de la pensée occidentale, mais en la réinventant.
Car Ainsi parlait Platon, sous la conduite d’Emmanuel Pasquier, n’est pas une simple anthologie de « maximes de vie ». Ce n’est pas un recueil de sagesse antique pour lecteurs pressés : c’est une plongée dans la polyphonie platonicienne, un acte de lecture et d’écoute. Dans sa préface, superbement intitulée Qui parle quand Platon parle ? Emmanuel Pasquier rappelle combien le philosophe d’Athènes ne parle jamais d’une seule voix. À travers Socrate, Calliclès, Aristophane, Parménide ou Phèdre, Platon met en scène le drame du sens : il écrit, dit Emmanuel Pasquier « de toutes les voix ».
Loin du dogme et du système, cette lecture redonne à Platon son tremblement originel : celui d’un écrivain de l’âme, non d’un fondateur de religion. Contre la tradition qui fit de lui un théologien avant la lettre, Pasquier montre que l’œuvre platonicienne est avant tout une dramaturgie de la parole – un lieu d’incertitude et d’étonnement où le monde apparaît « à l’envers ». Et c’est dans cet univers inversé qu’émerge Socrate, figure du retournement : celui qui, dans un monde désorienté, invite à renverser le cours de sa vie pour la remettre à l’endroit.
La traduction d’Emmanuel Pasquier, d’une sobriété lumineuse, évite la raideur conceptuelle. Elle restitue l’élan, l’ironie, la chair verbale des dialogues, leurs passages du comique au sublime, leur art du contrepoint. Le lecteur est convié à ramasser, sur le rivage, ces fragments comme autant de « perles qui furent ses yeux » – image shakespearienne qu’Emmanuel Pasquier fait sienne dans une conclusion d’une rare beauté.
En intégrant ce Platon à son panthéon d’auteurs essentiels, Arfuyen ne célèbre pas une gloire académique : elle poursuit une lignée de voix qui parlent encore, qui disent ce qu’il en est de vivre, de désirer, de penser. Sous la traduction d’Emmanuel Pasquier, Platon n’est plus un doctrinaire des Idées mais un écrivain du tremblement, un dramaturge du vrai et du faux. Lire Platon, c’est recueillir ces éclats – perles, fragments, miroirs – où la pensée devient expérience, et la beauté, métamorphose. Avec Ainsi parlait Platon, la collection atteint l’un de ses sommets : le point où la sagesse antique rejoint notre inquiétude moderne, où la philosophie redevient, selon le vœu socratique, une affaire de vie.
Voici un petit livre qui a tout d’un viatique : bref, limpide, mais qui vous accompagne longtemps. Réédité en août 2025 dans la Petite collection d’Allia, l’Éloge de Socrate de Pierre Hadot revient au cœur de ce qui fait la singularité de l’auteur : une philosophie comprise moins comme discours que comme manière de vivre. Filiation dans laquelle s’inscrit l’approche d’Emmanuel Pasquier. Pierre Hadot déploie la figure paradoxale du Socrate des dialogues – surtout Le Banquet – et la met en tension avec deux lecteurs « socratiques » d’exception, Kierkegaard et Nietzsche. L’enjeu n’est pas d’identifier un Socrate historique, mais d’éclairer ce que son ironie et sa pratique du dialogue font à ceux qui l’écoutent : elles désinstallent, dépouillent, reconduisent chacun à son propre examen.
La réédition 2025 rappelle l’actualité intacte du texte : ce Socrate « perturbateur » n’enseigne pas un savoir positif mais, par le jeu de l’ignorance feinte, oblige l’interlocuteur à rencontrer ses limites – autrement dit, à commencer à philosopher. On redécouvre, dans ces pages brèves issues d’une conférence ancienne, la cohérence d’ensemble de l’œuvre de Hadot : la philosophie antique comme exercice spirituel et transformation de soi, métanoïa, plutôt que simple théorie.
Comme souvent chez Hadot, la précision érudite ne pèse jamais : elle s’efface au profit d’une expérience. Le chapitre sur Le Banquet montre un Socrate à la fois poète et buveur dont l’ivresse est d’abord celle de la pensée qui met en mouvement. Et l’arc Kierkegaard-Nietzsche, loin d’être décoratif, sert d’épreuve : deux voix modernes pour éprouver la nervure éthique du socratisme (le « devient ce que tu es » nietzschéen, la subjectivité passionnée kierkegaardienne) et montrer que l’ironie socratique n’est jamais cynisme, mais travail de vérité.
On pourrait lire ce mince volume comme une parfaite porte d’entrée dans l’« école Hadot ». Il a la
vertu de nouer trois fils en moins de cent pages : un portrait vif de Socrate, une méditation sur l’art du questionnement, et une mise en relation exigeante avec la modernité. À l’heure où l’opinion se vit comme certitude et posture (ou plutôt hélas, comme incertitude et imposture), ce rappel à la vie examinée n’a rien d’une politesse académique. Hadot nous rend Socrate non pas plus simple, mais plus proche : un compagnon critique. Un guide qui, par-delà les disputes d’historiens, nous montre comment faire Socrate aujourd’hui – c’est-à-dire apprendre à mieux questionner le monde et soi-même. Voilà une leçon que ce petit livre, discret et tenace, délivre avec une justesse qui n’appartient qu’à Pierre Hadot. C’est pourquoi cette nouvelle mise à disposition en librairie (et en version numérique) mérite d’être saluée : un classique bref, disponible et accessible, pour bibliothèques et salles de classe, mais surtout pour lecteurs soucieux de probité intellectuelle.
La réédition chez Verdier de deux textes majeurs de la grande spécialiste de Platon qu’est Sarah Kofman, Paroles suffoquées (1987) et Comment s’en sortir ? (1983), établis et annotés par Isabelle Ullern, vient combler un silence éditorial aussi regrettable qu’injuste. L’œuvre de Sarah Kofman, philosophe et psychanalyste à la fois, grande lectrice de Platon, de Nietzsche et de Freud, se tenait depuis trop longtemps dans une zone d’ombre : celle que réservent les temps oublieux à ceux qui ont voulu penser au plus près du gouffre. Cette édition sobre et soignée, nourrie d’un appareil critique précis sans jamais peser sur le texte, restitue à ces écrits leur densité initiale : une pensée à vif, tendue entre l’épreuve et la lucidité.
Dans Paroles suffoquées, Sarah Kofman affronte l’impossible : dire la mort du père, déporté à Auschwitz, témoigner de ce qui excède la parole, de ce qui reste suspendu dans le souffle manquant. Comment parler de ce qui abolit toute possibilité de parler ? Comment faire droit à l’indicible sans le réduire ? Le livre, dédié à la mémoire de Robert Antelme et de Maurice Blanchot, s’avance comme une méditation à la fois intime et universelle sur la nécessité – et la vanité – du langage après la catastrophe. Ce n’est pas une confession ni un récit, mais une traversée philosophique du mutisme : on y sent la lutte du verbe contre son propre épuisement. Sarah Kofman ne décrit pas Auschwitz ; elle s’y tient, en deçà du mot, dans cette zone brûlante où penser et survivre deviennent synonymes. L’écriture, ici, ne sauve rien : elle témoigne en suffoquant.
Le texte qui accompagne ce cri étouffé, Comment s’en sortir ? déplace la réflexion vers un plan plus conceptuel. Partant d’une lecture minutieuse de Platon, Sarah Kofman interroge l’aporie – ce lieu d’impasse où toute pensée se heurte à son impossibilité propre. Comment trouver un passage, un poros, hors de la nuit du désastre ? La philosophie elle-même, dit-elle, n’est peut-être que cette entreprise de traversée des ténèbres. À la fois dialogue avec les Anciens et combat avec les ombres contemporaines, ce texte ouvre à une méditation sur le salut par le savoir, sur la dialectique entre lumière et obscurité, sur la possibilité d’un sens après la perte du sens. De sorte que, les deux ouvrages, séparés dans le temps mais réunis ici, forment un diptyque saisissant : d’un côté, la suffocation du témoin ; de l’autre, la recherche d’un passage pour la pensée.
Le travail d’Isabelle Ullern donne à ce volume une valeur ajoutée essentielle. Son édition, fondée sur les archives de l’auteure conservées à l’IMEC, restitue le contexte d’écriture, éclaire les allusions et références, mais surtout accompagne le lecteur dans un texte à la fois poétique et spéculatif, d’une densité peu commune. Isabelle Ullern ne commente pas : elle déplie, elle fait place. Son approche,
empreinte d’une réelle fidélité intellectuelle, rappelle que Sarah Kofman n’écrivait pas pour construire un système mais pour faire sentir l’énigme du vivre et du penser après l’absolu de la négation.
La collection Verdier/poche trouve ici l’une de ses plus belles justifications : remettre en circulation une pensée qui ne cède ni à la commémoration, ni à la facilité. Dans un paysage philosophique souvent nivelé par la morale moralisatrice ou la psychologie de confort, ces pages de Sarah Kofman résonnent comme une voix singulière, irréductible, habitée d’une pudeur intense. Lire ou relire Paroles suffoquées et Comment s’en sortir ? c’est approcher ce que la pensée peut encore, quand elle consent à respirer moins pour dire davantage.
Ces paroles venues du bord du silence retrouvent ici leur souffle : un souffle rare, haletant, inoubliable.
Après ces détours où la pensée platonicienne n’a cessé de se rappeler à nous, De Hölderlin à nos jours : “Le corps, une grande raison ?” d’Arnaud Villani vient clore la boucle – ou peut-être l’ouvrir autrement. Philosophe formé à l’école de Deleuze, Villani, sans renier l’héritage, en repère les failles, les dérives et esquisse une échappée. Rappelons d’abord que Villani achève l’une des entreprises philosophiques les plus ambitieuses et inspirantes de ces dernières années. Ce troisième volume, paru aux Belles Lettres dans la collection Encre Marine, vient clore son Histoire critique de la philosophie occidentale, commencée avec L’Énigme de la philosophie grecque puis La recherche de l’absolu et le devenir des corps. L’ensemble compose une fresque intellectuelle d’une ampleur rare, où se déploie la tentative de comprendre ce que la pensée occidentale a fait – et défait – du corps, depuis l’aube du logos jusqu’à notre modernité désenchantée.
Empruntant à Nietzsche la question provocante “Le corps, une grande raison ?”, Villani engage ici une méditation vertigineuse sur le destin du corps dans la philosophie. Longtemps méprisé, subordonné, abstrait ou réduit à un simple instrument, le corps redevient sous sa plume le centre vivant de la pensée, son origine et son horizon. « Le malheur pour les hommes, ces milliards d’individus dont chacun est un miracle, ne cessera que lorsque, guéris de cette maladie infantile de la pensée, ils comprendront que seules la bienveillance et l’intelligence du cœur comme ouverture sur le réel pourront nous reconduire à cette lutte amoureuse de contraires. » Cette injonction marque le ton : penser le corps, c’est repenser la raison, et repenser la raison, c’est revenir à une sagesse incarnée. Comme l’auteur l’affirme en quatrième de couverture : « Nous nous disons philosophes, “amis de la sagesse” ou sages en amour. Mais la réalité, de plus en plus évidente, est que nous avons tué cette sagesse à petit feu. »
Villani constate que la philosophie, dans sa volonté d’élévation et d’abstraction, a peu à peu tué cette sagesse qui liait l’esprit à la chair, la raison au vivant. Depuis Hölderlin, penseur et poète des correspondances, jusqu’à nos contemporains, il explore le lent retour du corps dans la pensée : retour de ce qui fut d’abord nié, puis soupçonné, avant d’être enfin reconnu comme un principe de connaissance à part entière. Car le corps, dans son opacité même, dans sa vulnérabilité, garde mémoire d’un rapport au monde que l’intellect pur a perdu. Il écrit : « Il me faut résumer en quelques mots l’héritage qu’a dû assumer la philosophie et que doit encore envisager la pensée moderne et contemporaine. » À mesure que s’effondrent les certitudes métaphysiques, la philosophie, écrit Villani, doit réapprendre à « penser à partir du corps » : non comme d’un objet biologique, mais comme d’un lieu d’expérience, d’une énigme partagée entre la vie et le sens.
Cette traversée, qui va de Hölderlin à Nietzsche, de Schelling à Merleau-Ponty, de Heidegger à nos penseurs du vivant, se lit comme un vaste poème critique où la rigueur conceptuelle s’allie à la ferveur d’un chercheur de sagesse. Villani ne se contente pas d’une histoire des idées : il invite à une reconquête spirituelle, à une praxis. Car ce qu’il nomme la « maladie infantile de la pensée » – cette séparation artificielle entre le sujet et le monde, entre l’esprit et la matière – a atteint un point de rupture : « Depuis la physique des flux d’un Archimède, il s’est passé plus de deux millénaires où nous n’avons cessé… la Grèce, après avoir assidûment déployé une pensée sage de l’équilibre respectant la puissance active de la Nature, étrangle cette dernière et met toutes ses forces à célébrer le Concept. » À travers cette
critique, le corps devient alors la métaphore et la matrice d’une pensée réconciliée, ouverte à la totalité du réel.
Loin de tout jargon, Arnaud Villani, pédagogue de métier, écrit avec une clarté habitée, un style presque amical qui rend la lecture de cet essai à la fois stimulante et lumineuse. On y sent la présence d’un souffle poétique, une fidélité à Hölderlin et à Nietzsche, mais aussi une profonde inquiétude métaphysique : que reste-t-il de la raison lorsque le corps souffre, désire, meurt ? Quelle sagesse peut naître de cette finitude ? En cela, le livre dépasse les frontières de la seule philosophie pour rejoindre la littérature, la mystique, la phénoménologie du quotidien.
Dans ce monde qui est désormais le nôtre, où la technique, l’idéologie ou l’économie semblent défaire le sens même du corps, toujours plus externalisé (et/ou appareillé-augmenté), Villani nous rappelle que c’est en lui que s’origine toute pensée authentique. Ce volume clôt avec éclat une trilogie exceptionnelle : celle d’un philosophe pour qui penser n’a jamais signifié s’éloigner du monde, mais au contraire y revenir, plus humble, plus lucide, plus vivant. De Hölderlin à nos jours : “Le corps, une grande raison ?” est ainsi moins une histoire qu’un appel : à redevenir des êtres pensants, c’est-à-dire, enfin, des êtres incarnés.
Platon, Ainsi parlait Platon, Coll. Dits et maximes de vie, choisis et traduits du grec ancien par Emmanuel Pasquier, éditions Arfuyen, 2025 (14€).
Eloge de Socrate de Pierre Hadot, éditions Allia, 2014 et 2025 (6,50€ – numérique 4€).
Paroles suffoquées suivi de Comment s’en sortir ? de Sarah Kofman, édition établie et annotée par Isabelle Ullern, Verdier/poche, éditions Verdier, 2025 (13€).
De Hölderlin à nos jours : “Le corps, une grande raison ?” de Arnaud Villani, Coll. Encre marine, éditions Les Belles Lettres, 2025 (23€). LRSP (livres reçus en service de presse).
Illustrations : (en médaillon) Portraits imaginaires de Socrate et de Platon – origine internet. Dans le billet : éditions Arfuyen – éditions Allia – éditions Verdier – éditions Les Belles Lettres.
Lire ce qui n’a jamais été écrit.


Passionnant, cela donne envie de lire tous ces livres . Kofman en premier en ce qui me concerne . Merci pour cet article .
Merci pour votre commentaire.
🙂