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Anne Berest ou la Bibliothèque du Miroir

Patrick Corneau

Comment à force de se mettre en scène, la littérature a fini par disparaître du cadre.

Dimanche dernier, je regardais mon émission politique préférée (C politique sur France 5), où l’on débattait d’un sujet que la télévision adore rendre “existentiel” : Héritage : pourquoi tant de passion ?
Parmi d’austères invités, tous furieusement compétents, une écrivaine souriait avec insistance de sa très belle dentition et minaudait de ses yeux verts soulignés de légers cernes quand la parole lui était donnée ; elle parla de “son œuvre” (7 livres), de son père militant trotskiste devenu self-made-man qui décida de priver ses enfants de tout héritage matériel, de ses deux filles “ados-pré-adolescentes”, etc.

Par curiosité (non pas malsaine mais légitime en nos vies réseautées), je décidai de “googler” Anne Berest et tombai sur une floraison d’articles essentiellement people, où le visuel l’emporte sur la phrase, où la photo supplante le texte, où la pose fait foi. C’est là, dans cet entrelacs de sourires, de soieries et de citations autocentrées, que me revint en mémoire la voix prophétique de Philippe Muray, celle qui savait si bien flairer le parfum sucré de la décadence heureuse.

Trois photographies de l’écrivaine nous sont présentées en guise de biographie : sur la première, la muse, pieds nus, lovée sur un canapé moutarde à franges, tête appuyée sur la main, regard engageant. Une candeur étudiée. La deuxième la montre songeuse, main dans les cheveux, yeux cernés : la mélancolie en posture photogénique. Sur la troisième, elle trône sur un lit, toujours pieds nus, droite, jambes et mains croisées, en bleu de travail stylisé, encadrée (montage Photoshop !) de piles de livres qui l’enserrent comme des trophées — bibliothèque verticale, domestiquée, proprette.
Tout ici relève d’une iconographie de la sincérité mise en scène : la désinvolture réglée, la fatigue calculée, la solitude composée. C’est l’écriture devenue accessoire de mode, le livre comme prothèse symbolique, le naturel comme dernière forme de luxe.
Mais Anne Berest n’est pas qu’écrivaine : elle est scénariste. Elle vient du monde de l’image, celui du cinéma, des festivals et du tapis rouge, où le récit se confond avec la promotion, et la lumière avec le bon droit. Le passage du scénario au roman se fait sans rupture : le même art du cadrage, du plan, de la séquence, la même habileté à “faire parler” l’émotion sous contrôle. Elle a gardé du cinéma cette maîtrise du champ : se placer juste où l’œil du public doit la trouver. Le festival quand il le faut, remplace la solitude, la caméra l’inspiration.

Autrefois, l’écrivain se cachait ; il s’exhibait par le style, par la voix, par la blessure. Aujourd’hui, il se montre. Il faut qu’il existe visuellement pour exister textuellement. Le portrait d’auteur est devenu une déclinaison de la photo de mode : corps harmonieux, décor cohérent, promesse d’équilibre. Anne Berest sourit, mais d’un sourire intelligent — celui qui rassure tout en suggérant la profondeur. Ses pieds nus disent la simplicité, son canapé dit la réussite, ses livres en arrière-plan disent la légitimité. Tout s’accorde : la grâce sans la gravité, la beauté sans le trouble, la distinction sans l’orgueil.
Ce n’est plus un visage d’écrivain : c’est une marque déposée, un personnage public parfaitement ajusté à l’idéologie du moment — celle du “rayonnement personnel”, du littéraire glamour, des enthousiasmes trapenardesques. L’écriture n’est plus un combat, mais un prolongement esthétique de soi, comme un parfum discret qu’on porte pour signifier la pensée. Philippe Muray aurait ri : “Le style, jadis « les tripes sur la table », est devenu soin de peau.”

Dans cette liturgie du visible, la Rive gauche fait office de label d’authenticité. Le parquet blond, le fauteuil vintage, le couvre-lit en soie, les grand miroirs : chaque détail accrédite la sincérité. L’auteur est “chez elle”, c’est-à-dire dans le décor qu’exige sa légende. La bohème a été remplacée par le bourgeois bohème (ici à la ville mais pourrait être aux champs comme pour Agnès Desarthe), l’inspiration par la scénographie. On ne vit plus pour écrire, on met en scène l’écriture. Le livre n’est plus qu’un accessoire parmi d’autres — un élément de mobilier intellectuel.
La presse, elle, célèbre la “carrière”, la “voix singulière”, la “femme inspirante”. Ces mots forment le catéchisme de la littérature festiviste d’aujourd’hui : une littérature autocentrée psychologisante calibrée pour les lectrices d’Elle ou de Madame Figaro – autrement dit, une écriture sans drame, une pensée sans risque, une image sans ombre. L’écrivain ne dérange plus, il adoucit. Il ne transgresse plus, il relie. On lui demande de rayonner moralement, pas de penser dangereusement.

Muray, qui flairait l’air du temps comme d’autres flairent la décomposition, y aurait vu l’exemple parfait d’un monde où “l’écriture” est devenue une fonction sociale : produire de la douceur, du confort cosy. L’auteur n’a plus pour mission de percer le réel, mais de le rendre fréquentable. Chaque phrase se doit d’être aimable, chaque idée inclusive. Il faut “résonner avec son époque”, comme on fait vibrer une corde sensible sur fond d’engagement mesuré.
Dans ce climat d’optimisme obligatoire, la smart écrivaine à la carrière florissante n’est pas un accident, mais un modèle. Elle incarne la fusion réussie de l’ego et du consensus, la transformation du créateur en ambassadeur de la sensibilité bien tempérée. Le feu intérieur s’est fait lumière d’ambiance ; la fêlure, élégance parisienne. On ne saigne plus pour écrire : on s’épanouit. Et les médias, ravis, en font une icône morale — preuve que la littérature est encore “vivante”, c’est-à-dire parfaitement inoffensive.

Tout cela n’est pas tragique, mais logique. La littérature a traversé les guerres, les censures, les crises spirituelles, pour aboutir ici : dans les pages glacées de Vogue, de Vanity Fair, de Paris-Match, où chaque écrivain peut désormais devenir une figure inspirante, éthiquement fiable, esthétiquement douce. Ce n’est plus le siècle de Proust ou de Bernhard, mais celui du roman comme produit d’entretien moral : un supplément d’âme recyclable. La phrase ne sert plus à penser : elle accompagne le style de vie, comme le champagne les petits-fours.

Et maintenant, une parabole.

Il était une fois, dans une ville où la nuit avait disparu, une immense Bibliothèque du Miroir. Tout y brillait : les parois, les écrans, les visages. On n’y conservait plus de livres, seulement des reflets d’auteurs. Chacun y déposait son image, sa voix, son profil lumineux. Les lecteurs n’y lisaient plus : ils se reconnaissaient. À l’entrée, un hologramme souriant accueillait les visiteurs :
Ici, vous trouverez moins à penser qu’à vous aimer.”
Dans les sous-sols, on conservait quelques volumes anciens, étiquetés “lourds”, “pessimistes”, “désuets” — Céline, Dostoïevski, Artaud, Gombrowicz. Le personnel les manipulait avec des gants.
Un jour, une jeune femme entra, un carnet à la main.
Je voudrais un auteur qui me dérange, dit-elle.
Le robot hésita, chercha, clignota, puis répondit :
Erreur système. Aucun résultat ne correspond à votre demande.
Elle monta jusqu’au dernier étage, là où les miroirs reflétaient l’infini. Et dans la clarté stérile, elle vit son propre visage se multiplier, se dissoudre, s’adorer. Elle comprit alors que la Bibliothèque du Miroir ne contenait rien d’autre que le bonheur de se contempler écrivant.
C’est là que la littérature a trouvé son paradis : un monde sans ombre, sans complexité, sans faute, sans scandale — où tout s’écrit, mais où plus rien ne se lit.

Plus personne n’écrit pour être lu ; on écrit pour être vu écrivant.
Scribo ut videar scribens.
Le style est mort de sa photogénie.

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Épilogue 
Il y a fort à parier que la parution de ce billet ne laissera pas indifférent. Entre satire murayenne, étude de mœurs et parabole métaphysique, le texte divisera – et c’est sans doute sa meilleure vertu. Certains y liront une radiographie acide de l’“esthétique du consentement”, d’autres un exercice brillant mais peut-être facile et trop assuré de sa lucidité.
Ce qui est en jeu dépasse le simple portrait d’une écrivaine médiatisée : c’est la question du devenir visible de la littérature, de cette mutation qui fait de l’auteur un personnage plutôt qu’une personne, du roman une extension du selfie culturel. À travers le cas Anne Berest, on interroge moins un individu qu’un système de représentations : celui où l’œuvre s’efface devant la mise en scène de soi.
On peut anticiper trois lectures témoignant de cette pluralité de réceptions :
— Le lecteur admiratif qui salue la vigueur du style, la justesse du diagnostic, la fidélité à l’esprit de Philippe Muray.😊
— Le lecteur critique y voyant un miroir du miroir, un texte trop sûr de son ironie.😏
— Le lecteur progressiste, enfin, soupçonnant derrière la charge une nostalgie du vieux monde lettré, une résistance à la modernité féminine et médiatique.😠
À ces trois voix on peut aussi espérer celle, plus méditative, du lecteur de revues exigeantes, qui perçoit dans cette satire une plainte plus profonde : celle du verbe obscurci par la lumière des sunlights.😎
En somme, “La Bibliothèque du Miroir” accomplit ce qu’elle décrit : elle renvoie chacun à son propre reflet. Il n’est pas certain que la littérature puisse encore échapper au miroir – mais il reste des écrivains pour en polir la surface avec une ironie aussi ferme que désolée.

Poussons un peu plus loin le bouchon de la licence littéraire !
Imaginons qu’Anne Berest prenne connaissance du texte et décide d’y répondre publiquement sur son site officiel :
J’ai lu avec curiosité le texte que Patrick Corneau a consacré à ma personne sous le titre “Anne Berest ou la Bibliothèque du Miroir”. J’y suis peinte allongée sur un canapé, pieds nus, entourée de livres bien ordonnés : l’image d’une écrivain “photogénique” qui aurait troqué la phrase contre la pose. Le portrait est mordant, brillant, parfois juste ; il m’a fait sourire, parfois grincer.
Mais qu’il me soit permis d’y répondre autrement que par un haussement d’épaules. Car, derrière la satire, se joue une question sérieuse : peut-on encore être écrivain à l’âge de l’image ?
Je suis née dans un monde où l’écran a remplacé la page blanche comme horizon du regard. J’ai grandi parmi des images ; j’ai appris à les comprendre, à les composer, puis à les détourner. Être scénariste m’a enseigné que la lumière pouvait être une syntaxe, que la caméra pouvait, elle aussi, raconter une vérité. Ce n’est pas une trahison de la littérature ; c’en est une extension.
Je ne crois pas que le visible tue le lisible. La photographie n’est pas l’ennemie du verbe : elle lui offre un autre tempo. J’écris avec des mots, mais aussi avec des cadres, des ombres, des visages. On dit que la société se regarde trop ; peut-être, mais l’écrivain est là pour mettre du sens dans ce regard, non pour s’en retirer.
Je comprends la mélancolie de ceux qui regrettent les écrivains invisibles, solitaires, voués à la nuit de l’écriture. Mais je ne crois pas que la discrétion soit une vertu esthétique. L’époque exige d’autres formes de présence ; elle nous oblige à inventer de nouvelles manières d’être vrais.
Alors oui, j’apparais sur des photos, je parle à la télévision, j’accepte la lumière. Pas pour m’y complaire, mais pour y introduire un grain de trouble, une faille, un mot qui déraille. Si le monde n’est plus qu’un miroir, j’essaie, par mes livres, d’y introduire une tache, une fêlure, un reflet oblique.
Cher Patrick Corneau, merci d’avoir tendu ce miroir. Je ne m’y reconnais pas toujours, mais je m’y vois travailler au prix, certes, de quelques cernes autour des yeux. Et cela, déjà, c’est une chance : il faut parfois qu’un critique vous dessine pour que vous sachiez encore pourquoi vous écrivez.

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Faut-il un mot de la fin ? Conclure c’est risquer de tomber dans la bêtise selon Flaubert. Alors une conclusion en forme de voeu pieux ? 

La voie de la littérature vraie quand elle se détache du “stade esthétique”, pour parler comme Kierkegaard, et ne patauge pas dans le “festivisme littéraire” est de mourir à soi-même et renaître aux autres, mais aussi mourir aux autres et renaître à soi-même. Double mouvement par lequel l’art se transcende en nous libérant de l’esthétique où la sacralisation du créateur (qui provoquait les extases de Mme Verdurin), va de pair avec la servitude du lecteur, de l’auditeur ou du spectateur. L’artiste “converti” va à la rencontre du monde, que seule cette initiation lui permettra de transformer. La “résurrection” dit cette mort du vieil homme et cette naissance de l’homme nouveau. 
Il y a dans cette conception de la littérature et de la conversion romanesque, une sagesse qui nous aide à traverser la folie du monde et peut-être à fonder une espérance. Les vrais créateurs taquinent le chaos pour qu’en jaillisse, indépendamment d’eux, la parole qui leur dira, qui nous dira, au cœur de l’effondrement du monde ancien, que le sens ne fait qu’un avec la vie et que le désir de haut sens n’est pas mort.

Illustrations : (en médaillon) photographie ©️LeLorgnonmélancolique. Dans le billet : copie-écran de l’émission “C Politique”/©️France 5. Photographies d’Anne Berest ©️Paris-Match/©️Le Journal Du Dimanche/©️Le Parisien.

Lire ce qui n’a jamais été écrit.

  1. Serge says:

    Et qu’est-ce qu’elle raconte dans ses livres cette jolie dame?
    Pour compléter le tableau vous auriez pu rajouter que le père trotskiste et la posture “bourgeoise-intello-de gauche” lui ouvre grandes les portes de FranceCulture et Télérama. C’est un bon plan média qui ravira son éditeur et les lectrices ( plus nombreuses que les lecteurs).
    Ceci étant dit, cher ami, je trouve que vous filez un mauvais coton. Je vous conseille d’arrêter France 5 et de vous recentrer sur la lecture du “Matricule des anges” et de l’œuvre de Richard Millet.

    1. Patrick Corneau says:

      Cher Serge, heureusement que vous existez pour ajouter les détails adventices et compléments spirituels à mes « lorgnoneries » !
      Ne vous inquiétez pas je file les mauvais ET les bons cotons car dans une vision il faut la parallaxe des deux, sinon pas de profondeur…
      Amicalement,
      🙂

  2. Broise says:

    Un ami, aujourd’hui disparu, écrivain et grand lecteur, se réjouissait chaque fois qu’il rencontrait dans une soirée « lecture », un écrivain, en général plutôt jeune, qui donnait des signes d’absence totale d’humour et montrait par sa façon de lire, de se présenter, etc. qu’il se prenait très au sérieux et se considérait comme un grand écrivain qui débutait ou construisait ce qu’il n’hésitait pas à nommer son œuvre. « Quel bonheur tous ces auteurs dont je ne me sens pas obligé de lire les livres, ces mètres d’ouvrages qui n’encombreront jamais ma bibliothèque, ces écrits qui disparaissent de mes préoccupations ! » . J’imagine sa consternation derrière le constat joyeux qu’il me faisait. S’il avait lu votre article, il aurait sans doute été un lecteur vaguement admiratif ( il avait l’admiration exigeante!), sûrement critique ( il l’était sans doute exagérément), aucunement progressiste, sûrement méditatif.

    1. Patrick Corneau says:

      J’aurais sûrement sympathisé avec votre ami car un grand lecteur est précisément celui qui, par ses lectures nombreuses et diverses, a appris à ne pas fétichiser les livres, et surtout, appris que ce n’est pas le nombre qui compte mais la qualité de la lecture qu’on fait.
      🙂

      1. Broise says:

        La qualité et le choix des lectures, oui, les admirations sélectives et une furieuse méfiance vis à vis de l’esprit de l’époque. Peut être vous seriez vous bien entendu, oui. 😌

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Patrick Corneau