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Rentrée littéraire (1) : venez comme vous êtes !

Patrick Corneau



Il en est de la rentrée littéraire comme du reste : une foire d’empoigne où romans planifiés, stratégies de conquête* sont à la manœuvre avec la complicité des médias. Où désormais l’image – société du spectacle oblige – paraît avoir plus d’ascendant que le texte.

Prenons le cas de l’image accompagnant l’article du Point : “Rentrée littéraire : en musique avec Agnès Desarthe” pour son roman L’Oreille absolue aux éditions de l’Olivier par Élise Lépine (publié le 16/08/2025).
Iconique : “La Femme-écrivain SUR son bureau”. Pour avoir un impact, il faut montrer non pas des livres – trop froids, trop muets – mais des écrivains. Et surtout des écrivaines. On les installe donc dans leur “biotope”. Ici, l’auteure ne se cache pas : elle s’offre, souriante, assise sur son bureau, comme une marchandise déjà déballée. Faisons l’inventaire.
Le bureau, objet renversé
Ce qui fut surface d’écriture devient podium. Elle ne s’y appuie pas, elle s’y installe. Elle ne produit pas du texte, elle produit de l’image. La table ne supporte plus les mots mais l’écrivaine elle-même. À ce stade, le meuble est moins bureau que piédestal, avec pour seul usage celui d’exhiber sa prêtresse.
Le désordre stratégique
Les papiers, les lunettes et les ciseaux débordent, mais gentiment. Rien qui ne coupe, rien qui ne tache. Les murs sont simplement badigeonnés. C’est le désordre décoratif, comme dans une boutique chic où l’on renverse exprès une pile de fruits pour simuler l’abondance. L’écrivaine n’est pas assiégée par le chaos, elle le met en scène : regardez comme je suis vraie.
L’ordinateur liturgique
Il est allumé, comme une veilleuse, mais inutile. L’écran ne sert pas, il signifie. Il annonce : ici on écrit avec Word, pas avec des plumes trempées dans l’angoisse. D’ailleurs une page est ostentatoirement ouverte, pas de ratures, tout est “clean”. L’ordinateur n’est pas un outil, c’est un ostensoir de modernité.
Les dessins d’enfant
Ces papiers colorés accrochés aux murs fonctionnent comme reliques domestiques. Ils évitent qu’on soupçonne l’écrivaine d’intellectualisme, ou pire, d’élitisme. Ils garantissent sa bonne santé morale : elle écrit, mais elle reste une “maman”, donc normale. Les enfants ici ne sont pas enfants : ils sont caution publicitaire.
La fenêtre, carton-pâte pastoral
Par-delà la vitre, un paysage docile : ni ville, ni désert, mais verdure tempérée. C’est la nature qu’on vend dans les rayons bio, la nature sans insectes, sans boue, sans drame. Bref, la campagne idéale pour écrire des romans : le terroir pasteurisé.
La mode antimode
Velours, lainage, foulard bariolé : un style “déstructuré” – on dirait qu’elle s’habille contre la mode. Mais ce refus est lui-même une coquetterie : le naturel comme uniforme. Remarquez les bottines, un rien masculines, un rien campagnardes mais bien cirées. Rien n’est plus travaillé que ce relâchement.
Le sourire de la marchandise
Large, éclatant, il est l’affiche du produit. Sourire publicitaire : il nous promet que lire son roman, ce sera comme partager un thé chaud avec elle, au coin de ce bureau bohème. C’est l’inverse de l’écriture : non pas solitude, mais séduction, chaleureuse convivialité.
Démystification
Ainsi, cette photo n’est pas un portrait, mais un packaging. Le bureau, la fenêtre, les dessins, le velours : autant d’ingrédients qui composent un emballage rassurant. L’auteure n’existe plus, elle est réduite à une étiquette collée sur son livre.
La Femme-écrivain sur son bureau est une invention saisonnière. Elle revient chaque rentrée, comme les potirons sur les étals. Elle dit au lecteur : “je suis comme toi, mais un peu plus artiste”. Lui assure qu’on ne le sortira pas de sa zone de confort. Et l’on s’empresse d’oublier que tout cela n’est qu’un mythe d’éditeur : le sourire, la campagne, le désordre – autant de signes qui n’ont jamais écrit une ligne.

* Ainsi Sylvain Tesson choisit de grimper dans un platane centenaire pour présenter ses livres au public…

Illustrations : (en médaillon) Photographie ©️Lelorgnonmélancolique. Dans le billet : Photographie d’Agnès Desarthe par ©️Tran Huy Minh pour Le Point.

Lire ce qui n’a jamais été écrit.

  1. Serge says:

    Vivement le retour de Houellebecq. Une esthétique différente.
    Depuis quelques temps je suis fatigué de cette littérature écrite par des autrices femmes pour des lectrices femmes sur des problématiques de femmes (les femmes victimes de la violence des hommes) et promue par les journalistes femmes de radio France.

    1. Patrick Corneau says:

      Oui, Serge, et d’ailleurs beaucoup d’écrivains hommes ou hommes écrivains se sont coulés dans cette démarche (et problématiques) par peur d’être accusés de « masculinisme » – ce qui n’est pas le cas de Houellebecq, resté « Houellebecq »…
      🙂

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Patrick Corneau