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Le bonheur en chemise blanche ouverte au troisième bouton

Patrick Corneau

Je l’ai croisé. Oui.
L’homme. Le visage. L’auteur. Le gourou. L’agent immobilier de l’âme.
Celui que des millions de lecteurs surnomment, dans l’intimité de leur solitude sous plaid, Frédéric.

Tout avait commencé dans un bus, ligne 26, en état d’hypnose littéraire. Un soir d’hiver, une jeune femme – moi – absorbée, radieuse, penchée sur les pages de Du Bonheur de Frédéric Lenoir. Le monde passait, gris, rugissant, indifférent. Et moi, je souriais. D’un sourire léger, presque mystique. Lenoir disait des choses simples, bien troussées. Sur la joie. Sur l’instant présent. Sur les sagesses orientales recyclées en capsules digestes. Cela coulait tout seul. C’était doux.
C’était du bonheur, justement.
Mais comme souvent avec les doux, le réveil est brutal.

Je l’ai donc vu, en chair, barbe et ego. C’était quelques jours plus tard à Montmartre, dans un salon littéraire où il venait présenter son nouveau manifeste : Osez la lumière en vous ! ou Apprendre à dire “oui” à la vie avec Kant, je ne sais plus. Le titre seul suffisait à me faire tourner les chakras.
J’ai hésité à l’aborder. Et puis non. Trop de signes, trop de synchronicité : ce livre, ce bus, ce sourire – il fallait que je le lui dise.
Je me suis approchée.
Monsieur Lenoir, bonjour. Je voulais juste vous remercier. Votre livre m’a touchée. Vraiment. J’ai eu comme… une élévation. Vous parlez si justement du bonheur…
Il m’a regardée. Sourire 12 dents, œil ravi, voix de séminaire bien-être.
Merci beaucoup ! Ça me fait toujours plaisir. Vous savez, on est tous en chemin. Moi, je ne fais qu’indiquer la direction.
(Il dit cela en signant un exemplaire au prénom “Chloé” avec un petit cœur zen dessiné à côté.)
Je m’apprêtais à répondre, mais il poursuivit, sans me regarder, enchaînant comme un panneau publicitaire qui scrolle :
Le bonheur, c’est un art. Une pratique. Il faut apprendre à lâcher. À accueillir. J’essaie de transmettre cela à travers des récits accessibles. Les gens n’ont plus le temps de lire Nietzsche. Il faut synthétiser. Vulgariser. Et puis bon… on est dans un monde visuel. Les mots doivent être lumineux.
Je clignais des yeux. Il avait dit “lumineux” comme d’autres disent “instagrammable”.
J’ai osé une question. Un doute.
Mais… vous ne trouvez pas que parfois, à force de simplifier, on finit par aplatir ? Que le bonheur devient un mot creux, une injonction molle ?
Il m’a regardée, cette fois. Mais son regard n’était pas lumineux. Il était vide. Parfaitement vide.
Un vide poli, très bien élevé, comme une salle de méditation sponsorisée par L’Oréal.
Ah, les intellectuels… toujours à complexifier ! Mais la vraie profondeur, c’est la simplicité. Et puis, vous savez, ce sont les émotions qui parlent aux gens. Pas les concepts.
(Il a dit cela en consultant d’un œil distrait son téléphone, où une notification Instagram venait d’arriver : “2 436 likes pour ton post ‘Souris à ton matin’”.)

C’est là que j’ai compris. Ce n’était pas un philosophe. C’était un produit dérivé de lui-même. Une franchise de sérénité. Un smoothie de sagesse pasteurisée.
Frédéric Lenoir ne “diffusait” pas le bonheur : il l’exportait, par palettes entières, avec marque blanche, label égo-responsable, droit de douane et code-barres émotionnel. Il parlait du bonheur comme un trader parle du cacao : avec une tendresse intéressée.

Je suis repartie. La gueule de bois spirituelle commençait déjà. Peut-être aurai-je dû savoir qu’il est plus sage de s’arrêter aux apparences, de s’en contenter – aller plus profond, c’est immanquablement risquer la déception.

En sortant, je me suis assise sur un banc, un peu hébétée. À côté de moi, un vieux type lisait Éthique et Infini de Lévinas. Un livre mince, austère, sans sourire.
Je lui ai dit :
— Vous aussi, vous cherchez le bonheur ?
Il m’a répondu :
— Non. J’essaie seulement de rester humain.
Je l’ai regardé. Et pour la première fois depuis longtemps, j’ai vraiment souri.

Illustrations : (en médaillon) photographie ©️Lelorgnonmélancolique.

Lire ce qui n’a jamais été écrit.

  1. Serge says:

    Je jalouse ce type de gourou « vu à la télé » car ils doivent avoir beaucoup de succès avec ces dames et choper un max.
    L’héroïne de votre histoire a beaucoup de chance de rencontrer un homme sur un banc:
    -qui lit un livre.
    -qui lit un livre de Lévinas.
    Puis je me dis que avec la science-fiction les scénarios les plus fous, les plus improbables sont permis.

    1. Patrick Corneau says:

      Oui, à Paris les rencontres les plus improbables sont permises, dépassant même les scénarios les plus fous…
      🙂

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