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Petite chronique du parc Samuel Champlain (3)

Patrick Corneau

Le parc Champlain vu par ses occupants sédentaires 

C’est moi, la corneille. Je suis là, sur mon promontoire de pierre tiède, à califourchon entre deux mondes : derrière moi les pensionnaires silencieux du grand dortoir, devant moi les bipèdes remuants du parc Champlain. D’un côté, l’immobilité éternelle ; de l’autre, une agitation vaine, saisonnière, pitoyablement répétitive. C’est mon terrain d’observation préféré : la frontière.

Les hommes s’agitent, parlent fort, traînent leurs chiens qui flairent les mêmes touffes d’herbe comme si l’univers y tenait tout entier. Les enfants crient, les poussettes grincent, les joggers s’imaginent immortels en haletant sous le soleil. Moi, je les regarde, je ricane de mon “kraa” guttural : vous n’êtes que des versions provisoires de mes voisins d’en-dessous.
Je note aussi la faune humaine fixe : quatre vieux mâles alignés sur leur banc, les papys du quartier, gardiens d’un royaume de matière à compost et de sarcasmes. Ils me font concurrence : moi je commente du haut de mon mur, eux du fond de leur banc. Leur obsession ? Les chiens, les téléphones et les épouses. La mienne ? Attendre le prochain pique-nique pour plonger sur les miettes. Nous avons chacun nos fidélités.

Mais le plus drôle, c’est leur ignorance obstinée. Ils tournent le dos au mur qui me porte, comme si rien n’existait derrière, comme si l’odeur des jours de canicule ne leur rappelait pas la vérité. Moi je le sais, je le sens : les corps travaillent lentement la terre, et parfois une exhalaison monte comme un bulletin de rappel. Alors je bats des ailes, je croasse : “N’oubliez pas, mes amis, vous êtes en transit !” Ils lèvent la tête, agacés : “Encore cette sale bête !” Oui, la sale bête qui sait. Henri qui est un peu mélomane, se fend d’un : “Oiseau de Mahler !”
J’ai vu passer, un après-midi, une fille à tatouage – une tête de mort noire et brillante sur son bras. Elle au moins avait compris la blague : porter l’insigne de mon royaume en accessoire de mode. Je l’ai suivie des yeux jusqu’à la sortie, un peu attendrie : une corneille déguisée en humaine.
Et puis l’autre, celui qui passe et repasse, l’espion aux oreilles tendues, il croit observer sans être vu. Quelle naïveté ! D’ici-haut, je vois son manège depuis le début : il ralentit, tend l’oreille, sourit en coin, repart avec son petit butin de ragots. Un voyeur qui s’ignore, un collectionneur de moments volés. Les quatre grigous du banc l’ont repéré depuis longtemps, bien sûr – mais ils font semblant de rien. Chacun joue son rôle dans cette pantomime.

En vérité le parc est un théâtre et moi, je suis son chroniqueur ailé. Les arbres s’y haussent pour grappiller un coin de lumière, les hommes s’y agitent pour grappiller un coin d’oubli. Et moi, corneille noire, je relie tout : les vivants, les morts, les miettes de pain. Un fil invisible passe de mes plumes au gravier, du gravier aux tombes, des tombes aux bancs.
La morale ? Les humains la réclament toujours. Moi je me contente de guetter le prochain morceau de viennoiserie tombé d’une main distraite. Si vraiment il faut conclure : souvenez-vous que, de mon perchoir, vous ressemblez déjà à mes camarades d’en-bas. La seule différence, c’est que vous bougez encore.

KRAA !

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Je suis le banc. Pas n’importe lequel : celui qu’occupent, chaque après-midi, les quatre vétérans que l’on surnomme – à juste titre – les “Bouvard-et-Pécuchet” du parc Champlain. Je suis leur trône, leur confessionnal, leur ring de boxe verbale. Sans moi, ils ne seraient qu’un quatuor dispersé dans l’allée ; grâce à moi, ils forment un chœur compact, soudé, prêt à commenter le monde comme des chantres coincés dans leur stalle de bois.

J’ai vu leurs pantalons s’user, leurs vestes se froisser, leurs humeurs s’aigrir au rythme des saisons. Ils arrivent toujours à la même heure, comme des horloges fatiguées, et s’installent lourdement, soupirant comme si s’asseoir relevait d’un exploit héroïque. Moi, je plie mais ne romps pas, supportant sans broncher leurs ossatures grinçantes.
De ma place, je sais tout. J’entends leurs dialogues ébréchés, leurs vannes poussives, leurs indignations toujours vertueuses. Le programme télé de la veille devient ici matière à exégèse, la météo du lendemain prétexte à métaphysique de comptoir. Les chiens qui passent sont mon seul divertissement tangible : je sens leurs petites pattes hésiter sur mes planches, humant l’odeur persistante de tabac froid et de café renversé. Parfois, un bichon s’oublie sur mon pied de fonte : c’est ma modeste contribution à la mémoire olfactive du quartier.
Je sais aussi ce qu’ils taisent. Les épouses acariâtres qu’ils imitent à mi-voix, les retraites qui fondent comme la mousse de leurs bières, la peur silencieuse de ne plus revenir s’asseoir demain. J’entends ce que leurs bouches ne disent pas.

Il m’arrive de les plaindre, ces vieux garnements. Que serait ma vie de banc sans eux ? Quand ils manquent un jour, quand la pluie les retient ou que la lassitude les cloue à domicile, je deviens un objet banal, squatté par un joggeur ruisselant, par une nounou fatiguée ou un furtif fumeur de joint. Alors le parc me paraît étrangement vide, comme si le décor avait perdu ses acteurs principaux.
Moi, je ne bougerai pas. J’attendrai. Car un banc, c’est une fidélité de bois et de fonte : j’accueille, je supporte, je garde mémoire. Et quand viendra le jour où mes quatre habitués ne franchiront plus l’allée, je resterai là, seul témoin muet de leur absence. Les chiens continueront à flairer mes pieds, les pigeons à me souiller de leurs excréments, les passants à s’asseoir sans se douter que sous leurs fesses repose une histoire.

Un banc ne rit pas, ne pleure pas. Mais il sait. Et moi, je sais qu’ici, au parc Champlain, tout lasse, tout casse, tout passe – sauf les après-midi immuables où mes Bouvard-et-Pécuchet s’intronisent sur mes planches pour régner et célébrer leur minuscule royaume. 
Finalement, un banc qui sert, c’est un banc qui vit. Et la vie, même celle de quatre retraités grincheux, vaut toujours mieux que le néant d’un mobilier urbain délaissé, tagué, maltraité…

Illustrations : (en médaillon) photographies ©️ Lelorgnonmélancolique.

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